La chambre d’accusation de Beyrouth émet un mandat d’arrêt contre Riad Salamé pour détournement de fonds publics
La chambre d’accusation de Beyrouth, présidée par le juge Kamal Nassar et composée des juges Roland Chartouni et Marie-Christine Eid, a rendu ce mardi 13 janvier 2026 une décision formelle d’inculpation à l’encontre de Riad Salamé, ancien gouverneur de la Banque du Liban. Cette mesure porte sur des infractions pénales graves, incluant le détournement de fonds publics, la falsification de documents et l’enrichissement illicite, en vertu des articles 459, 460, 454 et 638 du Code pénal libanais. Un mandat d’arrêt a été émis contre lui, ainsi que contre les avocats Marwan Issa al-Khoury et Michel Tueni, impliqués dans le même dossier. Les investigations de la chambre ont révélé que Salamé, en sa qualité de gouverneur, a transféré 42,599 millions de dollars du compte de consultation de la Banque du Liban vers un compte appartenant à Tueni, qui a ensuite viré cette somme sur les comptes personnels de Salamé, avec l’assistance de Khoury. Les enquêtes ont également mis en lumière que Salamé a trompé le Conseil central de la Banque du Liban en présentant ces fonds détournés comme des commissions versées à des sociétés pour des services financiers.
Cette décision intervient alors que Salamé avait été libéré en septembre 2025, après l’expiration de sa détention préventive, moyennant une caution de 14 millions de dollars. À peine quelques mois après sa remise en liberté, il se retrouve à nouveau sous la menace d’un retour en prison pour la même affaire, illustrant la persistance des poursuites judiciaires à son encontre dans un contexte de crise économique persistante au Liban. La chambre n’a pas seulement inculpé les trois hommes, mais a également demandé au parquet financier d’élargir les investigations sur la manière dont ces fonds ont été introduits et sortis des banques sans que la direction des banques n’informe la Commission spéciale d’investigation de la Banque du Liban.
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Les détails du mécanisme de détournement
Les faits reprochés à Riad Salamé dans cette affaire spécifique portent sur un schéma sophistiqué de transferts financiers irréguliers. Selon les éléments recueillis par la chambre d’accusation, le compte de consultation de la Banque du Liban a servi de canal pour détourner 42,599 millions de dollars. Ce montant a été acheminé vers un compte contrôlé par l’avocat Michel Tueni, qui l’a ensuite redirigé vers des comptes personnels de Salamé. Marwan Issa al-Khoury a joué un rôle d’intermédiaire, facilitant les opérations et aidant à masquer leur nature illicite. Pour justifier ces mouvements, Salamé a présenté au Conseil central de la banque des explications fallacieuses, affirmant qu’il s’agissait de paiements légitimes à des entreprises pour des prestations de conseil financier. Ces allégations ont été démenties par les investigations, qui ont établi un lien direct entre ces fonds et l’enrichissement personnel de Salamé.
Au-delà de ce transfert précis, les charges incluent l’utilisation de documents falsifiés pour couvrir les opérations. Les articles du Code pénal invoqués qualifient ces actes de détournement de fonds publics, avec des peines potentielles sévères, pouvant aller jusqu’à des années d’emprisonnement ferme. La chambre a souligné que ces agissements ont contribué à aggraver la situation financière de la Banque du Liban, déjà fragilisée par la crise économique qui sévit depuis 2019. Dans sa défense, Salamé a argué que les fonds du compte de consultation provenaient de banques commerciales et d’institutions financières, destinés à payer des commissions liées à des opérations commerciales pour le compte de la Banque du Liban. Il a nié que ces sommes soient des fonds publics, affirmant qu’elles relevaient d’une relation commerciale privée. La chambre a rejeté ces arguments, considérant que même si le compte était indépendant, le détournement constituait une infraction pénale relevant de la poursuite publique, sans nécessiter une plainte des propriétaires des fonds.
Concernant Michel Tueni, le dossier indique qu’il a introduit dans plusieurs banques libanaises, entre le 22 avril 2015 et le 8 août 2019, un montant de 42,599 millions de dollars sur les comptes de Salamé, via 17 chèques bancaires émis de ses propres comptes et endossés par Khoury. Ces détails, extraits des documents du dossier, renforcent l’accusation de complicité dans le détournement.
