Le 25 février 1994, un événement tragique secoue la ville d’Hébron, en Cisjordanie occupée. Baruch Goldstein, un médecin israélien d’origine américaine affilié à l’extrême droite, pénètre dans la mosquée Ibrahimi, également connue sous le nom de grotte des Patriarches, et ouvre le feu sur des fidèles musulmans en prière. Ce geste, accompli au milieu d’une foule recueillie pour les prières de l’aube durant le mois sacré du Ramadan, fait 29 morts et plus de 125 blessés parmi les Palestiniens. Goldstein, armé d’un fusil d’assaut et de munitions en quantité, est finalement maîtrisé et battu à mort par les survivants. Cet acte de violence extrême s’inscrit dans un contexte de tensions accumulées depuis des décennies dans cette région disputée, où juifs et musulmans vénèrent un même site sacré, tombeau présumé des patriarches bibliques Abraham, Isaac et Jacob. L’attaque, survenue le jour de la fête juive de Pourim, marque un point de rupture dans l’histoire du conflit israélo-palestinien, révélant les fractures profondes au sein des sociétés impliquées.
Hébron, une ville au cœur des tensions historiques
Hébron, ou al-Khalil en arabe, est l’une des villes les plus anciennes du Moyen-Orient, mentionnée dans les textes bibliques comme le lieu où Abraham aurait acheté une grotte pour enterrer son épouse Sarah. Ce site, la grotte des Patriarches, est révéré par les trois religions monothéistes : pour les juifs, il abrite les tombes des fondateurs du peuple hébreu ; pour les musulmans, il est associé à Ibrahim, figure centrale de l’islam, et transformé en mosquée au VIIe siècle sous le califat omeyyade. Au fil des siècles, la ville a connu une succession de dominations – byzantine, arabe, croisée, mamelouke, ottomane – chacune laissant son empreinte sur ce lieu de pèlerinage. Sous l’Empire ottoman, les juifs étaient autorisés à prier à l’extérieur de la mosquée, mais l’accès intérieur leur était interdit, une restriction qui perdura jusqu’à la conquête britannique en 1917.
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Au XXe siècle, Hébron devient un foyer de conflits intercommunautaires. En 1929, des émeutes éclatent dans la ville, déclenchées par des rumeurs de menaces sur les lieux saints de Jérusalem. Ces violences font 67 morts parmi la communauté juive d’Hébron, une population installée depuis des siècles, et entraînent l’évacuation des survivants par les autorités britanniques. Cet épisode, souvent évoqué comme un pogrom, marque la fin d’une coexistence précaire et alimente les mémoires collectives des deux côtés. Après la guerre de 1948 et la création de l’État d’Israël, Hébron tombe sous contrôle jordanien, et les juifs en sont exclus jusqu’à la guerre des Six Jours en 1967, lorsque les forces israéliennes occupent la Cisjordanie. Dès lors, des colons juifs, motivés par un sionisme religieux, commencent à s’implanter dans la ville, fondant la colonie de Kiryat Arba en 1968, à proximité immédiate d’Hébron. Cette implantation, soutenue par certains courants politiques israéliens, exacerbe les frictions avec la population palestinienne majoritaire, qui voit dans ces settlements une violation de leurs droits territoriaux.
Dans les années 1980 et 1990, Hébron est le théâtre de violences récurrentes. La première Intifada, de 1987 à 1993, voit des affrontements quotidiens entre Palestiniens et forces israéliennes, avec des jets de pierres répondant à des tirs à balles réelles. Le site de la grotte des Patriarches, partagé entre une section musulmane (la mosquée Ibrahimi) et une section juive (la synagogue), est un point de crispation permanent. Des incidents mineurs, comme des disputes sur les horaires de prière, dégénèrent souvent en heurts. En 1993, les accords d’Oslo, signés entre Israël et l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), promettent un retrait progressif des troupes israéliennes des territoires occupés et l’établissement d’une autorité palestinienne autonome. Cependant, ces accords ne résolvent pas les questions sensibles comme le statut d’Hébron, où environ 400 colons juifs vivent au milieu de 120 000 Palestiniens, protégés par une présence militaire massive. C’est dans ce climat de méfiance mutuelle, où les extrémistes des deux camps rejettent tout compromis, que Baruch Goldstein émerge comme une figure radicale.
