Le nouveau front ouvert par Israël au Liban ne se limite plus aux bombardements, aux destructions de ponts et à l’idée d’une avancée jusqu’au Litani. Il touche désormais un point beaucoup plus sensible : la coexistence interne. Dans plusieurs villages du district de Hasbaya, des responsables municipaux disent avoir reçu des appels de l’armée israélienne leur demandant de pousser dehors des familles déplacées venues de localités chiites du Sud, considérées comme des bastions du Hezbollah. Dans le même temps, le ministre israélien des Finances, Bezalel Smotrich, a appelé à l’annexion du sud du Liban jusqu’au Litani, donnant à l’offensive une portée territoriale et politique plus lourde encore. La question n’est donc plus seulement militaire. Elle devient aussi sociale, communautaire et nationale : en ciblant les zones de refuge et en poussant des villages majoritairement chrétiens à expulser des déplacés chiites, Israël cherche-t-il à transformer la guerre contre le Hezbollah en tension entre Libanais eux-mêmes ? À ce stade, les faits documentés montrent une pression réelle sur le tissu local, mais ils ne suffisent pas encore à conclure à un basculement vers un conflit interne généralisé. Ils révèlent en revanche une stratégie dangereuse : déplacer la ligne de fracture du champ de bataille vers l’intérieur du pays.
Le sujet est d’autant plus grave qu’il intervient dans un Liban déjà traversé par une crise humanitaire de très grande ampleur. Selon les derniers bilans humanitaires consolidés, plus de 1,2 million de personnes ont été déplacées par l’escalade de mars, dont 134 439 hébergées dans 636 sites collectifs. Une partie importante de ces déplacés vient du Sud, de la Békaa et de la banlieue sud de Beyrouth, c’est-à-dire d’espaces où le Hezbollah exerce une influence politique et sociale forte. Beaucoup ont trouvé refuge dans des localités où ils ne partagent ni la confession majoritaire ni les réseaux d’implantation habituels. En temps normal, cela exige déjà une solidarité locale importante. En temps de guerre, lorsque les bombardements se rapprochent et que des responsables locaux reçoivent des injonctions militaires étrangères, cette cohabitation peut devenir un point de tension extrême. Le risque ne vient donc pas seulement des différences communautaires elles-mêmes. Il vient du fait qu’elles sont activées, instrumentalisées et placées sous menace directe. C’est dans ce cadre qu’il faut lire les appels signalés dans le district de Hasbaya.
Des maires disent avoir reçu des ordres pour expulser des déplacés
Les faits rapportés ces dernières heures sont précis. À Kawkaba, dans le district de Hasbaya, le maire Elie Abou Nakoul a expliqué avoir reçu dimanche un appel de l’armée israélienne lui demandant de “nettoyer” sa localité dans les vingt-quatre heures. Dans son village, a-t-il détaillé, 21 familles déplacées cohabitaient avec environ 200 familles locales. Il a affirmé avoir refusé de livrer les noms des déplacés, en expliquant que cela violerait la loi libanaise et qu’il s’agissait de civils innocents. Dans la localité voisine d’Abou Qamha, Michel Abou Rached a rapporté un appel comparable et dit avoir lui aussi refusé de fournir des noms. À Al-Mari, la municipalité a au contraire indiqué, dans un communiqué, qu’elle se conformerait à ces directives imposées, tout en regrettant d’être contrainte de demander à des déplacés de partir. Ces éléments ne relèvent donc pas de la rumeur générale ou du simple climat de peur. Ils reposent sur des témoignages nominatifs, localisés et convergents, publiquement assumés par des responsables locaux.
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Le détail le plus important n’est pas seulement l’existence de ces appels. C’est leur logique. Les personnes visées ne sont pas décrites comme des combattants, ni comme des structures armées. Ce sont des déplacés venus de villages chiites majoritaires, donc perçus à travers une appartenance collective plutôt qu’à travers un comportement individuel. L’effet de cette logique est évident : elle pousse des localités d’accueil à considérer que la simple présence de familles déplacées suffit à les mettre en danger. Dès lors, la frontière entre sécurité et discrimination devient extrêmement mince. L’armée israélienne n’aurait pas besoin, dans cette hypothèse, d’obtenir une rupture frontale entre communautés. Il lui suffirait de créer une chaîne de peur : faire comprendre à des villages que garder des déplacés peut les exposer, jusqu’à provoquer des départs forcés “volontaires” ou imposés localement. C’est cette mécanique qu’il faut observer avec le plus d’attention. Les faits établissent la pression. L’analyse ici consiste à en déduire la logique de fragmentation potentielle.