Le parcours judiciaire de Riad Salamé au Liban
Riad Salamé, âgé de 75 ans, a occupé le poste de gouverneur de la Banque du Liban de 1993 à 2023, une période marquée par une stabilité apparente de la livre libanaise, maintenue grâce à des mécanismes d’attraction de capitaux étrangers. Cependant, les enquêtes judiciaires ont révélé un ensemble de pratiques suspectes accumulées au fil des ans. Parmi les faits reprochés dans les divers dossiers libanais, figure en premier lieu l’affaire Forry Associates, une société écran basée aux Îles Vierges britanniques et détenue par son frère Raja Salamé. Les autorités ont établi que plus de 330 millions de dollars ont été détournés de la Banque du Liban via cette entité, sous couvert de commissions pour des services de courtage fictifs. Ces fonds auraient servi à acquérir des biens immobiliers en Europe et ailleurs, contribuant à l’enrichissement illicite de la famille Salamé.
Un autre volet concerne l’affaire Optimum Invest, une société de courtage qui aurait perçu 111 millions de dollars en commissions excessives de la Banque du Liban entre 2002 et 2015. Les investigations ont montré que ces paiements étaient disproportionnés par rapport aux services rendus, et qu’une partie des fonds a été rétroversée à Salamé ou à ses proches. En septembre 2024, Salamé a été arrêté à Beyrouth pour détournement de 42 millions de dollars dans ce cadre, avec des charges supplémentaires d’enrichissement illicite liées à la location d’un appartement en France pour 500 000 dollars annuels, loué à son ancienne compagne Anna Kosakova et présenté comme un bureau alternatif pour la banque centrale.
En octobre 2024, un mandat d’arrêt supplémentaire a été émis par le juge Nicolas Mansour, premier juge d’instruction au Mont-Liban, pour des charges de détournement de fonds publics, blanchiment d’argent et enrichissement illicite, en lien avec des propriétés en France. Ces poursuites ont été initiées suite à des plaintes déposées par la procureure Ghada Aoun. Salamé a passé plus d’un an en détention avant sa libération en septembre 2025, contre une caution record de 14 millions de dollars, payée en espèces par son avocat, soulevant des questions sur l’origine de ces fonds dans un pays où les retraits bancaires sont limités.
En novembre 2025, des plaintes supplémentaires ont été déposées contre Salamé pour corruption et détournement via des sociétés écran aux Îles Caïmans. Le gouverneur intérimaire de la Banque du Liban, Wassim Mansouri, a annoncé en janvier 2026 des mesures pour rejoindre les enquêtes en tant que partie civile, visant à récupérer des fonds pour indemniser les déposants affectés par la crise. Mansouri a déclaré que ces actions visent à créer de la liquidité pour rembourser les déposants, tout en excluant les banques commerciales de toute implication directe.
Les implications internationales des enquêtes
Les affaires impliquant Riad Salamé ne se limitent pas au territoire libanais, mais s’étendent à plusieurs juridictions européennes et nord-américaines. En mai 2023, les procureurs français ont émis un mandat d’arrêt contre Salamé pour blanchiment d’argent et détournement, après son absence à une audition à Paris. Les autorités françaises ont gelé des actifs, incluant des propriétés immobilières estimées à des dizaines de millions d’euros, soupçonnées d’avoir été acquises avec des fonds publics libanais. Salamé a contesté ce mandat, affirmant que sa fortune provient d’héritages familiaux, d’investissements et de sa carrière chez Merrill Lynch avant son entrée en fonction.
En Allemagne, un mandat d’arrêt a été émis en mai 2023 pour des charges similaires, incluant faux et usage de faux, ainsi que blanchiment d’argent. Les procureurs allemands ont informé les autorités libanaises de ces poursuites, qui portent sur des transferts suspects vers des comptes en Europe. Au Luxembourg, des enquêtes ont conduit au gel d’actifs, avec une coopération limitée de la part de Beyrouth jusqu’à récemment.
La Suisse a gelé des avoirs appartenant à Salamé dès 2021, dans le cadre d’une enquête sur du blanchiment aggravé. Des auditions de ses anciens adjoints et de son frère ont renforcé les soupçons de détournement systématique. En août 2023, les États-Unis, le Royaume-Uni et le Canada ont imposé des sanctions contre Salamé, le qualifiant de responsable de la dégradation de l’État de droit au Liban. Le Trésor américain a spécifiquement pointé du doigt les transactions via Forry Associates, estimant à 330 millions de dollars les fonds détournés, et a sanctionné ses associés, incluant son frère Raja et Anna Kosakova.
