Une page de données qui résume les contradictions de l’économie libanaise
La page « Economic Indicators / Capital Markets » du document offre l’un des condensés les plus parlants de la situation libanaise. Elle rassemble sur une seule page le commerce extérieur, la balance des paiements, les chèques compensés, le trafic aéroportuaire, l’inflation, les réserves de la Banque du Liban, les actifs bancaires, les dépôts privés, la masse monétaire, les taux d’intérêt, le crédit au secteur privé, l’activité de la Bourse de Beyrouth et les prix des euro-obligations souveraines. Cette juxtaposition est précieuse, car elle montre qu’aucun indicateur isolé ne suffit à raconter le Liban. En 2025, certains signaux donnent une impression de répit, notamment le ralentissement de l’inflation, la reprise du trafic aéroportuaire et l’ampleur de l’excédent de la balance des paiements. Mais ces améliorations coexistent avec un déficit commercial beaucoup plus lourd, une nouvelle baisse des dépôts privés, une contraction du crédit bancaire et une capitalisation boursière en recul marqué.
L’enseignement principal de cette page n’est donc pas celui d’un redressement clair, ni celui d’un effondrement uniforme. Il est celui d’une économie qui continue de fonctionner, mais dans un cadre très déséquilibré, où les points d’amélioration restent fragiles, souvent partiels, et surtout incapables de corriger les faiblesses de structure.
Le commerce extérieur reste le cœur du problème
Les exportations de marchandises ont atteint 3,639 milliards de dollars en 2025, contre 2,707 milliards en 2024 et 2,995 milliards en 2023. Cela représente une hausse annuelle de 34,4%. Dans le même temps, les importations se sont élevées à 21,076 milliards de dollars en 2025, contre 16,902 milliards en 2024 et 17,524 milliards en 2023, soit une progression de 24,7% sur un an. Le déficit commercial s’est ainsi creusé à 17,436 milliards de dollars, après 14,195 milliards en 2024 et 14,529 milliards en 2023, ce qui correspond à une détérioration de 22,8% en 2025. En décembre 2025 seulement, les exportations ont atteint 430 millions de dollars, les importations 1,698 milliard et le déficit commercial mensuel 1,268 milliard.
Ces chiffres doivent être lus avec soin. La hausse des exportations est réelle et même forte. Mais elle reste très loin de suffire à compenser la poussée des importations. Le Liban continue d’importer près de six fois plus qu’il n’exporte. Le problème économique central n’est donc pas l’absence totale de rebond des exportations; c’est l’écart gigantesque entre une base exportatrice limitée et une dépendance extérieure toujours massive.
Le tableau des ratios publié plus loin dans le document renforce cette lecture. Le ratio exportations sur importations est passé de 18,3% en 2022 à 17,1% en 2023, puis à 16% en 2024 estimé. Le ratio du déficit commercial au PIB est passé de 72,8% en 2022 à 46% en 2023 puis à 37,5% en 2024 estimé. Cette amélioration relative du poids du déficit dans le PIB n’efface pas le constat fondamental: l’économie libanaise reste fortement dépendante des biens, des intrants et de l’énergie importés, alors même que sa capacité à vendre à l’extérieur reste étroite.
La balance des paiements envoie un signal fort, mais ambigu
La balance des paiements a affiché un excédent de 19,561 milliards de dollars en 2025, après 6,44 milliards en 2024 et 1,143 milliard en 2023. Le document indique aussi un déficit de 790 millions de dollars en décembre 2024, suivi d’un excédent de 1,5 milliard en novembre 2025 et de 2,2318 milliards en décembre 2025. La progression annuelle de 2025 ressort ainsi à 203,7%.
Pris isolément, ce chiffre peut donner l’impression d’une amélioration spectaculaire de la position extérieure du pays. Mais l’analyse doit être plus prudente. D’une part, le même numéro précise que les actifs extérieurs nets du secteur financier ont augmenté de 5,74 milliards de dollars en janvier 2026, principalement sous l’effet d’une hausse de 5,5 milliards de la valeur des réserves d’or de la Banque du Liban et de 392,4 millions de ses réserves en devises. Il rappelle aussi que la Banque du Liban a modifié le périmètre de ses actifs extérieurs dans le cadre d’une méthodologie alignée sur le FMI.
