les leçons stratégiques amères pour les pays arabes et la remise en cause du parapluie américain
Un haut responsable israélien a confirmé ce lundi 9 mars 2026 que Tel-Aviv et Washington étudient activement la possibilité de mettre un terme à la guerre contre l’Iran sans procéder à un changement de régime à Téhéran. Cette annonce, relayée en fin de journée par les médias internationaux, intervient au douzième jour d’un conflit d’une intensité inédite lancé le 28 février dernier. Elle tombe au moment où les analystes régionaux, dont le politologue libanais François El Bacha, dressent déjà un premier bilan sans concession des enseignements de cette crise pour les monarchies du Golfe et les grandes capitales arabes. Même si les hostilités devaient cesser dans les heures ou les jours qui viennent, plusieurs questions fondamentales se posent désormais avec une acuité nouvelle.
Le parapluie américain à l’épreuve des faits : une protection moins fiable que prévue
Les pays arabes, et en particulier les monarchies du Golfe, vont devoir procéder à un examen de conscience sur la réelle valeur de la protection américaine. Le parapluie stratégique des États-Unis, longtemps présenté comme le garant ultime de leur sécurité face à la menace iranienne, n’a pas démontré l’efficacité attendue au cours de ces deux semaines de frappes intensives. Malgré une campagne aérienne massive menée conjointement par Washington et Tel-Aviv, l’Iran a conservé une capacité de riposte balistique et de drones qui a touché régulièrement le territoire israélien. Les pays arabes qui avaient misé sur une alliance indéfectible avec les États-Unis constatent aujourd’hui que cette garantie n’a pas suffi à neutraliser totalement la menace.
Cette réalité oblige Riyad, Abou Dhabi et Manama à repenser leur doctrine de sécurité. Le sentiment d’invulnérabilité qui prévalait depuis les accords d’Abraham et le renforcement des partenariats militaires avec Washington est ébranlé. Les dirigeants arabes s’interrogent désormais sur la fiabilité d’un allié qui, tout en frappant fort, n’a pas réussi à imposer une victoire décisive. Cette interrogation porte aussi sur les investissements colossaux consentis ces dernières années dans des systèmes de défense antimissile achetés aux États-Unis. Leur efficacité opérationnelle, mise à l’épreuve par les salves iraniennes, pose question.
La normalisation avec Israël confrontée à un leadership régional contesté
Le processus de normalisation avec Israël, déjà fragile dans plusieurs capitales arabes, va devoir être réévalué à l’aune de cette crise. Israël cherche clairement à s’imposer comme la puissance régionale de référence, un rôle que ni l’Arabie saoudite ni les Émirats arabes unis, et encore moins l’Égypte, ne sont prêts à lui concéder. Le leadership historique des pays arabes, fondé sur une vision collective de la sécurité régionale et sur le poids démographique et économique du monde arabe, ne peut accepter durablement un leadership israélien perçu comme hégémonique.
Les monarchies du Golfe, qui avaient engagé des discussions avancées avec Tel-Aviv sous l’égide américaine, découvrent que cette normalisation risque de se faire au prix d’une perte d’influence stratégique. L’Égypte, gardienne historique du monde arabe, observe avec une vigilance accrue cette évolution. Le Caire, comme Riyad, refuse de voir Israël devenir le pivot incontournable de la sécurité régionale. Cette dynamique risque de freiner, voire de geler, les projets de coopération économique et sécuritaire qui avaient été présentés comme les dividendes de la paix. Les capitales arabes vont devoir arbitrer entre les avantages économiques de la normalisation et la préservation de leur leadership politique et symbolique.
L’émergence de nouvelles luttes d’influence, avec la Chine en ligne de mire
Cette remise en cause du leadership israélien et de la protection américaine ouvre la voie à de nouvelles luttes d’influence dans la région. La Chine, déjà très active via les nouvelles routes de la soie et ses investissements massifs dans les infrastructures portuaires et énergétiques, apparaît comme un acteur de substitution naturel. Pékin, qui a maintenu une posture neutre pendant le conflit, pourrait voir son influence grandir auprès de pays arabes en quête d’alternatives.
Les monarchies du Golfe, qui avaient diversifié leurs partenariats ces dernières années, vont probablement accélérer ce mouvement. Les discussions déjà engagées avec la Chine sur des projets énergétiques et technologiques pourraient prendre une dimension stratégique plus large. Cette évolution n’est pas sans risque : elle pourrait compliquer les relations avec Washington tout en offrant aux pays arabes une marge de manœuvre inédite. D’autres puissances régionales, comme la Turquie ou même la Russie, pourraient également tenter de tirer profit de ce repositionnement.
La fragilité révélée de l’écosystème sécuritaire et financier des pays arabes
La crise a mis en lumière la nature particulièrement fragile de l’écosystème sécuritaire et financier des pays arabes. Le modèle de développement de Dubaï ou de NEOM en Arabie saoudite, fondé sur un sentiment de sécurité absolue et sur l’attractivité pour les investisseurs internationaux, n’est plus aussi solide qu’il y paraissait. La perception d’un environnement stable, indispensable au financement des mégaprojets et à l’arrivée des talents étrangers, a été ébranlée par les tirs de missiles et la menace persistante de déstabilisation régionale.
