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Israël a perdu la bataille du Liban

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Le cessez-le-feu conclu entre Washington et Téhéran a changé la lecture de la guerre au Liban. Il n’a pas seulement suspendu, provisoirement, l’escalade directe entre les États-Unis et l’Iran. Il a aussi révélé une réalité plus dérangeante pour Israël : après des semaines de guerre, d’occupation partielle, de frappes massives et de déplacements forcés, l’État hébreu n’a pas transformé sa supériorité militaire en victoire politique au Liban. Le fait décisif est même ailleurs : Donald Trump a avancé vers un accord avec l’Iran malgré les pressions de Benyamin Netanyahu, de l’Arabie saoudite, des Émirats et d’alliés républicains, tandis que J. D. Vance et Steve Witkoff poussaient à l’acceptation d’un règlement. Le moment décisif s’est donc joué sans qu’Israël puisse imposer sa ligne.  

Une guerre menée depuis une position de force, terminée dans une position plus étroite

Au départ, Israël pensait clairement pouvoir élargir sa marge de manœuvre au Liban. L’offensive devait répondre à plusieurs objectifs à la fois : réduire la capacité militaire du Hezbollah, créer une profondeur sécuritaire au sud du Liban, pousser le mouvement chiite à un recul durable, et imposer à Beyrouth un nouvel équilibre politique plus favorable. Les analyses publiées ces derniers jours montrent que la logique allait bien au-delà de simples frappes punitives. Il s’agissait de remodeler le terrain, avec pour horizon une zone de sécurité allant jusqu’au Litani, soit par endroits une profondeur pouvant atteindre 30 kilomètres. Dans le même temps, les déplacements massifs étaient pensés comme un fait durable, avec plus de 600 000 Libanais chassés de leurs zones d’origine dans le sud.  

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Or c’est précisément sur ce point que la bataille du Liban a commencé à se retourner politiquement contre Israël. Oui, l’armée israélienne a avancé sur le terrain. Oui, elle a détruit des villages, des ponts, des axes logistiques et une partie considérable de l’infrastructure du sud. Oui, elle a déplacé massivement la population. Mais la guerre n’a pas produit l’effet politique final recherché. Le Hezbollah n’a pas été éliminé. L’occupation jusqu’au Litani n’a pas été consolidée comme un fait stratégique irréversible. Et surtout, au moment décisif, le règlement s’est déplacé vers un cessez-le-feu négocié entre Washington et Téhéran, avec Islamabad comme médiateur, non vers une capitulation libanaise ou hezbollahie dictée par Israël.  

Le cessez-le-feu a été décidé sans que Netanyahu en fixe les termes

Le point le plus humiliant pour Israël est peut-être là. Selon Axios, la décision de Trump d’aller vers un règlement avec l’Iran a été prise malgré les pressions de Netanyahu, de l’Arabie saoudite, des Émirats arabes unis et d’alliés républicains favorables à une ligne plus dure. Le même média précise que J. D. Vance et Steve Witkoff ont plaidé, dans le cercle rapproché du président, pour l’acceptation de l’accord. La séquence finale n’a donc pas correspondu à la ligne préférée d’Israël ni à celle de plusieurs capitales arabes hostiles à Téhéran.  

Cette donnée change profondément l’analyse. Un pays peut continuer à frapper, continuer à menacer, continuer à parler de victoire ; s’il ne contrôle plus la décision politique centrale, sa marge de manœuvre se réduit. C’est exactement ce qui s’est produit ici. Netanyahu a ensuite soutenu la pause décidée par Trump sur l’Iran, mais ce soutien ressemblait davantage à un ralliement obligé qu’à un succès stratégique. Il a alors tenté de sauver ce qui pouvait l’être en affirmant que le cessez-le-feu ne concernait pas le Liban. Ce geste n’est pas celui d’un acteur pleinement victorieux. C’est celui d’un dirigeant qui essaie de préserver un front résiduel après avoir perdu la main sur la séquence principale.  

Le Liban devient la preuve qu’Israël n’a pas converti sa force en ordre politique

Depuis le 2 mars, l’armée israélienne a mené une guerre d’intensité extrêmement élevée au Liban. Au 8 avril, les bilans disponibles faisaient état de plus de 1 500 morts et de 1,2 million de déplacés. Des villages entiers ont été vidés, des zones frontalières ravagées, des ponts détruits, des ordres d’évacuation étendus, et une partie significative du territoire du sud a été transformée en espace de guerre permanente. Israël a donc exercé un niveau de pression militaire et humaine considérable. Mais malgré cela, la guerre n’a pas débouché sur l’effet politique total recherché.  