D’autre part, une balance des paiements excédentaire n’annule pas un déficit commercial massif. Elle signifie que d’autres flux compensent ce déficit, au moins temporairement. Or, dans le cas libanais, une économie qui doit compenser un trou commercial de 17,436 milliards de dollars par des mouvements financiers, des flux bancaires, des réserves, des revalorisations d’actifs ou des transferts externes demeure vulnérable. La critique ici est simple: l’excédent de balance des paiements est un indicateur important, mais il ne peut pas être lu comme la preuve d’un rééquilibrage productif.
Le ralentissement de l’inflation est le signal le plus tangible de 2025
L’indice des prix à la consommation a progressé en moyenne de 14,6% en 2025, contre 45,2% en 2024 et 221,3% en 2023. Le tableau des comptes nationaux rappelle aussi que l’inflation moyenne avait déjà atteint 171,2% en 2022. Sur base mensuelle dans le tableau, l’indice affiché passe de 18,1 en décembre 2024 à 14,7 en novembre 2025 puis à 12,2 en décembre 2025.
Cette décélération de l’inflation est l’un des rares signaux franchement positifs de la page. Passer de plus de 221% à 45,2%, puis à 14,6%, représente un changement majeur de régime. Mais ce ralentissement ne doit pas être confondu avec un retour à la stabilité des prix. Une inflation de 14,6% reste élevée. Surtout, elle intervient après plusieurs années d’explosion des prix, de déformation des revenus, de destruction de l’épargne et de désorganisation des repères de consommation.
Le document rappelle également que le taux de change officiel moyen est passé de 1 507,5 livres pour un dollar en 2022 à 15 000 en 2023 puis à 89 500 en 2024, tandis que le taux parallèle moyen atteignait 89 700 livres en 2024, très proche du taux pondéré moyen. Cela signifie que la désinflation observée ne s’inscrit pas dans une économie redevenue normale, mais dans une économie ayant déjà absorbé une dépréciation massive de sa monnaie.
Le trafic aéroportuaire confirme une reprise partielle de l’économie de circulation
Le nombre de passagers à l’aéroport a atteint 7 010 580 en 2025, après 5 624 402 en 2024, soit une progression de 24,6%. Ce niveau reste légèrement inférieur à celui de 2023, qui s’élevait à 7 103 349 passagers. Pour le seul mois de décembre, le trafic est passé de 379 910 passagers en décembre 2024 à 594 705 en décembre 2025, après 467 099 en novembre 2025.
Ce rebond est économiquement significatif. Il renvoie à la reprise des déplacements, des visites de la diaspora, du tourisme, des voyages d’affaires et des flux de services. Mais il faut éviter d’y voir un socle de croissance solide. Le même numéro indique que l’Institute of International Finance estime qu’une intensification des hostilités régionales déprimerait le tourisme et perturberait le transport aérien. L’aéroport est donc à la fois un indicateur de respiration économique et un point de sensibilité extrême.
Les chèques compensés montrent une économie moins intermédiée
Les chèques compensés en livres libanaises ont totalisé 702 millions de dollars équivalents en 2025, contre 877 millions en 2024 et 754 millions en 2023, en baisse de 20% sur un an. Les chèques compensés en devises ont atteint 706 millions de dollars, contre 1,299 milliard en 2024 et 3,292 milliards en 2023, soit une chute de 45,7%. Le total des chèques compensés s’est établi à 1,408 milliard de dollars en 2025, contre 2,176 milliards en 2024 et 4,046 milliards en 2023, soit une contraction de 35,3%. Le document précise que ces chiffres n’incluent pas les chèques compensés en devises fraîches.
Cette baisse continue est très révélatrice. Elle dit quelque chose de la transformation profonde des usages monétaires et bancaires. Le recul des chèques ne doit pas être lu seulement comme un détail technique. Il signale une économie où les instruments classiques de règlement perdent de leur centralité, où la confiance dans les circuits traditionnels reste faible, et où une part croissante des échanges se fait autrement, hors des canaux bancaires qui structuraient auparavant une partie de la vie économique.
