La puissance américaine pouvait frapper l’Iran. Elle pouvait l’affaiblir, l’isoler, étrangler son économie. Mais pouvait-elle attendre plus longtemps que lui ?
5 novembre 2026
Il existe dans toutes les guerres une dimension que les états-majors mesurent difficilement : le temps.
On compte les avions, les missiles, les navires, les réserves financières, les capacités industrielles. On compare les budgets militaires et les technologies. Mais on oublie parfois l’essentiel : combien de temps chacun des adversaires peut-il continuer ?
C’est peut-être là que se trouve aujourd’hui la véritable clé de la guerre entre les États-Unis et l’Iran.
Sur le papier, la comparaison était absurde. Les États-Unis disposaient d’une supériorité militaire, technologique et financière écrasante. L’Iran ne pouvait raisonnablement espérer gagner une guerre conventionnelle contre eux.
Mais Téhéran n’avait pas besoin de gagner cette guerre.
Il devait simplement ne pas la perdre assez vite.
Et cette différence change tout.
Deux horloges
Dès le début du conflit, deux horloges se sont mises en marche.
La première était iranienne.
Combien de temps l’économie pouvait-elle résister aux frappes, au blocus, à l’effondrement des recettes pétrolières, aux sanctions financières, à la chute du rial et à une inflation devenue extrêmement lourde pour la population ?
Washington a considérablement resserré l’étau. En septembre, l’inflation annuelle iranienne atteignait 73,6 %. Le rial avait perdu environ 35 % depuis juillet et les exportations maritimes de pétrole brut avaient été, pendant certaines périodes, pratiquement interrompues. (Reuters)
Ce sont des chiffres terribles.
Mais ils ne signifient pas encore l’effondrement politique.
Car il existait une seconde horloge : l’horloge américaine.
Combien de temps les États-Unis accepteraient-ils de supporter une guerre dont la victoire militaire ne produisait pas de solution politique ?
Et surtout : combien de temps l’électeur américain accepterait-il d’en payer indirectement le prix ?
C’est cette seconde horloge qui vient de sonner.
L’arme iranienne n’était pas seulement le missile
L’Iran a compris quelque chose de fondamental : son principal moyen de pression n’était pas nécessairement de détruire les forces américaines.
Il pouvait transmettre le coût de la guerre à l’économie mondiale.
Le détroit d’Ormuz est devenu l’instrument de cette stratégie.
Avant la guerre, environ un cinquième de l’approvisionnement pétrolier mondial transitait par ce passage. Sa perturbation a donc transformé un affrontement militaire régional en problème économique international. (Reuters)
Le mécanisme est simple :
Ormuz → pétrole → transport → inflation → pouvoir d’achat → opinion publique → élections.
Voilà probablement la chaîne stratégique la plus importante de cette guerre.
Le pétrole n’a pas seulement alimenté les moteurs. Il a transmis la guerre jusqu’au portefeuille de l’électeur américain.
Depuis le début du conflit, près d’un milliard de barils auraient été puisés dans les stocks pétroliers mondiaux. Les stocks de diesel sont devenus extrêmement tendus dans plusieurs régions et les coûts logistiques ont explosé. (Reuters)
Le champ de bataille s’était déplacé.
Il n’était plus seulement à Téhéran ou dans le Golfe.
Il était aussi à la pompe à essence américaine.
Et puis vinrent les élections
Les élections américaines de mi-mandat constituent probablement le premier véritable verdict de cette guerre du temps.
Les Républicains ont subi une lourde défaite et perdu le contrôle du Congrès. Donald Trump lui-même a reconnu que la guerre avait contribué au résultat. Son vice-président JD Vance est allé plus loin en attribuant explicitement une part importante de la défaite au conflit iranien. (Reuters)
Selon les données électorales rapportées par l’Associated Press, environ 60 % des électeurs interrogés considéraient l’action militaire contre l’Iran comme une erreur. (AP News)
Voilà le moment où la stratégie iranienne prend tout son sens.