Le meilleur signe de cet échec est qu’Israël se retrouve aujourd’hui dans une position défensive sur le terrain du récit. Il est obligé de répéter que le cessez-le-feu ne couvre pas le Liban. Il est obligé de maintenir la pression par de nouveaux avertissements d’évacuation, y compris vers Tyr et vers la banlieue sud de Beyrouth. Il est obligé de montrer qu’il reste capable d’agir, justement parce que le cadre diplomatique qui vient d’être créé ne lui appartient plus totalement. Une puissance qui gagne n’a pas besoin de rappeler chaque heure qu’elle garde la main ; le simple résultat parle pour elle. Quand la parole devient si insistante, c’est souvent parce que le résultat politique est moins net qu’espéré.  

Le Hezbollah n’a pas été détruit, et c’était pourtant l’objectif le plus visible

Israël peut soutenir qu’il a infligé de lourdes pertes au Hezbollah, détruit une partie de ses infrastructures et réduit sa liberté de mouvement dans plusieurs zones. Cela est vrai sur le plan militaire immédiat. Mais cela ne suffit pas à valider l’objectif stratégique maximal. Les analyses les plus sérieuses publiées ces derniers jours montrent bien l’ambiguïté israélienne : d’un côté, des responsables militaires et politiques continuent de parler de désarmement du Hezbollah ; de l’autre, certaines évaluations admettent qu’un désarmement complet exigerait en réalité une occupation bien plus vaste et plus longue, jugée irréaliste. C’est précisément ce glissement qui trahit la limite de l’offensive.  

Le Hezbollah, lui, n’apparaît pas comme un acteur écrasé au point de disparaître de l’équation. Au contraire, des sources libanaises proches du mouvement ont indiqué qu’il avait suspendu ses attaques après l’annonce du cessez-le-feu, ce qui lui permet de se présenter, au moins provisoirement, comme une partie ayant observé la trêve pendant qu’Israël poursuivait ses opérations. L’Iran, de son côté, a insisté pour que le Liban soit inclus dans l’accord. Ce double mouvement redonne au Hezbollah une ressource politique précieuse : il peut soutenir qu’il n’a pas été anéanti, qu’il reste protégé par l’axe régional, et qu’Israël n’a pas obtenu sur le terrain libanais ce qu’il promettait au début de l’offensive.  

L’influence iranienne au Liban sort renforcée, et c’est l’inverse exact de l’objectif israélien

C’est peut-être le point le plus important. La guerre devait aussi réduire l’influence régionale de l’Iran, y compris au Liban. Or c’est l’effet inverse qui se produit. Non seulement Téhéran n’a pas disparu du dossier libanais, mais il a parlé du Liban comme d’un élément du cessez-le-feu sans coordination visible avec les autorités libanaises. Le Pakistan a confirmé cette lecture régionale de l’accord. Et l’État libanais, pourtant directement concerné, n’a pas été au centre de la définition du périmètre de la trêve. Cette séquence consacre une réalité défavorable à Israël : la question libanaise reste traitée, dans les faits, comme une composante de la négociation stratégique avec l’Iran.  

Cette situation est d’autant plus frappante que le canal diplomatique officiel entre Beyrouth et Téhéran a été dégradé. Fin mars, le Liban a demandé à l’ambassadeur iranien de quitter le pays, mais Téhéran a refusé de s’y plier et les contestations internes ont montré que la mesure n’avait pas produit une rupture diplomatique pleinement effective. Résultat : même avec une relation officielle abîmée, l’influence iranienne n’a pas reculé. Au contraire, elle s’est exprimée dans la séquence la plus importante du moment, celle du cessez-le-feu, sans que Beyrouth ne parvienne à reprendre la main. Pour Israël, qui voulait précisément réduire le rôle iranien au Liban, c’est un échec de structure.  

