Le tribunal de première instance de Beyrouth a rendu une décision significative dans le cadre de l’enquête sur l’explosion dévastatrice du port de Beyrouth survenue le 4 août 2020. Les anciens ministres Ali Hassan Khalil et Ghazi Zoaiter ont été condamnés à payer une indemnité de 10 milliards de livres libanaises pour « abus du droit de plaider, de se défendre et de faire appel », ainsi que pour avoir entravé le déroulement de l’enquête. Cette mesure judiciaire met en lumière les manœuvres répétées des deux ex-responsables politiques visant à paralyser les investigations, au moyen de requêtes successives destinées à révoquer le juge d’instruction et les magistrats supervisant ces procédures.
Cette condamnation intervient dans un contexte où l’enquête, lancée immédiatement après la catastrophe qui a causé plus de 220 morts, des milliers de blessés et des dommages estimés à plusieurs milliards de dollars, a connu de multiples interruptions. Le tribunal a accusé Khalil et Zoaiter d’avoir déposé une série de recours dans l’intention délibérée de bloquer les avancées judiciaires. La plainte à l’origine de cette décision a été déposée par la juge Dania Dahdah, par l’intermédiaire de ses représentants légaux, contre les deux anciens ministres. Elle détaille le parcours d’obstruction de l’enquête, débutant par l’action en justice contre le premier juge d’instruction, Fadi Sawan, sous prétexte de « soupçon légitime » après qu’il eut convoqué les deux ministres.
Cette initiative a entraîné une suspension de plusieurs mois de l’enquête jusqu’à la nomination du juge Tarek Bitar comme successeur. Par la suite, une cascade de requêtes pour révoquer Bitar a suivi, entraînant de longues périodes de paralysie. Plus de 40 plaintes, incluant des demandes de dessaisissement, de récusation et d’« usurpation d’autorité », ont été déposées contre le juge Bitar par divers accusés, dont l’ancien procureur général Ghassan Oueidat, avant que la justice ne rende une décision rejetant les accusations contre Bitar.
En mi-janvier 2024, Bitar a repris ses investigations malgré les recours en cours, après plus de deux ans d’obstruction, convoquant de hauts responsables et des agents de sécurité. À la suite de l’élection du président Joseph Aoun et de la formation du gouvernement du Premier ministre Nawaf Salam, les deux dirigeants ont promis que justice serait rendue et ont insisté sur le fait que « personne n’a d’immunité ». En mars 2025, des organisations de droits de l’homme et les familles des victimes ont exhorté le gouvernement à veiller à ce que l’enquête se poursuive sans ingérence politique. Un rapport de Human Rights Watch avait précédemment lié la catastrophe à une défaillance gouvernementale et à la possible implication de hauts fonctionnaires.
En décembre 2024, le procureur de l’État Jamal Al-Hajjar a levé l’interdiction de voyage imposée à Bitar, lui permettant de se rendre en Bulgarie pour interroger Igor Grechushkin, propriétaire du navire Rhosus qui avait transporté la cargaison d’ammonitrate à Beyrouth en 2013. Un tribunal bulgare a refusé d’extrader Grechushkin vers le Liban, invoquant un manque de garanties concernant la peine de mort. Grechushkin a par la suite refusé de témoigner lors de la visite de Bitar, bloquant une piste que beaucoup espéraient voir révéler la vérité ultime derrière l’explosion.
Les origines de la catastrophe : une cargaison explosive négligée
L’explosion du port de Beyrouth le 4 août 2020 reste l’une des plus puissantes déflagrations non nucléaires de l’histoire contemporaine. Elle a été provoquée par la détonation de 2 750 tonnes de nitrate d’ammonium stockées dans le hangar 12 du port depuis 2013. Cette substance, utilisée comme engrais mais aussi comme composant explosif, avait été déchargée du navire Rhosus, un cargo battant pavillon moldave, immobilisé à Beyrouth en raison de problèmes techniques et financiers.