L’Iran n’a pas battu militairement les États-Unis.
Il n’en avait pas les moyens.
Mais après huit mois de guerre, Washington n’a pas davantage obtenu la capitulation politique de Téhéran. Les négociations indirectes se poursuivent et les deux camps restent profondément éloignés sur les conditions d’un accord. (Reuters)
Entre-temps, le coût politique de la guerre a traversé l’Atlantique et atteint les urnes américaines.
Alors, qui a gagné ?
Il faut être précis.
Dire que l’Iran a « gagné la guerre » serait faux.
Son économie est profondément meurtrie. Ses infrastructures militaires ont été frappées. Son commerce extérieur et ses revenus pétroliers ont subi une pression considérable. Sa population supporte une inflation et des pénuries dont le coût humain ne doit jamais disparaître derrière les raisonnements géopolitiques.
Mais si la question est différente — qui a remporté jusqu’ici la guerre du temps ? — la réponse devient plus troublante.
Provisoirement, l’Iran.
Non parce qu’il est devenu plus puissant que les États-Unis.
Mais parce qu’il est encore debout au moment où le temps commence à devenir politiquement beaucoup plus coûteux pour Washington.
C’est toute la différence entre la puissance et l’endurance.
Les États-Unis peuvent encore infliger à l’Iran des destructions considérables. Ils peuvent durcir le blocus, renforcer les sanctions ou reprendre des opérations militaires de grande ampleur.
Mais chacune de ces options comporte désormais un prix.
Escalader peut provoquer une nouvelle flambée du pétrole et de l’inflation.
Maintenir indéfiniment le statu quo prolonge une guerre coûteuse sans garantir de résultat politique.
Négocier signifie accepter que huit mois de supériorité militaire n’ont pas produit une capitulation iranienne.
C’est le dilemme américain.
Le paradoxe de la puissance
L’histoire militaire contient une leçon que les grandes puissances redécouvrent régulièrement : la supériorité permet de choisir le début d’une guerre beaucoup plus facilement qu’elle ne permet d’en choisir la fin.
Une puissance dominante cherche généralement une décision.
Une puissance plus faible cherche parfois seulement à empêcher cette décision.
L’Iran semble avoir raisonné ainsi.
Il ne fallait pas nécessairement détruire la puissance américaine. Il fallait rendre son utilisation progressivement plus coûteuse.
Transformer les semaines en mois.
Les mois en inflation.
L’inflation en mécontentement.
Et le mécontentement en contrainte politique.
C’est pourquoi les élections américaines du 3 novembre constituent peut-être un tournant plus important que certaines batailles.
Pour la première fois, le temps militaire et le temps démocratique se sont rencontrés.
Mais l’horloge iranienne continue elle aussi de tourner
Ce serait cependant une grave erreur pour Téhéran de considérer le résultat américain comme une victoire définitive.
Car sa propre horloge ne s’est jamais arrêtée.
L’économie iranienne reste sous une pression immense. Les réserves financières ne sont pas infinies. Une inflation supérieure à 70 %, l’affaiblissement de la monnaie, les difficultés d’importation et la contraction du commerce finissent nécessairement par produire des tensions sociales et politiques. (Reuters)
Washington peut donc encore faire le pari inverse :
attendre à son tour.
Voilà pourquoi la guerre du temps n’est probablement pas terminée.
Elle vient simplement de changer de phase.
Au commencement du conflit, la question était :
Combien de temps l’Iran peut-il résister à la puissance américaine ?
Après huit mois de guerre et les élections américaines, une seconde question s’impose :
Combien de temps l’Amérique veut-elle encore payer pour découvrir la réponse ?
C’est peut-être cela, au fond, la véritable guerre du temps.
Non pas savoir qui possède le plus de missiles.
Mais savoir quelle horloge s’arrêtera la première.
Bernard Raymond Jabre
Financial Analyst & Cycles Specialist
Aleph Asset Management Ltd
bjabre@aleph.bz


Commentaires