Hasbaya, un laboratoire fragile de la coexistence
Le choix des localités n’est pas anodin. Le district de Hasbaya présente une diversité confessionnelle rare à l’échelle du Sud. On y trouve des villages druzes, chrétiens et sunnites, à proximité d’un district voisin, Marjayoun, marqué par des incursions israéliennes et des affrontements avec le Hezbollah. Cette géographie fait de Hasbaya un espace charnière : ni bastion chiite homogène, ni arrière-pays totalement détaché du front. Dans ce type de configuration, les équilibres locaux reposent sur des arrangements très concrets, souvent anciens, entre familles, municipalités, réseaux religieux et relations de voisinage. En d’autres termes, la coexistence n’y est pas une abstraction nationale. Elle se vit au quotidien, dans des bourgs où tout le monde se connaît et où l’accueil de déplacés dépend autant des liens sociaux que des moyens disponibles. En exerçant une pression sur ces villages précis, la guerre touche donc l’un des points les plus sensibles de la société libanaise : les zones où la diversité tient encore par des pratiques locales de solidarité et de retenue.
C’est aussi pour cette raison que le mot “conflit interne” doit être manié avec prudence. Le Liban a une mémoire longue des fractures confessionnelles et de la guerre civile. Il suffit parfois de peu pour que les discours s’enflamment. Mais il existe une différence importante entre une tension communautaire sous pression extérieure et un basculement vers un affrontement interne structuré. À ce stade, les faits disponibles montrent surtout des villages placés devant un choix impossible : protéger des déplacés et s’exposer, ou s’en séparer sous contrainte. Certains responsables locaux ont refusé de collaborer. D’autres ont cédé en disant qu’ils y étaient forcés. Cette nuance est décisive. Elle suggère que l’on n’assiste pas encore à une mobilisation autonome de villages chrétiens contre des déplacés chiites, mais à une tentative de pression extérieure qui cherche à faire porter localement le coût de la guerre. Le danger n’en est pas moins réel. Car ce type de pression, répété, peut finir par transformer la peur en réflexe communautaire. Les deux dernières phrases relèvent d’une analyse à partir des cas documentés à Kawkaba, Abou Qamha et Al-Mari.
Smotrich et l’idée d’une annexion jusqu’au Litani
Cette pression locale doit être reliée à un autre développement majeur : l’appel de Bezalel Smotrich à annexer le sud du Liban jusqu’au Litani. Le ministre israélien des Finances a affirmé que la guerre devait déboucher sur une “nouvelle frontière”, le fleuve devenant selon lui la ligne à imposer. Cette déclaration ne vaut pas, à elle seule, décision officielle d’annexion. Mais elle marque un durcissement politique rare par sa clarté. Elle intervient au moment où Israël frappe des ponts sur le Litani, détruit des maisons près de la frontière et pousse plus au nord son discours sur la “nouvelle réalité” à créer dans le Sud. Il devient alors difficile de considérer séparément les propos de Smotrich, les destructions d’infrastructures et les appels signalés aux maires de Hasbaya. Pris ensemble, ces éléments dessinent une stratégie qui ne vise pas seulement à combattre le Hezbollah. Ils suggèrent une volonté de remodeler le territoire sud et de déplacer ses populations, tout en fragilisant les mécanismes de coexistence entre zones d’accueil et déplacés.