Baruch Goldstein, un extrémiste venu d’Amérique
Baruch Goldstein naît le 9 décembre 1956 à Brooklyn, New York, sous le nom de Benjamin Carl Goldstein, dans une famille juive orthodoxe. Élevé dans un environnement imprégné de judaïsme traditionnel, il fréquente l’école religieuse Yeshiva of Flatbush, où il développe un intérêt pour les questions identitaires et sionistes. Adolescent, il rejoint la Jewish Defense League (JDL), un groupe militant fondé en 1968 par le rabbin Meir Kahane, connu pour ses positions anti-arabes et sa défense agressive des intérêts juifs aux États-Unis. La JDL, classée comme organisation terroriste par certains pays, prône l’émigration massive des juifs vers Israël et l’expulsion des Arabes des territoires bibliques. Goldstein, influencé par Kahane, qu’il considère comme un mentor, adopte ces idées extrêmes dès son jeune âge.
En 1977, Goldstein obtient un diplôme en médecine à l’Albert Einstein College of Medicine de l’université Yeshiva. Il poursuit ses études médicales tout en militant activement au sein de la JDL, participant à des manifestations contre l’antisémitisme et en faveur d’Israël. En 1983, à l’âge de 27 ans, il immigre en Israël, changeant son prénom en Baruch pour affirmer son identité hébraïque. Il s’installe à Kiryat Arba, une colonie établie sur des terres expropriées près d’Hébron, et épouse Miriam, une immigrante soviétique, avec qui il aura quatre enfants. Goldstein intègre l’armée israélienne (Tsahal) comme médecin, d’abord en service obligatoire puis en réserve, atteignant le grade de capitaine. Cependant, ses convictions extrémistes le distinguent : il refuse de soigner des patients arabes, y compris des soldats druzes ou arabes servant dans l’armée israélienne, arguant que les lois juives (halakha) interdisent de traiter des non-juifs. Cette position, controversée même au sein de l’armée, lui vaut des réprimandes, mais il persiste, affirmant que sa foi prime sur ses obligations professionnelles.
Politiquement, Goldstein est un membre fervent du parti Kach, fondé par Kahane en 1971. Kach, qui prône le transfert forcé des Arabes hors d’Israël et des territoires occupés, est interdit de participation aux élections israéliennes en 1988 pour racisme. Goldstein, troisième sur la liste du parti aux élections de 1984, échoue à entrer à la Knesset, mais reste actif localement, siégeant au conseil municipal de Kiryat Arba. Après l’assassinat de Kahane en 1990 par un militant égyptien à New York, Goldstein jure de venger son mentor et fonde un mémorial en son honneur. Ses écrits et déclarations révèlent une haine viscérale envers les Arabes : dans une lettre publiée en 1981 dans le New York Times, il plaide pour des incitations financières à l’émigration des Arabes d’Israël. Des rapports des services de renseignement israéliens (Shin Bet) datant de 1990 citent Goldstein déclarant : « Il y aura un jour où un juif se vengera des Arabes. » Des avertissements similaires émanent des autorités musulmanes en 1993, alertant le premier ministre israélien Yitzhak Rabin sur les risques posés par des extrémistes comme Goldstein au site de la mosquée Ibrahimi. Ces signaux, ignorés ou sous-estimés, préfigurent l’attaque de 1994.
Le déroulement tragique du 25 février 1994
Le matin du 25 février 1994, Hébron se réveille sous un ciel clair, mais l’atmosphère est lourde de tensions. C’est le quinzième jour du Ramadan, et environ 800 fidèles musulmans se rassemblment dans la salle d’Isaac de la mosquée Ibrahimi pour la prière de l’aube (fajr). Parmi eux, des hommes, des adolescents et des enfants, agenouillés en rangs serrés, entament leurs prosternations. Baruch Goldstein, vêtu de son uniforme militaire israélien avec insignes de grade, entre discrètement par une entrée réservée, armé d’un fusil d’assaut IMI Galil, de quatre chargeurs contenant 140 cartouches au total, et d’une grenade. Il se positionne à l’arrière de la salle, profitant de la confusion potentielle due à sa tenue qui le fait passer pour un soldat en service.