Wassim Mansouri, le gouverneur intérimaire, a annoncé en janvier 2026 son intention de se rendre à Paris pour partager des informations sensibles avec les autorités françaises, marquant un tournant dans la coopération internationale. Ces enquêtes étrangères ont révélé un réseau de sociétés offshore utilisées pour masquer les flux financiers, avec des ramifications aux Îles Caïmans et aux Îles Vierges britanniques.
Le contexte économique et politique au Liban
La crise financière libanaise, déclenchée en octobre 2019, a vu la livre libanaise perdre plus de 95 % de sa valeur, avec des restrictions bancaires empêchant les déposants d’accéder à leurs économies. Riad Salamé est souvent tenu pour responsable de politiques monétaires qui ont maintenu un taux de change artificiel, attirant des dépôts étrangers tout en permettant des emprunts excessifs par l’État. Les audits commandés par le gouvernement ont révélé des trous béants dans les comptes de la Banque du Liban, avec des pertes estimées à plus de 70 milliards de dollars.
Dans ce cadre, les poursuites contre Salamé s’inscrivent dans une tentative plus large de reddition de comptes, bien que critiquée pour son sélectivisme. Des plaintes ont été déposées par des groupes de déposants et des associations anti-corruption, accusant Salamé d’avoir favorisé un système de Ponzi qui a enrichi une élite au détriment de la population. Le gouvernement libanais, sous la pression du Fonds monétaire international, a conditionné toute aide à des réformes, incluant la restructuration du secteur bancaire et la poursuite des responsables.
En janvier 2026, le transfert du dossier de Salamé vers la Cour de cassation, la plus haute juridiction pénale libanaise, marque une étape décisive. Cette cour, dont les décisions sont inappelables, examinera l’ensemble des charges accumulées. Salamé et ses co-accusés risquent d’être convoqués pour un procès, sans date fixée pour l’instant. Les autorités judiciaires ont indiqué que des arrestations pourraient intervenir si les inculpés ne se présentent pas.
Les ramifications familiales et associées
Les enquêtes ont mis en lumière le rôle de la famille et des proches de Salamé. Son frère Raja, propriétaire de Forry Associates, fait l’objet de sanctions internationales et d’enquêtes pour complicité dans le détournement de 330 millions de dollars. Anna Kosakova, ancienne compagne, est impliquée dans l’affaire de l’appartement parisien, loué à un tarif exorbitant et financé par des fonds suspects. Les avocats Tueni et Khoury, visés par le mandat d’arrêt du 13 janvier, sont accusés d’avoir facilité les transferts et falsifié des documents pour couvrir les opérations.
D’autres associés, comme des anciens adjoints à la Banque du Liban, ont été interrogés en Europe, révélant des pratiques internes qui ont permis ces détournements. Les autorités libanaises ont imposé des interdictions de voyage à Salamé dès 2023, limitant ses déplacements pendant les enquêtes.
Les développements récents et leurs implications immédiates
En décembre 2025, de nouvelles plaintes ont été déposées contre d’anciens responsables de la Banque du Liban pour détournement via des sociétés aux Îles Caïmans, avec Wassim Mansouri annonçant que la banque se constituera partie civile. Ces actions visent à récupérer des fonds pour soulager les déposants, dont beaucoup sont limités à 400 dollars mensuels de retraits. Mansouri a précisé que les enquêtes se concentrent sur les affaires Forry, le compte de consultation et le blanchiment via des entités fictives, sans impliquer les banques commerciales.
Le 13 janvier 2026, la décision de la chambre d’accusation renforce la pression sur Salamé, qui pourrait être arrêté à nouveau. Les autorités judiciaires ont confirmé le transfert du dossier à la Cour criminelle de Beyrouth, où les charges cumulées – détournement de centaines de millions, faux en écriture, blanchiment et enrichissement illicite – seront examinées. Cette étape souligne les efforts pour rétablir la confiance dans les institutions financières libanaises, alors que le pays négocie avec des créanciers internationaux. Les implications immédiates incluent un possible gel supplémentaire d’actifs et une intensification de la coopération avec les juridictions étrangères, comme annoncé par Mansouri pour son voyage à Paris.