Le Rhosus, parti de Géorgie en septembre 2013 à destination du Mozambique, avait fait escale imprévue à Beyrouth pour charger du matériel supplémentaire. Cependant, des litiges sur les frais portuaires et des inspections révélant des défaillances structurelles ont conduit à sa saisie par les autorités libanaises. L’équipage, composé majoritairement de marins ukrainiens et russes, a été rapatrié progressivement, laissant la cargaison derrière eux. Des rapports internes du port indiquent que des avertissements répétés ont été émis par des fonctionnaires sur les risques posés par ce stockage, mais aucune action décisive n’a été prise.
Les documents judiciaires révèlent que plusieurs hauts responsables, dont des directeurs de douanes et des ministres successifs, étaient informés de la présence de cette matière dangereuse. Des lettres officielles, datant de 2014 à 2017, alertaient sur le potentiel explosif du nitrate d’ammonium et demandaient son évacuation ou sa revente. Parmi les destinataires figuraient les ministères de la Justice, des Travaux publics et des Finances. Malgré ces alertes, la cargaison est restée en place, exposée à des conditions de stockage inadéquates, jusqu’à l’incendie qui a déclenché l’explosion.
Les conséquences immédiates ont été cataclysmiques : un cratère de 43 mètres de profondeur s’est formé, des quartiers entiers de la capitale ont été ravagés, et des ondes de choc ont été ressenties jusqu’à Chypre. Les hôpitaux, déjà sous pression en raison de la pandémie de Covid-19, ont été submergés par les blessés présentant des traumatismes graves, des brûlures et des amputations. Les dommages économiques se chiffrent à environ 15 milliards de dollars, exacerbant la crise financière que traversait déjà le Liban, avec une dépréciation massive de la livre libanaise et une inflation galopante.
Le rôle des acteurs politiques dans l’obstruction judiciaire
Dès les premiers jours suivant l’explosion, l’enquête a été confiée au juge Fadi Sawan, qui a rapidement identifié des négligences au plus haut niveau de l’État. Sawan a émis des mandats contre plusieurs anciens ministres, dont Ali Hassan Khalil, alors ministre des Finances, et Ghazi Zoaiter, ministre des Travaux publics. Ces convocations ont provoqué une levée de boucliers au sein de la classe politique, invoquant l’immunité parlementaire et accusant le juge de partialité.
Khalil et Zoaiter, affiliés au mouvement Amal, ont initié une série de recours légaux pour discréditer Sawan. Leur argument principal reposait sur un « soupçon légitime » dû à des dommages subis par la résidence de Sawan lors de l’explosion, ce qui, selon eux, compromettait son impartialité. Cette stratégie a réussi à suspendre l’enquête pendant plusieurs mois, jusqu’à ce que Sawan soit dessaisi en février 2021.
Le juge Tarek Bitar, nommé en remplacement, a poursuivi avec une approche plus résolue, émettant des mandats contre une vingtaine de suspects, incluant d’anciens Premiers ministres, des généraux de l’armée et des chefs de services de sécurité. Bitar a insisté sur la levée des immunités, citant des preuves documentaires démontrant que ces responsables avaient ignoré les avertissements répétés. Cependant, les accusés ont multiplié les recours : plus de 25 requêtes de récusation ont été déposées contre Bitar, alléguant une politisation de l’enquête.
Parmi les obstacles les plus notables figure l’action de l’ancien procureur général Ghassan Oueidat, qui a lui-même été inculpé par Bitar pour négligence. Oueidat a ordonné la libération de détenus et imposé une interdiction de voyage à Bitar, paralysant l’enquête de décembre 2021 à janvier 2023. Ces manœuvres ont été qualifiées par des observateurs judiciaires d’« obstruction systématique », visant à protéger un système politique marqué par le confessionnalisme et les alliances partisanes.
La reprise de l’enquête sous le nouveau gouvernement
Avec l’élection du président Joseph Aoun en fin 2024 et la formation du gouvernement de Nawaf Salam en février 2025, un vent de réforme a soufflé sur l’appareil judiciaire. Le président Aoun a déclaré lors de son investiture que « la justice pour les victimes du port est une priorité absolue, et aucun obstacle ne sera toléré ». De même, le Premier ministre Salam a affirmé que « l’État libanais s’engage à soutenir pleinement le juge Bitar, sans ingérence ».