Beyrouth avait ouvert des portes qu’Israël a refusé d’emprunter

Un autre élément nourrit l’idée d’une bataille perdue. Mi-mars, une grande agence de presse a révélé qu’Israël avait repoussé une offre historique de négociations directes émise par le Liban. Le président Joseph Aoun s’était dit prêt à engager des discussions directes avec Israël, et deux sources familières de sa position indiquaient qu’il allait jusqu’à envisager, dans certaines conversations privées, un mouvement vers une normalisation. Le même article précisait qu’Israël considérait pourtant cette offre comme « trop peu, trop tard », alors même que le gouvernement libanais partageait son objectif de désarmer le Hezbollah, mais ne pouvait agir contre lui sans risquer une guerre civile.  

Ce point est capital. Il montre que Beyrouth, ou du moins la présidence libanaise et une partie de l’exécutif, était disposé à aller beaucoup plus loin que dans les séquences précédentes. L’État libanais était prêt à ouvrir des canaux directs et à mettre sur la table des concessions politiques majeures. Mais Israël a estimé qu’il pouvait obtenir davantage par la force. Il a donc récusé l’offre, pensant négocier plus tard depuis une position encore plus dominante. C’est précisément ce calcul qui paraît aujourd’hui s’être retourné contre lui. En refusant de saisir un moment où le Liban officiel était prêt à bouger, Israël a laissé la guerre se prolonger jusqu’à un point où le centre de décision s’est déplacé vers l’axe Washington-Téhéran. Ce n’est plus Beyrouth qui vient à lui ; c’est Washington qui l’oblige à composer avec une trêve qu’il n’a pas conçue.  

Le Litani reste un horizon annoncé, pas une victoire consolidée

L’un des objectifs les plus visibles d’Israël était de transformer le sud du Liban en profondeur stratégique durable, en avançant jusqu’au Litani ou en créant un espace de sécurité équivalent. Les analyses récentes montrent que cette ambition variait selon les secteurs, allant d’une bande de quelques kilomètres à une logique beaucoup plus large selon les déclarations des responsables israéliens. Le fait même que cette profondeur stratégique reste floue à ce stade montre qu’Israël n’a pas réussi à en faire un acquis politique clair. Une ligne de front peut être atteinte tactiquement sans être consolidée stratégiquement.  

Là encore, la décision américaine de geler le front iranien change tout. Car une progression militaire qui n’est pas immédiatement convertie en arrangement politique favorable devient vulnérable au retour de la diplomatie. Or la diplomatie actuelle n’est pas écrite par Israël. Elle est structurée par Washington, Islamabad et Téhéran. Plus cette diplomatie s’installe, plus la possibilité pour Israël de transformer son avancée territoriale en ordre durable se réduit. C’est ce qui justifie l’idée qu’Israël a perdu une part de sa marge de manœuvre : il a encore des moyens militaires, mais moins de liberté politique pour décider seul de la suite.  

L’usure israélienne pèse désormais sur la campagne

Il faut aussi regarder la guerre du côté israélien. L’un des signes les plus clairs d’un essoufflement stratégique est l’usure humaine de l’armée. Des sources européennes de référence faisaient état, fin mars, d’un manque d’environ 15 000 soldats dans l’armée israélienne, dont 8 000 combattants, avec une pression croissante sur les réservistes, des demandes de départ anticipé parmi les militaires de carrière et des alertes internes sur la surcharge d’un appareil engagé simultanément sur plusieurs fronts. Cette tension ne signifie pas effondrement. Elle signifie que la durée de la guerre devient elle-même un problème militaire et politique pour Israël.  

À cette usure humaine s’ajoute l’usure matérielle. Plusieurs informations publiées ces derniers jours montrent que les attaques iraniennes ont mis sous tension les stocks d’intercepteurs et, plus largement, les architectures de défense aérienne régionales. Des médias américains ont rapporté qu’Israël avait approuvé un plan visant à accélérer la production d’intercepteurs Arrow alors que les stocks diminuaient. D’autres rapports signalent un débat récurrent sur la pression exercée par la guerre sur les systèmes d’interception et sur le coût d’un affrontement où des armes relativement bon marché peuvent forcer des réponses défensives extrêmement coûteuses. Là encore, il ne s’agit pas de dire qu’Israël est sans défense. Il s’agit de constater qu’une guerre longue use aussi l’avantage technologique lorsqu’elle oblige à consommer dans la durée des systèmes rares, chers et complexes à produire.  