Le lien entre les deux registres, territorial et communautaire, mérite d’être souligné. Une annexion ou une avancée durable jusqu’au Litani supposerait, dans les faits, un Sud vidé, fragmenté ou au moins profondément désorganisé. Les destructions de ponts et de maisons répondent à une logique d’asphyxie territoriale. Les pressions sur les villages d’accueil, elles, répondent à une logique de désagrégation sociale. Dans un cas, on complique les retours et les circulations. Dans l’autre, on rend plus difficile l’accueil des déplacés dans les localités mixtes ou non chiites. Le résultat recherché peut être différent selon les acteurs israéliens, et il serait imprudent de prétendre à une coordination parfaite entre chaque déclaration politique et chaque appel local. Mais l’effet cumulatif est, lui, visible : le Sud libanais devient moins habitable, moins accessible et plus divisé. C’est précisément cette combinaison qui fait craindre non seulement une extension de la guerre, mais une détérioration du tissu national libanais lui-même. Cette lecture relève d’une inférence fondée sur la simultanéité des destructions du Litani, des appels rapportés dans Hasbaya et des propos de Smotrich.
Le risque réel : la peur plus que l’affrontement ouvert
Vers un conflit interne ? La formulation appelle une réponse nuancée. À ce stade, rien n’indique l’existence d’une confrontation armée généralisée entre communautés libanaises. Aucun élément solide ne permet de parler d’un front chrétien contre des déplacés chiites, ni d’une dynamique nationale de purge confessionnelle organisée par des acteurs libanais. En revanche, les faits documentent clairement un autre phénomène : la montée d’un risque de tension interne nourri par la peur, par les déplacements forcés et par la perception que certaines localités pourraient être punies pour avoir accueilli des familles issues de zones réputées proches du Hezbollah. Ce glissement est déjà très grave. Dans un pays où la mémoire de la guerre civile reste vive, la peur n’a pas besoin de se transformer immédiatement en affrontement pour produire des dégâts profonds. Elle suffit à faire naître la suspicion, à réduire les gestes de solidarité, à pousser des familles à partir avant même qu’on ne les y oblige, et à transformer l’accueil en fardeau sécuritaire.
Autrement dit, le scénario le plus plausible à court terme n’est pas celui d’une guerre interne ouverte. C’est celui d’une sectarisation rampante de l’urgence humanitaire. Des déplacés peuvent être triés de fait selon leur origine. Des villages peuvent se sentir sommés de choisir entre leur sécurité et leur devoir d’accueil. Des discours politiques ou médiatiques peuvent relayer l’idée que certaines populations importeraient le risque avec elles. Une telle évolution suffit à abîmer profondément la cohésion nationale, surtout si elle se produit dans le Sud, c’est-à-dire dans des espaces où la guerre est déjà au contact direct des habitants. Les maires qui ont refusé de donner les noms des déplacés montrent toutefois que cette dérive n’a rien d’inévitable. Leur attitude indique qu’une partie du tissu local cherche encore à protéger les civils plutôt qu’à céder à la logique de séparation. C’est sans doute l’un des points les plus importants du moment. Les dernières phrases relèvent d’une évaluation analytique fondée sur les cas rapportés et sur l’absence de preuves d’une confrontation interlibanaise généralisée.
Une crise humanitaire qui accroît la vulnérabilité du pays
Cette question communautaire ne peut pas être isolée du contexte humanitaire. Les déplacements massifs ont pris une ampleur exceptionnelle en quelques jours. Les Nations unies indiquent que plus de 1,2 million de personnes ont été déplacées, tandis que d’autres relevés publiés la semaine précédente parlaient déjà de plus de 800 000 personnes contraintes de fuir. Beaucoup vivent hors des structures formelles, chez des proches, dans des écoles, dans des abris collectifs surchargés, sous des bâches, dans des immeubles inachevés ou même dans leur voiture. Lorsque des familles arrivent dans des localités qui ne disposent ni d’infrastructures suffisantes ni de marges financières importantes, la solidarité locale devient plus fragile. Cela ne justifie en rien les expulsions forcées. Mais cela explique pourquoi un appel menaçant peut avoir un effet aussi puissant sur des maires ou des notables locaux déjà débordés. En d’autres termes, la guerre crée une vulnérabilité matérielle, et cette vulnérabilité rend les fractures sociales plus faciles à activer.