En février 2025, Bitar a repris ses auditions, convoquant des employés du port et des responsables de sécurité supplémentaires. Le procureur intérimaire Jamal Hajjar a annulé les mesures prises par son prédécesseur, permettant une coopération accrue avec les agences de sécurité. Des sessions d’interrogatoire ont eu lieu en mars et avril 2025, révélant des détails sur la chaîne de commandement qui a permis le stockage prolongé du nitrate d’ammonium.
En avril 2025, Bitar a interrogé l’ancien chef des services de sécurité de l’État, le général Tony Saliba, et l’ancien directeur de la Sûreté générale, Abbas Ibrahim. Ces auditions ont porté sur les rapports de renseignement indiquant des risques d’explosion dès 2014. Ibrahim a admis avoir reçu des alertes, mais a invoqué un manque de coordination interministérielle. Saliba, quant à lui, a détaillé des communications avec le ministère de la Défense, soulignant des retards bureaucratiques.
Les appels internationaux pour une enquête indépendante
Les organisations internationales ont multiplié les pressions sur le Liban pour accélérer l’enquête. En août 2025, à l’occasion du cinquième anniversaire de l’explosion, Amnesty International a publié un communiqué déclarant que « les autorités libanaises n’ont pas encore rendu justice aux victimes et à leurs familles, cinq ans après la dévastation du port de Beyrouth ». L’organisation a appelé à une investigation complète et sans entraves.
De son côté, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a exprimé des préoccupations sur les interférences dans l’enquête. Dans un rapport daté d’avril 2023, mis à jour en 2025, une experte de l’ONU a noté que « des motions ont été déposées dans l’intention de destituer le juge Bitar, accompagnées d’une campagne médiatique pour le discréditer ». Elle a rapporté que Bitar avait reçu des menaces de mort crédibles et bénéficiait d’une protection militaire.
La France, qui mène une enquête parallèle en raison de la présence de victimes européennes, a fourni des rapports techniques à Bitar. En mai 2025, le gouvernement français a déclaré par la voix de son ministre des Affaires étrangères que « nous attendons un quatrième et dernier rapport technique pour assister l’enquête libanaise ». Ces collaborations internationales visent à combler les lacunes dans les preuves, notamment sur l’origine de la cargaison.
Les implications immédiates de la décision judiciaire
La condamnation de Khalil et Zoaiter pour obstruction marque un tournant dans la quête de justice. Elle souligne les abus procéduraux qui ont prolongé la souffrance des familles des victimes. En août 2025, lors des commémorations du cinquième anniversaire, le président Joseph Aoun a réitéré son engagement, déclarant que « justice sera faite, et les responsables paieront pour leurs négligences ». Bitar poursuit ses interrogatoires, attendant des réponses à des requêtes judiciaires envoyées à l’étranger concernant des informations spécifiques sur la cargaison.
Les familles des victimes, organisées en associations, ont salué cette décision comme un pas vers l’accountability. Des manifestations ont eu lieu en mars 2025, exigeant la levée totale des immunités. Le procureur Hajjar a coopéré en annulant les obstacles précédents, facilitant l’émission de mandats. Des sources judiciaires indiquent que Bitar prépare un acte d’accusation potentiel, bien que des défis persistent en raison de recours en suspens.
L’enquête révèle des défaillances systémiques dans la gestion portuaire, avec des témoignages détaillant comment des intérêts partisans ont primé sur la sécurité publique. Les auditions récentes ont mis en lumière des communications entre douaniers et ministres, confirmant une chaîne de négligences. Bitar examine également les liens internationaux de la cargaison, avec des pistes menant à des entreprises en Géorgie et au Mozambique.
Cette phase actuelle de l’enquête met l’accent sur les témoignages de témoins clés, y compris d’anciens employés du port qui ont alerté sur les risques. Des documents saisis montrent des échanges de courriels datant de 2016, demandant l’évacuation du nitrate d’ammonium. Les implications immédiates incluent une possible accélération des procédures, avec des sessions prévues pour les prochains mois visant à clarifier les responsabilités au sommet de l’État.



