Un président élu sur une base transversale mais en quête de cap
L’élection de Joseph Aoun à la présidence de la République avait suscité, en janvier dernier, un rare consensus au sein d’une classe politique fragmentée. Officier de carrière, respecté pour sa discrétion et sa gestion de l’armée dans des périodes critiques, il apparaissait alors comme une figure de stabilité. Son accession à Baabda avait été perçue comme un compromis structurant, capable de débloquer l’impasse présidentielle qui avait duré plus de deux ans. Pourtant, quelques mois plus tard, ce socle transversal semble se fissurer. Le silence du chef de l’État sur des dossiers sensibles et son absence prolongée du débat public alimentent désormais une forme de désillusion, tant dans les cercles politiques que dans l’opinion.
L’attentisme comme méthode ou comme faiblesse ?
Plusieurs éditorialistes et observateurs soulignent une déconnexion croissante entre les promesses formulées au moment de l’investiture et l’action concrète. En janvier, Joseph Aoun avait évoqué la nécessité de convoquer une conférence nationale sur la défense, censée poser les bases d’un dialogue structuré sur l’unification des armes et le rôle du Hezbollah. Six mois plus tard, aucune initiative n’a vu le jour. Ce décalage est d’autant plus sensible que les tensions régionales, les pressions internationales et l’effondrement des institutions appellent une parole forte au sommet de l’État.
Certains de ses soutiens d’hier expriment désormais à voix haute leurs interrogations. L’un d’eux, ancien ministre de la Défense, confiait récemment que « le président semble vouloir éviter le conflit à tout prix, mais à force de temporiser, il laisse le champ libre aux polarisations les plus dures ». Cette forme d’attentisme, dans un contexte de crise multidimensionnelle, apparaît comme une faiblesse et non comme une stratégie. L’absence de position claire sur le dossier du désarmement, sur la gouvernance de la sécurité intérieure ou encore sur les négociations avec les bailleurs de fonds internationaux laisse le champ libre à des interprétations contradictoires.
Une parole présidentielle en retrait, malgré les sollicitations
Dans un contexte où les attentes populaires se concentrent sur la nécessité de restaurer un semblant de gouvernance, l’absence de discours structurant depuis des semaines est largement commentée. Depuis son discours d’investiture, Joseph Aoun n’a accordé aucune interview et s’est abstenu de toute intervention publique formelle. Quelques communiqués, relayés par la présidence, évoquent des consultations internes et des priorités à long terme, mais ces signaux sont jugés insuffisants. Les appels à une prise de parole claire se multiplient, émanant aussi bien des milieux intellectuels que diplomatiques.
Un observateur européen en poste à Beyrouth note que « le Liban traverse une phase critique, et l’incertitude au sommet de l’État ne fait que renforcer les divisions ». Plusieurs diplomates regrettent en privé l’absence de ligne présidentielle visible sur les questions de réforme judiciaire, d’aide internationale ou de gouvernance sécuritaire. Dans ce vide, les initiatives se dispersent, les ministères fonctionnent en silo, et les institutions peinent à parler d’une seule voix.
Une posture d’arbitre neutralisé par la fragmentation du système
À la décharge du président, plusieurs sources proches du Palais soulignent l’extrême difficulté de gouverner dans un contexte de paralysie institutionnelle. Le Parlement reste dominé par des clivages irréconciliables, les gouvernements successifs peinent à se doter de marges de manœuvre, et les partis traditionnels opposent leur veto à toute réforme touchant leurs zones d’influence. Dans ce cadre, la présidence dispose d’un pouvoir limité, sans majorité exécutive ni coalition parlementaire stable. Une initiative trop franche risquerait d’être immédiatement neutralisée, voire exploitée politiquement par l’un ou l’autre camp.
Cependant, cette position d’arbitre ne saurait justifier une posture d’effacement. Plusieurs figures de la société civile soulignent que le rôle du président n’est pas seulement institutionnel, mais aussi moral et symbolique. En période de crise, l’absence d’orientation présidentielle renforce la perception d’un État spectateur de sa propre implosion. Cette perception est renforcée par les récentes tensions diplomatiques et les défis sécuritaires, où la parole de l’exécutif s’est faite attendre, voire inexistante.