Il faut ajouter que les déplacements ne concernent pas seulement des chiffres abstraits. Ils redessinent la carte sociale du pays. Des villages qui n’accueillaient jusque-là qu’un faible nombre de familles extérieures doivent soudain gérer des besoins en hébergement, en eau, en santé, en alimentation et en scolarité. Les réseaux religieux, municipaux et associatifs servent de filet de sécurité, mais ils ont leurs limites. Lorsque la guerre impose en plus une menace extérieure ciblée sur la présence même des déplacés, la tension monte d’un cran. C’est dans cette superposition de crises qu’apparaît le risque le plus sérieux pour le Liban : non pas une guerre civile instantanée, mais un affaissement progressif du pacte de coexistence sous l’effet conjugué de la guerre, du déplacement de masse et de la peur. Cette analyse s’appuie sur les données humanitaires et sur les témoignages des élus locaux confrontés aux appels signalés dans Hasbaya.
Pourquoi cette stratégie serait redoutable pour le Liban
Si l’objectif est bien de pousser les localités non chiites à se séparer des déplacés venus de régions chiites, alors la stratégie est redoutable pour au moins trois raisons. D’abord, elle transforme l’accueil humanitaire en enjeu de sécurité, ce qui fait porter aux villages d’accueil un poids qu’ils ne peuvent pas assumer seuls. Ensuite, elle déplace la charge morale de la guerre : au lieu que la responsabilité principale reste celle de la puissance qui bombarde et menace, elle pousse des Libanais à devenir eux-mêmes les agents d’un tri ou d’une expulsion. Enfin, elle nourrit l’idée que la présence des déplacés, et non la guerre elle-même, constituerait le problème. C’est ainsi que les sociétés se fissurent. Non par un grand mot d’ordre unique, mais par une série de décisions locales, d’arrangements forcés, de départs sous pression et de silences imposés. Ce paragraphe relève d’une interprétation des mécanismes de fragmentation sociale au regard des faits documentés.
Le Liban a déjà connu ce type de glissement dans son histoire : lorsqu’un conflit extérieur ou une confrontation régionale se répercute sur ses équilibres internes, les lignes de solidarité deviennent plus fragiles et les appartenances confessionnelles reprennent un poids déterminant dans l’accès à la protection. Ce rappel historique n’implique pas que le pays répète mécaniquement son passé. Il rappelle simplement que les fragilités structurelles existent toujours. Le point rassurant, pour l’instant, est que les cas documentés montrent aussi des résistances locales à cette logique. Des maires ont refusé de donner des noms. D’autres ont explicitement présenté leur compliance comme une contrainte imposée, et non comme un choix assumé. Cela signifie que l’idée d’un basculement interne n’est pas encore devenue une évidence partagée dans les villages concernés. Mais plus la guerre dure, plus les déplacés augmentent, et plus les pressions de ce type pourraient produire des effets irréversibles. Les deux dernières phrases sont une projection prudente fondée sur l’aggravation militaire et humanitaire en cours.
Vers un conflit interne ? Une ligne rouge que le Liban peut encore éviter
La réponse la plus honnête, ce matin, est donc la suivante : le risque existe, mais le seuil n’est pas franchi. Oui, les appels signalés dans des villages de Hasbaya sont extrêmement graves, parce qu’ils cherchent à inscrire la guerre dans les rapports entre communautés libanaises. Oui, l’appel de Smotrich à annexer le sud du Liban jusqu’au Litani donne à cette pression une profondeur politique inquiétante. Oui, les déplacements massifs, la destruction des infrastructures et l’épuisement des localités d’accueil créent un terrain propice aux tensions. Mais non, les faits disponibles ne permettent pas encore d’affirmer qu’un conflit interne est engagé. Ce qui se joue davantage, pour l’instant, c’est une tentative de fabriquer les conditions d’une fracture intérieure : en opposant sécurité et solidarité, villages d’accueil et déplacés, Sud chiite et poches chrétiennes, territoire à annexer et territoire à vider. C’est précisément pour cette raison que les refus de certains maires comptent autant. Ils ne règlent rien à eux seuls. Mais ils montrent qu’au milieu de la guerre, une partie du Liban continue encore de refuser que les déplacés deviennent l’ennemi intérieur.