Israël croyait négocier en position de force ; il négocie maintenant en position plus contrainte

Le cœur de l’analyse tient là. Pendant des semaines, Israël a agi comme s’il disposait d’un temps politique illimité : temps pour frapper, temps pour déplacer, temps pour imposer une profondeur sécuritaire, temps pour attendre l’effondrement de la marge libanaise ou du Hezbollah. Or ce temps s’est refermé. Il s’est refermé parce que la guerre du Golfe a fini par imposer à Washington une logique de désescalade avec l’Iran. Il s’est refermé parce que cette désescalade a été décidée malgré Netanyahu et plusieurs alliés arabes. Il s’est refermé parce que l’Iran a réussi à replacer le Liban dans l’équation régionale, avec l’appui du Pakistan. Résultat : Israël ne négocie plus depuis le point le plus haut de sa campagne. Il négocie depuis un moment où son allié américain veut éviter l’embrasement général.  

C’est pourquoi l’expression « Israël a perdu la bataille du Liban » prend sens, à condition de bien définir ce qu’on entend par là. Il ne s’agit pas de dire qu’Israël a perdu chaque affrontement tactique ou qu’il a été militairement repoussé partout. Il s’agit de dire qu’il n’a pas obtenu le produit politique de sa supériorité militaire. Il a détruit sans convertir pleinement. Il a déplacé sans stabiliser. Il a frappé sans imposer un nouvel ordre. Et au moment décisif, le règlement a été partiellement sorti de ses mains. C’est cela, dans une guerre, une défaite politique.  

La tentative de maintenir le Liban hors de la trêve ressemble à une manœuvre de rattrapage

Le choix israélien d’exclure explicitement le Liban du cessez-le-feu doit être lu comme une tentative de préserver une marge résiduelle. Netanyahu et l’armée israélienne savent que l’arrêt de l’escalade avec l’Iran réduit mécaniquement leur capacité à inscrire la guerre libanaise dans un cadre régional plus large de confrontation. Pour compenser, ils affirment que la campagne contre le Hezbollah continue, menacent la banlieue sud de Beyrouth, visent Tyr, et répètent que « la bataille continue ». Mais cette insistance a aussi quelque chose de défensif : elle vise à empêcher que l’Iran ne sorte politiquement vainqueur d’un accord incluant implicitement le Liban.  

Le problème pour Israël est que cette dissociation n’est plus entièrement crédible aux yeux de tous les acteurs. Pour Téhéran, le Liban fait partie du même système stratégique. Pour Islamabad, la trêve avait aussi une portée libanaise. Pour Paris, le Liban doit être pleinement inclus. Et pour une partie de l’opinion régionale, le simple fait qu’Israël doive justifier si vigoureusement l’exclusion du Liban montre déjà que cette exclusion n’allait pas de soi. Là encore, le pays n’est pas dans une position de force nette ; il est dans une position d’argumentation défensive.  

Le gain iranien est aussi la perte israélienne

Tout cela conduit à un dernier constat. Si l’Iran apparaît aujourd’hui géopolitiquement gagnant, c’est aussi parce qu’Israël n’a pas réussi à empêcher cette remontée en puissance diplomatique. Téhéran a obtenu que sa proposition serve de base de discussion. Il a obtenu un arrêt des frappes américaines pour deux semaines. Il a obtenu que la réouverture d’Ormuz passe par une négociation. Et il a obtenu que le Liban revienne dans le débat sur le cessez-le-feu, même si Israël continue d’en contester l’inclusion. Dans ce jeu, chaque gain iranien réduit symétriquement la capacité israélienne à prétendre avoir remodelé seul l’ordre régional.  

C’est pourquoi la bataille du Liban ne peut pas être lue seulement à travers les kilomètres gagnés ou les destructions infligées. Elle doit être lue à travers la séquence finale : un Liban qui reste disputé, un Hezbollah qui n’est pas détruit, un État libanais qui avait ouvert des portes qu’Israël a refusé d’emprunter, un cessez-le-feu décidé sans que Netanyahu en fixe les termes, une influence iranienne qui sort renforcée au Liban, et une armée israélienne plus usée qu’au début de l’offensive. À partir de là, le diagnostic devient plus clair : Israël n’a pas seulement usé sa force au Liban ; il a aussi perdu la possibilité de transformer cette force en victoire politique décisive.  

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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