Depuis l’arrivée au pouvoir de Recep Tayyip Erdogan et de l’AKP en Turquie, l’alliance avec les Frères musulmans est devenue un pilier de la politique étrangère turque au Moyen-Orient. Cette organisation islamiste, fondée en Égypte en 1928, prône un islam moderniste et réformiste, adapté aux institutions étatiques contemporaines. La Turquie voit dans ce réseau transnational un levier d’influence puissant, capable de rivaliser avec les acteurs chiites comme l’Iran et de contester la domination wahhabite de l’Arabie saoudite.
Les fondamentaux des Frères musulmans et leur compatibilité avec l’AKP
Contrairement aux courants salafistes ou wahhabites, les Frères musulmans adoptent une approche pragmatique. Ils préconisent une gouvernance basée sur des principes islamiques intégrés à des cadres modernes, tels que les partis politiques et les organisations non gouvernementales. Ces valeurs convergent avec celles de l’AKP, qui a cherché à concilier islam et démocratie parlementaire en Turquie. Ce partenariat a permis à Ankara d’établir un réseau d’influence s’étendant à l’Afrique du Nord, au Levant et au Golfe.
Les factions soutenues par la Turquie en Syrie et leurs liens avec les Frères musulmans
Depuis le début de la guerre civile syrienne en 2011, la Turquie a soutenu plusieurs groupes d’opposition armée, dont certains sont directement affiliés ou idéologiquement proches des Frères musulmans. Parmi eux :
- Ahrar al-Cham : Cette faction salafiste a bénéficié du soutien turc en raison de son opposition au régime de Bachar al-Assad et de sa position stratégique dans le nord de la Syrie. Bien que leur idéologie ne soit pas strictement alignée sur celle des Frères musulmans, des convergences existent, notamment sur l’objectif d’établir un État islamique gouverné par des lois inspirées de la charia.
- Faylaq al-Cham (le Corps du Levant) : C’est l’une des factions les plus proches des Frères musulmans, tant par son idéologie que par ses liens historiques. Faylaq al-Cham a servi de bras armé pour les initiatives de la Turquie dans le nord-ouest de la Syrie, notamment à Idlib. Elle a également joué un rôle clé dans les offensives turques contre les Kurdes, comme lors de l’opération « Bouclier de l’Euphrate ».
- La Coalition nationale syrienne : Bien qu’elle ne soit pas une faction armée, cette entité politique basée à Istanbul comprend de nombreux membres liés aux Frères musulmans. La Turquie a soutenu la Coalition comme une alternative au régime syrien, lui fournissant un soutien diplomatique et logistique.
- L’Armée nationale syrienne (ANS) : Créée sous l’égide de la Turquie, cette coalition de groupes rebelles opère principalement dans les zones sous contrôle turc, comme Afrin et Al-Bab. Bien que l’ANS inclue diverses factions, plusieurs de ses composantes, comme Faylaq al-Cham, sont étroitement liées aux Frères musulmans.
Les ingérences turques en Syrie : une stratégie à multiples dimensions
Soutien militaire et territorial
La Turquie a mené plusieurs opérations militaires en Syrie sous prétexte de combattre le terrorisme, notamment les groupes kurdes affiliés au Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK). Toutefois, ces interventions ont également servi à renforcer les factions alliées, comme celles liées aux Frères musulmans. Les offensives « Bouclier de l’Euphrate » (2016-2017), « Rameau d’olivier » (2018) et « Source de paix » (2019) ont permis à la Turquie d’établir une zone tampon dans le nord de la Syrie, consolidant ainsi son influence.
Réseaux humanitaires et culturels
En parallèle de ses actions militaires, la Turquie a investi dans des projets humanitaires et éducatifs dans les zones sous son contrôle. Des écoles et des hôpitaux ont été ouverts, tandis que des organisations affiliées aux Frères musulmans ont supervisé des activités culturelles et religieuses. Cette « turquisation » des régions du nord de la Syrie vise à ancrer l’influence d’Ankara sur le long terme.
Soutien économique
La livre turque a été introduite dans plusieurs zones sous contrôle turc, notamment à Idlib et Afrin. Ce remplacement de la livre syrienne renforce l’intégration économique de ces régions avec la Turquie.
Utilisation des médias
Des chaînes de télévision et des stations de radio soutenues par Ankara diffusent un discours favorable aux Frères musulmans et opposé au régime de Damas. Cela s’inscrit dans une stratégie de contrôle narratif pour légitimer les actions turques auprès des populations locales et internationales.
Une stratégie étendue au reste du Moyen-Orient
Afrique du Nord : la Libye et la Tunisie
En Libye, la Turquie soutient le Gouvernement d’union nationale (GNA) basé à Tripoli, où les Frères musulmans jouent un rôle influent. Le déploiement de troupes turques et de mercenaires syriens a permis au GNA de repousser les forces du maréchal Haftar, soutenues par l’Égypte et les Émirats arabes unis.
En Tunisie, Ankara a soutenu le parti Ennahdha, considéré comme une branche des Frères musulmans. Ce partenariat a toutefois été affaibli par les récentes évolutions politiques, notamment la montée en puissance du président Kais Saied, qui a marginalisé Ennahdha.
Gaza et la cause palestinienne
La Turquie soutient le Hamas, un mouvement islamiste affilié aux Frères musulmans, en opposition à l’Autorité palestinienne dirigée par le Fatah. Cette alliance permet à Ankara de renforcer sa position en tant que défenseur de la cause palestinienne dans le monde arabe et musulman.
Afrique subsaharienne et Asie centrale
La Turquie a également utilisé des réseaux liés aux Frères musulmans pour étendre son influence en Afrique subsaharienne, notamment au Soudan, et en Asie centrale. Des organisations humanitaires et éducatives affiliées à Ankara ont servi de relais pour promouvoir l’agenda turc.
Des limites et des critiques
Les ingérences turques, bien qu’efficaces dans certaines régions, suscitent des résistances croissantes. L’Égypte, l’Arabie saoudite et les Émirats arabes unis accusent Ankara de déstabiliser la région. En Syrie, les critiques dénoncent la transformation de zones sous contrôle turc en protectorats. De plus, au sein de la Turquie, l’opposition politique condamne ces interventions, jugées coûteuses et controversées.