Les banques restent volumineuses, mais leur fonction économique demeure affaiblie
Les actifs bancaires se sont élevés à 102,30 milliards de dollars à fin décembre 2025, contre 103,15 milliards un an plus tôt, soit une baisse de 0,8%. Les dépôts du secteur privé ont diminué à 87,19 milliards de dollars, contre 88,65 milliards en décembre 2024, en recul de 1,6%. La masse monétaire M2 est passée de 1,46 milliard à 1,68 milliard, en hausse de 14,5%, tandis que M3 a reculé de 69,26 milliards à 67,29 milliards, soit une baisse de 2,8%. Le taux débiteur en livres est monté de 5,61% à 10,90%, le taux créditeur en livres de 3,58% à 3,68%, le taux débiteur en dollars est passé de 3,70% à 3,68% et le taux créditeur en dollars de 0,03% à 0,09%. Enfin, les prêts bancaires au secteur privé ont reculé de 5,95 milliards de dollars à 5,20 milliards, soit une baisse de 12,5% en 2025.
Pris ensemble, ces chiffres montrent un système bancaire qui reste immense en taille apparente, mais affaibli dans sa capacité de financement. Les dépôts privés baissent encore. Le crédit au secteur privé se contracte nettement. La hausse du taux débiteur en livres alourdit le coût apparent du crédit local. La progression de M2, combinée au recul de M3, souligne aussi une recomposition de la liquidité qui ne traduit pas un retour ordonné à l’intermédiation bancaire.
Le document de la page 10 prolonge ce constat. Il montre qu’à fin janvier 2026, les prêts en devises au secteur privé avaient diminué de 36 milliards de dollars depuis le début de 2019, soit une chute de 87,6%, tandis que les prêts en livres avaient reculé de 60,2% sur la même période. Il précise en outre que le taux de dollarisation des prêts privés atteignait 97,7% à fin janvier 2026. Cela ne concerne pas directement la page 2, mais éclaire fortement le sens du chiffre de 5,20 milliards de dollars de prêts privés fin 2025: le crédit bancaire libanais est devenu à la fois faible, concentré et presque entièrement dollarisé.
La Bourse de Beyrouth reste étroite et concentrée
Sur la semaine du 2 au 6 mars 2026, 183 526 actions ont été échangées, contre 388 334 la semaine précédente, soit une baisse hebdomadaire de 52,7%. La valeur des échanges a atteint 1 211 012 dollars, après 2 754 959 dollars la semaine précédente, en recul de 56%. La capitalisation boursière s’est établie à 18,59 milliards de dollars, contre 18,94 milliards une semaine plus tôt, soit une baisse de 1,9%. Sur base mensuelle, la capitalisation de février 2026 était de 18,94 milliards de dollars, contre 24,45 milliards en février 2025, soit une baisse de 22,5%. En revanche, le volume total échangé en février 2026 a atteint 872 907 titres, en hausse de 8,9% sur un an, et la valeur totale échangée 27,119 millions de dollars, en hausse de 20,8%.
Cette combinaison mérite attention. Les échanges augmentent sur un an, mais la valeur globale du marché recule fortement. Cela signifie que l’activité de trading ne se traduit pas par une revalorisation du marché dans son ensemble. En d’autres termes, la Bourse peut rester animée, sans que cela traduise une amélioration profonde de la confiance ou des perspectives sur l’économie cotée.
La structure du marché accentue cette lecture. Solidere A représente 40,9% de la capitalisation totale, tandis que Solidere B pèse 24,5%. À elles seules, ces deux lignes concentrent donc plus de 65% de la capitalisation de la place. BLOM Listed représente 8,6%, HOLCIM 7,3%, Audi Listed 4,7% et BLOM GDR 2,8%. En volume, la valeur la plus échangée sur la semaine a été Byblos Common avec 149 694 titres et une hausse de 9,8% du cours à 0,67 dollar.