Soudain, Goldstein lance la grenade vers la foule – bien que des fragments n’aient pas été retrouvés par la suite, des témoins rapportent l’explosion initiale. Il ouvre ensuite le feu de manière méthodique, visant les fidèles en position de sujūd, dos tourné et vulnérables. Les balles ricochent sur les murs anciens de la grotte, semant la panique. En quelques minutes, 29 personnes sont tuées sur le coup, dont six enfants âgés de 14 ans ou moins, et 125 autres sont blessées, certaines grièvement, avec des lésions paralysantes ou des amputations. Des témoins décrivent des scènes d’horreur : des corps effondrés dans des flaques de sang, des cris de douleur résonnant sous les voûtes millénaires. Goldstein continue de tirer jusqu’à ce que son arme s’enraye. À ce moment, des survivants se ruent sur lui ; l’un d’eux lui assène un coup avec un extincteur, un autre le désarme. Submergé, Goldstein est battu à mort par la foule enragée.
Les gardes israéliens présents à l’extérieur interviennent tardivement, et des rumeurs initiales circulent sur une possible complicité ou des tirs supplémentaires de leur part sur les fidèles fuyant. Cependant, l’enquête officielle conclura que Goldstein a agi seul dans la planification et l’exécution. L’attaque dure moins de dix minutes, mais ses échos se propagent immédiatement : des ambulances affluent, et les nouvelles se répandent via les médias, déclenchant une onde de choc à travers la région.
Les réactions immédiates en Israël et dans les territoires occupés
L’annonce du massacre provoque une vague de condamnations en Israël. Le premier ministre Yitzhak Rabin, informé dans les heures suivant l’attaque, dénonce publiquement l’acte comme « un meurtre criminel odieux commis aujourd’hui dans un site saint pour les juifs et les musulmans à Hébron ». Dans une allocution à la Knesset, il qualifie Goldstein de « meurtrier dégénéré » et déclare : « Vous n’êtes pas de la communauté d’Israël… Vous êtes une implantation étrangère. Vous êtes une mauvaise herbe errante. Le judaïsme sensé vous crache dessus. Vous vous êtes placés en dehors du mur de la loi juive… Nous disons à cet homme horrible et à ceux qui lui ressemblent : vous êtes une honte pour le sionisme et une gêne pour le judaïsme. » Ces mots reflètent le choc au sein de l’establishment israélien, qui voit dans cet acte une menace pour l’image du pays et le processus de paix en cours.
Dans les territoires occupés, la réaction est explosive. Des émeutes éclatent à Hébron et se propagent à Ramallah, Naplouse, Gaza et Jérusalem-Est. Des milliers de Palestiniens descendent dans les rues, jetant des pierres sur les forces israéliennes, qui ripostent avec des gaz lacrymogènes, des balles en caoutchouc et des munitions réelles. Au cours de ces affrontements, qui durent plusieurs jours, entre 20 et 26 Palestiniens supplémentaires sont tués, et plus de 120 blessés. Neuf Israéliens perdent également la vie dans des incidents liés. À Hébron, les funérailles des victimes se transforment en manifestations massives, amplifiant la colère collective. Du côté des colons de Kiryat Arba, une minorité extrémiste acclame Goldstein comme un « héros » et un « martyr », organisant des veillées en son honneur, bien que la majorité des Israéliens rejette ces vues.
Sur la scène internationale, les condamnations affluent. Le Conseil de sécurité des Nations unies adopte la résolution 904, condamnant le massacre et appelant à des mesures pour protéger les Palestiniens, y compris le désarmement des colons – une demande que Israël rejette. Le rabbin en chef du Royaume-Uni, Jonathan Sacks, déclare : « Un tel acte est une obscénité et une parodie des valeurs juives… La violence est maléfique. La violence commise au nom de Dieu est doublement maléfique. La violence contre ceux engagés dans le culte de Dieu est indiciblement maléfique. » Aux États-Unis, où Goldstein avait grandi, l’attaque inspire une riposte : le 1er mars 1994, un immigré libanais tire sur des étudiants juifs à New York, criant « Tuez les juifs » en vengeance.
