Les révélations du 15 septembre 2025 concernant l’ouverture d’une enquête judiciaire contre l’ancien Premier ministre Najib Mikati en France pour enrichissement illicite ont dominé la couverture des pages judiciaires dans plusieurs quotidiens libanais. Cette procédure judiciaire, inédite à ce niveau de responsabilité, relance la question de l’impunité des élites financières et politiques libanaises, et alimente un débat renouvelé sur la coopération judiciaire internationale, la corruption systémique et l’indépendance des institutions judiciaires nationales.
Une enquête judiciaire déclenchée par des ONG internationales
Selon Al Sharq (15 septembre 2025), l’enquête française a été ouverte à la suite d’une plainte déposée en avril 2024 par l’association Sherpa, spécialisée dans la lutte contre les crimes financiers, et le Collectif des victimes de pratiques financières au Liban. Ces organisations accusent Najib Mikati d’avoir acquis des biens immobiliers de luxe en France via des circuits financiers opaques et grâce à des fonds issus d’un enrichissement personnel suspect.
Al Quds (15 septembre 2025) précise que l’enquête est conduite par le Parquet national financier (PNF) de Paris, avec le soutien d’une unité spécialisée dans les crimes économiques transnationaux. La plainte initiale fait état d’un patrimoine immobilier non déclaré à Paris, évalué à plusieurs dizaines de millions d’euros, ainsi que d’actifs détenus par des sociétés-écrans aux Émirats arabes unis, au Luxembourg et aux îles Vierges britanniques.
Des biens immobiliers et actifs financiers au cœur de l’enquête
Les journaux mentionnent que les investigations portent sur l’origine des fonds ayant permis l’acquisition de plusieurs appartements dans le 8e arrondissement de Paris, d’un jet privé immatriculé à Malte et d’un yacht enregistré à Antigua. Selon Al Akhbar (15 septembre 2025), ces biens ont été achetés entre 2014 et 2021, à une période où Najib Mikati exerçait à plusieurs reprises des responsabilités gouvernementales.
Le journal précise également que les enquêteurs français cherchent à établir un lien entre ces acquisitions et des flux financiers provenant d’opérations bancaires réalisées au Liban via la Banque Audi et la Bankmed, deux institutions dans lesquelles Mikati et ses proches ont détenu des intérêts significatifs. Le Parquet s’intéresse particulièrement à des prêts subventionnés accordés dans le cadre de programmes d’aide au logement ou au développement, dont les fonds auraient été détournés.
Une coopération judiciaire inédite entre Paris et Beyrouth
Selon Al Joumhouriyat (15 septembre 2025), la justice française a officiellement adressé une demande d’entraide judiciaire aux autorités libanaises, sollicitant l’accès aux déclarations de patrimoine de Najib Mikati, ainsi qu’aux archives de ses déclarations fiscales. Le journal rapporte que cette demande a été transmise au ministère de la Justice à Beyrouth, mais qu’aucune réponse formelle n’a encore été envoyée.
Al Liwa’ indique que le ministre de la Justice par intérim a déclaré, lors d’un point de presse, que « le Liban est prêt à coopérer dans le cadre des conventions internationales contre la corruption », tout en précisant que « toute procédure devra respecter la souveraineté juridique nationale ». Cette position, jugée ambiguë par plusieurs ONG locales, illustre la difficulté pour la justice libanaise d’agir indépendamment du pouvoir politique.
Réactions politiques mesurées et critiques de la société civile
La presse libanaise du 15 septembre note une grande prudence dans les réactions des responsables politiques. Al Bina’ rapporte qu’aucune déclaration n’a été émise par Najib Mikati lui-même, ni par ses avocats. Ce silence est interprété comme une stratégie d’évitement, voire une tentative de minimiser la portée de l’enquête. Selon Al Nahar, certains proches de Mikati estiment qu’il s’agit d’une manœuvre politique orchestrée par ses opposants au Liban et à l’étranger, en particulier dans le contexte post-présidentiel tendu.
En revanche, plusieurs organisations de la société civile, citées par Al 3arabi Al Jadid, ont salué l’ouverture de l’enquête comme « un premier pas vers la reddition de comptes des oligarques libanais ». L’ONG Legal Agenda, notamment, a publié un communiqué dans lequel elle appelle les autorités libanaises à « suspendre immédiatement toute fonction officielle occupée par Mikati ou ses associés dans des conseils d’administration d’établissements publics ou semi-publics ».
Un précédent judiciaire à fort potentiel symbolique
La portée de cette enquête dépasse largement le cas individuel de Najib Mikati. Al Quds cite des juristes internationaux selon lesquels il s’agit du premier dossier judiciaire impliquant un ancien chef de gouvernement libanais dans une procédure pour enrichissement illicite ouverte à l’étranger. Cette affaire pourrait créer un précédent pour d’autres poursuites en cours ou à venir, notamment dans des pays européens où des biens appartenant à des responsables libanais sont déjà sous surveillance.
Le journal rappelle que des enquêtes similaires ont été ouvertes en Suisse, au Royaume-Uni et au Canada, dans le cadre du mouvement mondial visant à lutter contre les flux financiers illicites provenant de pays en crise institutionnelle. Le Liban est souvent cité dans ces enquêtes comme un exemple typique de kleptocratie, où l’enrichissement privé se fait aux dépens des institutions publiques.
Enjeux de gouvernance et crédibilité des réformes
L’affaire Mikati intervient alors que le Liban tente de convaincre ses partenaires internationaux de sa volonté de réformes. Al Akhbar souligne que cette procédure judiciaire pourrait sérieusement compromettre les efforts du gouvernement pour restaurer la confiance des bailleurs de fonds et attirer des investissements. Un diplomate européen, cité anonymement par Al Quds, affirme que « tant que les responsables accusés de détournement de fonds publics ne sont pas jugés dans leur propre pays, il sera difficile de mobiliser une aide significative ».
De son côté, Al Nahar rapporte que plusieurs députés, notamment issus du bloc souverainiste, envisagent de déposer une proposition de loi visant à renforcer les mécanismes de transparence patrimoniale pour les hauts fonctionnaires. Le texte prévoirait l’obligation de publication annuelle des déclarations de patrimoine, l’interdiction de détention d’avoirs dans des juridictions non coopératives et la possibilité d’investigations patrimoniales rétroactives.
La justice libanaise face à ses limites structurelles
Plusieurs quotidiens, dont Al Liwa’ et Al Bina’, rappellent les obstacles structurels qui freinent l’action de la justice au Liban. Manque d’indépendance, interférences politiques, absence de protection pour les magistrats : autant de facteurs qui rendent quasi impossible l’ouverture de procédures nationales contre des figures de premier plan comme Mikati. Le Conseil supérieur de la magistrature n’a pas réagi publiquement à l’affaire.
Al Joumhouriyat ajoute que le Conseil d’État et la Cour des comptes n’ont pas non plus engagé d’investigations parallèles. Le journal indique qu’une proposition visant à confier l’enquête à un juge d’instruction indépendant a été bloquée lors de la dernière réunion de la commission parlementaire sur la justice.
Une opinion publique polarisée et désabusée
Enfin, plusieurs articles s’intéressent à la perception de l’affaire par la population libanaise. Al Akhbar mentionne un sondage réalisé par une ONG internationale selon lequel 68 % des Libanais interrogés estiment que l’affaire n’aboutira à aucune condamnation, même si les faits sont avérés. Cette attitude de scepticisme généralisé est perçue comme le symptôme d’un effondrement du contrat social et d’une crise de légitimité profonde des institutions.