Les marchés financiers des Émirats et de l’Arabie saoudite ont enregistré des turbulences dès les premiers jours du conflit. Les investisseurs institutionnels, qui avaient parié sur la diversification post-pétrolière, s’interrogent aujourd’hui sur la résilience réelle de ces économies. Le modèle de Dubaï, fondé sur le tourisme de luxe, la finance et le commerce international, repose sur une image de havre de paix et de sécurité. Cette image a été écornée. De même, le projet pharaonique de NEOM, vitrine de la Vision 2030 saoudienne, voit sa crédibilité remise en cause par la proximité des menaces sécuritaires.
L’attractivité des pays arabes pour la diversification économique post-pétrole à l’épreuve
L’attractivité des pays arabes, qui avaient massivement investi dans la diversification de leur économie pour préparer l’après-pic pétrolier, est désormais à remettre en cause. Les investisseurs internationaux, qui avaient afflué ces dernières années vers Riyad, Abou Dhabi ou Doha, vont probablement réévaluer leurs stratégies. La crise a démontré que la sécurité n’est pas un acquis définitif et que les risques géopolitiques restent élevés.
Les mégaprojets touristiques, technologiques et sportifs, qui constituaient le cœur de la nouvelle économie arabe, perdent une partie de leur aura. Les fonds souverains eux-mêmes, qui avaient placé des milliards dans ces initiatives, vont devoir intégrer une prime de risque plus élevée. Cette prise de conscience pourrait ralentir les investissements étrangers et compliquer le financement des transitions énergétiques ambitieuses engagées par l’Arabie saoudite et les Émirats.
Les hésitations américaines et la puissance résiliente de l’Iran
Un autre enseignement majeur concerne les reculades successives des États-Unis sur le terrain opérationnel. Les annonces contradictoires – « nous frappons mais nous n’irons pas au sol », puis l’évocation des forces kurdes, suivie du démenti et de l’envoi puis du retrait de troupes spéciales – ont révélé une indécision stratégique qui a fragilisé la crédibilité américaine. Ces revirements ont été observés avec attention par les capitales arabes.
L’Iran, bien que sévèrement affaiblie par les frappes, conserve une puissance redoutable dans la région. Elle a réussi à tenir tête aux États-Unis pendant plus de dix jours, démontrant une résilience inattendue. Pour les pays arabes, cette réalité soulève une inquiétude supplémentaire : le risque de voir les communautés chiites, présentes dans plusieurs États du Golfe, se mobiliser ou radicaliser en réponse à la pression exercée sur Téhéran. Cette perspective inquiète particulièrement Bahreïn et l’Arabie saoudite, où les minorités chiites sont significatives.
Un échec stratégique pour Netanyahu et Trump : pas de stock d’uranium, pas de changement de régime
L’absence de capture du stock d’uranium enrichi iranien et l’impossibilité d’un changement de régime constituent, aux yeux de nombreux observateurs, un échec patent. Israël continue de recevoir des missiles iraniens, preuve que la capacité de nuisance de Téhéran n’a pas été anéantie. Le Premier ministre Benjamin Netanyahu et le président Donald Trump risquent de payer très cher ces résultats mitigés lors des prochaines échéances électorales. En Israël, l’opposition pointe déjà l’incapacité à obtenir une victoire décisive. Aux États-Unis, les républicains modérés et l’opinion publique, sensibles au coût humain et financier, pourraient sanctionner une guerre perçue comme mal maîtrisée.
Les opérations militaires qui se poursuivent malgré les pourparlers
Malgré l’annonce de l’étude d’une fin de guerre sans changement de régime, les opérations militaires n’ont pas cessé. Des frappes aériennes américano-israéliennes ont visé dans la nuit de dimanche à lundi des sites de production de missiles près d’Ispahan, tandis que l’Iran a lancé une nouvelle salve d’une vingtaine de projectiles en direction du nord d’Israël. Les interceptions israéliennes ont fonctionné à 92 %, selon Tsahal, mais plusieurs impacts ont été enregistrés dans le Néguev.
Le Pentagone a confirmé que les forces américaines maintiennent un niveau d’alerte élevé dans le Golfe, avec le porte-avions USS Abraham Lincoln et son groupe aéronaval positionnés au large d’Oman. Les compagnies pétrolières du Golfe ont renforcé leurs protocoles de sécurité après de nouveaux incidents de drones signalés près des installations d’Aramco. Les cours du Brent ont gagné 1,8 % en séance lundi, s’établissant à 92,40 dollars le baril, reflet des inquiétudes persistantes sur la sécurité des approvisionnements.
Les chancelleries arabes, de Riyad à Abou Dhabi en passant par Le Caire, suivent heure par heure ces développements. Des réunions d’urgence des ministres des Affaires étrangères du Conseil de coopération du Golfe sont prévues dans les prochaines quarante-huit heures pour coordonner les positions face à une issue du conflit qui reste incertaine. Les échanges de tirs sporadiques se poursuivent le long de la ligne bleue au Liban-Sud, tandis que les marchés financiers régionaux restent volatils. Les analystes s’accordent à dire que, même en cas de cessez-le-feu rapide, les rééquilibrages stratégiques engagés par cette crise marqueront durablement le paysage géopolitique du Moyen-Orient. Les capitales arabes ajustent déjà leurs calculs en fonction de ces nouvelles réalités.
Retrouvez Libnanews sur mobile avec notifications et lecture rapide.