L’impact sur le processus de paix naissant
Le massacre d’Hébron survient à un moment critique, moins de six mois après la signature des accords d’Oslo en septembre 1993, qui prévoyaient un retrait israélien progressif de Gaza et de Jéricho, suivi d’autres zones. Ces accords, négociés secrètement en Norvège, représentaient un espoir fragile de résolution pacifique, avec la reconnaissance mutuelle entre Israël et l’OLP. Cependant, ils étaient contestés par les extrémistes : du côté palestinien, le Hamas et le Jihad islamique rejetaient tout compromis ; du côté israélien, les colons et les partis de droite voyaient en Oslo une trahison des revendications bibliques sur la « terre d’Israël ».
L’attaque de Goldstein porte un coup sévère à ces négociations. Elle renforce les arguments des opposants palestiniens, qui accusent l’OLP de naïveté face à la violence des colons. En avril 1994, le Hamas lance ses premières attaques suicides contre des civils israéliens, à Afula et Hadera, tuant 14 personnes et blessant des dizaines, marquant un tournant dans leur stratégie. Ces attentats, explicitement présentés comme une revanche pour Hébron, intensifient le cycle de violence et compliquent les pourparlers. Rabin, sous pression, impose un couvre-feu sur Hébron et confisque des armes à certains extrémistes juifs, mais refuse d’évacuer les colons, une décision qu’il regrettera plus tard comme une « erreur majeure ». Les accords d’Oslo survivent temporairement, menant à l’accord du Caire en mai 1994 pour le retrait de Gaza et Jéricho, mais les graines de la méfiance sont semées, fragilisant le processus à long terme.
Les suites judiciaires et les mesures prises
En réponse au massacre, le gouvernement israélien lance une enquête officielle, la commission Shamgar, dirigée par le président de la Cour suprême Meir Shamgar. Composée de juges et d’officiers militaires, elle examine les circonstances de l’attaque, concluant que Goldstein a agi seul, sans complice, et que les gardes israéliens n’ont pas tiré sur les fidèles. Cependant, elle critique les failles sécuritaires au site sacré, recommandant une séparation plus stricte des zones de prière. Le parti Kach, déjà marginalisé, est officiellement interdit et désigné comme organisation terroriste par Israël en mars 1994, une mesure étendue aux États-Unis et à l’Union européenne.
À Hébron, des restrictions sont imposées : la rue al-Shuhada, artère principale, est fermée aux Palestiniens, et des checkpoints militaires renforcés divisent la ville. Le site de la grotte est réaménagé, avec une partition physique séparant la mosquée de la synagogue, limitant l’accès mutuel pour éviter de nouveaux incidents. La tombe de Goldstein, érigée à Kiryat Arba avec une inscription le qualifiant de « saint », devient un lieu de pèlerinage pour une frange radicale, bien que démantelée en 1999 sous ordre gouvernemental. Ces mesures, destinées à apaiser les tensions, altèrent durablement la vie quotidienne à Hébron, où la présence militaire israélienne s’intensifie pour protéger les colons.
Les changements au site sacré
À la suite du massacre, la grotte des Patriarches subit des modifications structurelles pour prévenir les interactions conflictuelles. La salle d’Isaac, où l’attaque a eu lieu, est réservée aux musulmans dix jours par an pour des fêtes spécifiques, tandis que les juifs y accèdent le reste du temps, inversement pour d’autres sections. Des barrières métalliques et des détecteurs de métaux sont installés, et les horaires de prière sont strictement réglementés par les autorités israéliennes. Ces dispositions, mises en place dès mars 1994, transforment le lieu en un espace segmenté, reflétant les divisions persistantes du conflit. Les pèlerins musulmans doivent passer par des contrôles rigoureux, tandis que les juifs bénéficient d’un accès plus fluide depuis Kiryat Arba. Ces arrangements, destinés à maintenir l’ordre, soulignent les défis posés par un site partagé entre deux communautés aux revendications historiques concurrentes, avec des impacts quotidiens sur les rituels religieux pratiqués depuis des siècles.