Les dossiers sensibles mis sous cloche
Parmi les dossiers les plus critiques, celui de la réforme judiciaire reste bloqué. L’affaire du port de Beyrouth, dont les investigations sont gelées depuis des mois, continue de hanter l’opinion. Le refus du président de se prononcer clairement sur la nomination d’un juge international ou sur les obstacles internes à la procédure judiciaire est interprété comme un signe de prudence excessive. Dans un pays où l’impunité fait figure de règle, le silence présidentiel est souvent vécu comme un abandon.
Autre point de tension : la coordination entre les forces de sécurité. L’absence de direction claire sur la réforme des services de renseignement, ou sur les mesures à adopter pour éviter les interférences politiques dans le travail des forces de l’ordre, contribue à un climat de désorganisation. Enfin, sur le plan diplomatique, la présidence n’a pris aucune position sur la déclaration récente du secrétaire d’État américain appelant à un désarmement du Hezbollah. Ce silence contraste avec les réactions vives du gouvernement et de plusieurs partis politiques, accentuant le flou autour de la doctrine de la présidence.
Une popularité en déclin mesurée dans la rue
Sur le terrain, les signes d’un désenchantement sont perceptibles. Plusieurs rassemblements organisés par des syndicats ou des collectifs de citoyens ont vu fleurir des slogans dénonçant « l’immobilisme du sommet » ou « l’absence de cap ». Bien que ces manifestations restent modestes en taille, leur symbolique est forte. La figure présidentielle, longtemps perçue comme un recours potentiel, commence à être assimilée à l’ensemble du système, perçu comme inefficace et opaque.
Dans les milieux estudiantins, où Joseph Aoun avait bénéficié d’une image favorable en raison de son parcours militaire et de sa réputation d’intégrité, les critiques montent. De jeunes militants rappellent que « l’espoir placé dans une présidence indépendante est trahi par une passivité persistante ». Ce glissement, même lent, reflète une crise de confiance qui dépasse les clivages partisans. L’inertie des institutions a fini par éroder l’image d’un président réformateur.
Un président encerclé par les contraintes d’un système verrouillé
L’analyse des dynamiques internes révèle un président largement enfermé dans un appareil institutionnel miné par les blocages croisés. Toute initiative en matière de défense ou de justice se heurte à l’opposition de partis rivaux, qui redoutent une remise en cause de leurs prérogatives. La volonté de rester au-dessus des clivages vire à la paralysie, et l’absence de relais solides dans l’administration affaiblit la capacité de la présidence à piloter une stratégie.
Cette situation est aggravée par l’absence d’une majorité parlementaire stable ou d’une alliance transversale durable. Les partis qui avaient soutenu l’élection de Joseph Aoun se sont dispersés, certains appelant désormais à une réévaluation du rôle présidentiel. D’autres, plus radicaux, demandent une réforme constitutionnelle pour limiter les pouvoirs du chef de l’État, considéré comme « inutilement protocolaire ». Dans ce contexte, la marge d’action présidentielle semble de plus en plus étroite.
Un test décisif à venir : la rentrée politique et les attentes
La rentrée de septembre s’annonce comme un moment charnière. Plusieurs échéances institutionnelles, notamment la relance des discussions avec les bailleurs de fonds, les réformes attendues dans les secteurs de l’énergie et de la sécurité, ainsi que les nominations judiciaires, nécessiteront une clarification de la ligne présidentielle. Faute d’une initiative claire, le risque est grand de voir les clivages s’accentuer et les pressions extérieures se renforcer.
Des proches du président affirment que plusieurs scénarios sont à l’étude, incluant une adresse à la nation et la présentation d’une feuille de route institutionnelle. Mais l’absence d’annonce concrète à ce jour nourrit le doute. Le président peut-il encore incarner une autorité de référence dans un contexte de déliquescence généralisée ? La réponse dépendra autant de sa capacité à assumer pleinement ses prérogatives que de sa volonté de s’extraire de la logique d’équilibre qui l’a porté au pouvoir.