Cette concentration est essentielle pour toute lecture critique. La Bourse de Beyrouth fournit des prix et des signaux utiles, mais elle ne reflète qu’une fraction étroite de l’économie. Quand deux lignes immobilières dominent à ce point la capitalisation, la place boursière devient un baromètre partiel, très sensible à quelques titres, et insuffisant pour représenter à elle seule la santé du tissu productif libanais.
Les euro-obligations souveraines continuent de signaler une défiance profonde
Le tableau des eurobonds souverains indique un prix médian de 30,5 cents du dollar pour l’ensemble des maturités listées, de novembre 2026 à mars 2037. Les rendements médians vont de 259,43% pour l’échéance novembre 2026 à 11,05% pour l’échéance mars 2037. Les autres maturités affichent notamment 154,73% pour mars 2027, 50,28% pour novembre 2028, 32,34% pour février 2030 et 17,23% pour mai 2033.
Le message de marché est limpide. Un souverain dont les obligations se négocient autour de 30,5 cents du dollar n’est pas perçu comme finançable dans des conditions normales. Le tableau des notations du document confirme cette réalité: Moody’s classe la dette souveraine en devises à C avec perspective stable, S&P Global Ratings affiche SD ou CCC+ selon la devise et l’échéance, et Fitch avait retiré sa notation en juillet 2024 après avoir indiqué RD.
Tableau de synthèse des principaux indicateurs
| Indicateur | 2024 | 2025 | Variation |
|---|---|---|---|
| Exportations | 2,707 Md$ | 3,639 Md$ | +34,4% |
| Importations | 16,902 Md$ | 21,076 Md$ | +24,7% |
| Déficit commercial | 14,195 Md$ | 17,436 Md$ | +22,8% |
| Balance des paiements | 6,44 Md$ | 19,561 Md$ | +203,7% |
| Chèques compensés totaux | 2,176 Md$ | 1,408 Md$ | -35,3% |
| Passagers aéroport | 5 624 402 | 7 010 580 | +24,6% |
| Inflation moyenne | 45,2% | 14,6% | -67,7% |
| Dépôts privés bancaires | 88,65 Md$ | 87,19 Md$ | -1,6% |
| Prêts au secteur privé | 5,95 Md$ | 5,20 Md$ | -12,5% |
| Capitalisation BSE en février | 24,45 Md$ | 18,94 Md$ | -22,5% |
Source: Banque du Liban, ministère des Finances, Administration centrale de la statistique, Bourse de Beyrouth, LSEG Workspace, Byblos Research.
La force de ce tableau est de rendre visible le paradoxe libanais. L’inflation ralentit, le trafic aérien repart et la balance des paiements s’améliore fortement. Mais, dans le même temps, le commerce extérieur se déséquilibre davantage, le crédit se rétracte, les dépôts privés diminuent et la valeur du marché actions recule fortement. Il ne s’agit donc pas d’une reprise homogène, mais d’une économie qui survit grâce à quelques poches de stabilisation au milieu de déséquilibres persistants.
Les institutions qui structurent cette lecture
La Banque du Liban est la source des données monétaires, bancaires et de réserves. Le ministère des Finances alimente les données budgétaires. L’Administration centrale de la statistique fournit notamment les indicateurs de prix. La Beirut Stock Exchange est l’institution du marché actions, tandis que LSEG Workspace fournit les prix et rendements des euro-obligations. Byblos Research agrège ces sources dans une lecture hebdomadaire unique, qui permet de faire dialoguer commerce, inflation, banques et marchés financiers sur une même page.
Ce croisement institutionnel est utile, car il permet de voir que le Liban ne manque pas seulement de croissance. Il souffre surtout d’une faiblesse de structure: une base productive étroite, une dépendance commerciale très lourde, un système bancaire qui n’assure plus pleinement sa fonction de financement, un marché boursier concentré, et un souverain toujours pénalisé par une forte défiance. Les chiffres de 2025 ne racontent pas une sortie de crise. Ils racontent une économie qui tient encore debout, mais avec des appuis étroits, inégaux et fragiles.
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