Deux figures au sommet de l’État
L’un vient du rang militaire, rompu aux logiques de terrain et aux rapports de force ; l’autre incarne la diplomatie et le verbe, habitué aux négociations feutrées des chancelleries. Depuis janvier 2025, le Liban est dirigé par Joseph Aoun, président de la République, et Nawaf Salam, Premier ministre. Officiellement unis par un objectif commun – redresser un État en ruine –, ils se trouvent déjà au cœur d’un délicat équilibre politique. Si l’architecture institutionnelle issue de l’accord de Taëf impose un partage du pouvoir entre présidence et gouvernement, la réalité montre que les deux hommes avancent sur un fil, entre coopération affichée et rivalité sous-jacente. Leur collaboration, vitale pour le pays, est aussi un test : celui de savoir si un chef militaire et un diplomate peuvent gouverner ensemble sans que l’un ne prenne l’ascendant sur l’autre.
Des trajectoires qui s’entrechoquent
Joseph Aoun, 61 ans, a passé plus de quatre décennies dans les rangs de l’armée libanaise. Formé aux États-Unis à la National Defense University, il a gravi les échelons jusqu’à devenir commandant en chef en 2017, poste qu’il a occupé pendant huit ans. Sa réputation d’homme d’ordre et sa proximité avec certains cercles militaires occidentaux lui valent une solide crédibilité auprès des alliés du Liban, notamment Washington et Paris.
Nawaf Salam, 69 ans, incarne une toute autre culture politique. Juriste de formation, diplômé de Harvard et de Sciences Po Paris, il a été ambassadeur du Liban auprès des Nations unies (2007-2017) avant de siéger à la Cour internationale de justice. Sa vision : moderniser les institutions libanaises par la voie des réformes et renforcer l’État de droit, avec un ancrage affirmé dans la légitimité internationale.
Ces deux trajectoires, bien que complémentaires sur le papier, portent en elles les germes d’un affrontement : le militaire qui veut agir vite et fort face au diplomate qui privilégie le consensus et la négociation.
Les premières tensions, au grand jour et en coulisses
Le mois de mai 2025 marque un premier accroc visible. La nomination du chef d’état-major de l’armée, poste stratégique dans le contexte du plan Horsiyate el Silah, a donné lieu à un bras de fer. Joseph Aoun plaidait pour un officier issu de la 5ᵉ brigade, réputé loyal à sa ligne sécuritaire. Nawaf Salam soutenait un candidat de la 7ᵉ brigade, appuyé par plusieurs composantes de la coalition gouvernementale. Le compromis – un officier de la 3ᵉ brigade, réputé neutre – a évité la crise ouverte, mais a laissé des traces.
Les désaccords ne se limitent pas aux nominations. Sur le plan sécuritaire, Joseph Aoun pousse pour une application stricte et rapide de Horsiyate el Silah, estimant que toute hésitation fragilise l’autorité de l’État. Nawaf Salam, lui, insiste pour que les opérations soient accompagnées de programmes socio-économiques substantiels, jugeant qu’un désarmement brutal sans alternatives économiques serait voué à l’échec.
L’équilibre institutionnel sous tension
La Constitution libanaise confère au président le rôle de chef de l’armée et garant de la souveraineté, tandis que le Premier ministre détient l’essentiel du pouvoir exécutif. Cette architecture, censée éviter les dérives autoritaires, devient source de frictions lorsque les deux têtes de l’exécutif veulent peser sur les mêmes dossiers.
Depuis mars 2025, plusieurs réunions du Conseil supérieur de défense ont été l’occasion de joutes verbales feutrées. Joseph Aoun y insiste sur la nécessité de renforcer les prérogatives présidentielles dans la gestion des crises sécuritaires, arguant que l’armée doit avoir les mains libres. Nawaf Salam, appuyé par certains ministres, défend la centralité du Conseil des ministres comme organe de décision.
Encadré chiffré : Joseph Aoun et Nawaf Salam au pouvoir (août 2025)
- Entrée en fonction : janvier 2025 (président et Premier ministre)
- Popularité estimée : 58 % Joseph Aoun, 54 % Nawaf Salam (sondage interne)
- Budget défense 2025 : 1,9 milliard USD
- Budget global 2025 : 13,4 milliards USD
- Aides internationales promises : 2,1 milliards USD conditionnés à des réformes
- Objectif affiché : stabilisation sécuritaire et relance économique sur 3 ans
Des visions divergentes de la politique étrangère
Joseph Aoun, fidèle à son ADN militaire, mise sur le renforcement des alliances stratégiques. Sa priorité : sécuriser des partenariats militaires avec les États-Unis, la France et certains pays arabes, et consolider les capacités de défense face aux menaces frontalières.
Nawaf Salam, héritier d’une tradition diplomatique, privilégie une approche équilibrée entre l’Occident, le monde arabe et l’Asie, cherchant à éviter l’alignement exclusif. Ses visites à Riyad, Doha et Bruxelles illustrent cette volonté de diversifier les appuis. Cette différence de cap se traduit dans le traitement des relations avec l’Iran et l’Arabie saoudite : le président met en avant la neutralité stratégique, le Premier ministre opte pour la multiplication des dialogues bilatéraux.
L’opinion publique, entre confiance et scepticisme
Pour l’instant, les deux hommes bénéficient encore d’un capital politique important. Joseph Aoun est perçu comme le garant de la sécurité dans un pays fragilisé par les tensions internes et régionales. Nawaf Salam attire le soutien de ceux qui veulent réformer l’État en profondeur et assainir la gouvernance. Mais cette popularité repose sur une attente forte de résultats rapides.
Les partis d’opposition guettent le moindre signe de discorde pour dénoncer une gouvernance bicéphale inefficace. Les Forces libanaises mettent en garde contre « la tentation de militariser la présidence », tandis que certains blocs sunnites redoutent un affaiblissement du poste de Premier ministre.
Un tandem sous pression permanente
Le Liban, en 2025, fait face à trois défis majeurs : un effondrement économique prolongé, une crise sécuritaire entretenue par la circulation d’armes illégales, et des tensions régionales qui se répercutent sur sa stabilité interne. Joseph Aoun et Nawaf Salam savent que toute division publique serait immédiatement exploitée par leurs adversaires politiques et affaiblirait leur crédibilité internationale.
Les mois à venir seront cruciaux : adoption du budget 2026, poursuite des négociations avec le FMI, deuxième phase de Horsiyate el Silah, et mise en place de réformes structurelles dans l’énergie et les télécoms. Les deux hommes devront arbitrer entre leurs priorités respectives, sous l’œil attentif de leurs alliés et rivaux.
Une relation appelée à évoluer
Historiquement, les relations président-Premier ministre au Liban oscillent entre coopération et conflit ouvert. Si Joseph Aoun et Nawaf Salam parviennent à maintenir un front uni, ils pourraient poser les bases d’une gouvernance plus stable et crédible. Mais si leurs divergences s’accentuent, le pays risque de replonger dans l’instabilité institutionnelle qui a paralysé l’exécutif à de nombreuses reprises depuis 2005.
En privé, des proches des deux camps reconnaissent que chacun mesure les ambitions de l’autre : Joseph Aoun souhaite laisser l’empreinte d’un président qui a restauré l’autorité de l’État ; Nawaf Salam vise à être l’artisan d’une réforme profonde du système politique.



