La chronique de Stephen M. Walt dans Foreign Policy le 21 février 2025, titrée Yes, America Is Europe’s Enemy Now, a trouvé une confirmation rapide dans les événements récents. Le discours incisif de J.D. Vance à la Conférence sur la sécurité de Munich, les déclarations de Donald Trump imputant à l’Ukraine la responsabilité de son conflit avec la Russie, et les informations suggérant des concessions américaines à Moscou sans consultation européenne ont transformé une mise en garde théorique en une réalité préoccupante. Gideon Rachman, dans le Financial Times, a capturé cette évolution : « Les ambitions politiques de l’administration Trump pour l’Europe signifient que, pour l’instant, l’América est aussi un adversaire ». La rupture ainsi révélée, d’une ampleur exceptionnelle, exige une évaluation approfondie de ses origines historiques, de ses conséquences pour l’OTAN, et des implications stratégiques pour l’Europe dans un monde multipolaire où les États-Unis, la Russie et la Chine redéfinissent les équilibres mondiaux.
Origines historiques d’une alliance sous tension
Les relations transatlantiques, établies après la Seconde Guerre mondiale, ont toujours été marquées par une dynamique de coopération et de tensions. En 1956, la crise de Suez expose une première fracture : les États-Unis s’opposent aux initiatives franco-britanniques, affirmant leur prééminence occidentale. Les années 1960 accentuent les divergences avec des désaccords sur la stratégie nucléaire et l’engagement au Vietnam, conduisant la France de De Gaulle à se retirer du commandement intégré de l’OTAN. Dans les années 1980, le déploiement des euromissiles oppose une Europe prudente à une Amérique résolue face à l’Union soviétique. Plus récemment, l’intervention en Irak en 2003 creuse un fossé avec la France et l’Allemagne, tandis que des mesures unilatérales – telles que la sortie du système de Bretton Woods en 1971 ou l’Inflation Reduction Act de Biden en 2022 – suscitent des irritations sans ébranler le fondement de l’alliance.
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Ce fondement reposait sur une certitude mutuelle : la sécurité et la prospérité de l’Europe étaient intrinsèquement liées à celles des États-Unis. L’OTAN incarnait cette interdépendance, offrant une garantie de solidarité. Cette assurance, qui a permis de surmonter les crises passées, s’effrite aujourd’hui sous les initiatives de l’administration Trump 2.0, dont les actions traduisent une posture potentiellement hostile aux intérêts européens.
Munich 2025 : un tournant stratégique
Le 15 février 2025, J.D. Vance s’adresse aux leaders européens à la Conférence sur la sécurité de Munich. Son message est sans ambiguïté : les États-Unis ne continueront pas à assumer un rôle de protecteur mondial sans contreparties financières substantielles. Il exige une augmentation des budgets de défense européens, menace de réduire l’engagement américain dans l’OTAN, et critique une dépendance jugée excessive. Cette position reflète une orientation stratégique alignée sur la vision de Donald Trump, contrastant avec les efforts de l’administration Biden pour restaurer la confiance après 2017-2021. Vance redéfinit l’alliance en termes transactionnels : des contributions accrues ou un désengagement américain.
Les Européens perçoivent cette approche comme une rupture de confiance. Depuis l’invasion russe de l’Ukraine en 2022, l’Union européenne et l’OTAN ont intensifié leurs efforts : les dépenses militaires ont augmenté de 16 % en deux ans, atteignant un niveau record selon le SIPRI. Des États comme l’Allemagne, historiquement réticents, ont réorienté leurs politiques pour soutenir Kyiv et moderniser leurs forces. Ces progrès sont toutefois ignorés par Vance, qui privilégie une logique où les intérêts américains priment sur la coopération multilatérale.
L’Ukraine : un révélateur de la fracture
Le discours de Vance n’est qu’un prélude. Le 19 février 2025, Donald Trump déclare que « l’Ukraine a provoqué la Russie » et que le conflit « aurait pu être évité avec plus de discernement ». Ces propos, en contradiction avec le consensus occidental depuis 2022, provoquent une stupeur en Europe, où plus de 100 milliards d’euros ont été mobilisés pour Kyiv, selon la Commission européenne. Pour la Pologne et les États baltes, cette réinterprétation menace directement leur sécurité face à une Russie persistante. Les révélations du Washington Post le 23 février, suggérant que des responsables américains auraient envisagé des concessions territoriales à Moscou – notamment l’abandon de facto de territoires ukrainiens occupés – sans consulter les Européens, amplifient ce sentiment de trahison. Cette approche transactionnelle, où l’Ukraine est sacrifiée pour un arrangement rapide avec la Russie, signale un désintérêt pour les priorités stratégiques européennes.
Conséquences pour l’OTAN : une alliance en péril
En 2025, à l’occasion de son 76e anniversaire, l’OTAN traverse une crise sans précédent. Sous le premier mandat de Trump, ses menaces de retrait étaient contenues par un Congrès attaché à l’alliance. Aujourd’hui, avec un Parti républicain aligné sur « America First », ces garde-fous s’affaiblissent. L’Article 5, stipulant qu’une attaque contre un membre engage tous les autres, voit sa crédibilité mise en doute. Trump l’affirme sans détour, comme lors de son discours du 10 février à Ohio : « Si vous ne payez pas, je ne vous protège pas », une déclaration largement relayée sur les réseaux sociaux. Pourtant, selon le rapport 2024 de l’OTAN, 20 des 31 membres atteignent ou dépassent les 2 % du PIB en dépenses militaires, contre seulement 3 en 2014. Cette insistance sur une logique transactionnelle érode le principe de solidarité collective.
L’abandon potentiel de l’Ukraine constitue un test décisif. Si les États-Unis privilégient un accord avec Moscou au détriment de Kyiv – un candidat à l’adhésion –, la capacité de l’OTAN à dissuader la Russie s’effondre. La menace de Vance de réduire les 65 000 militaires américains en Europe aggraverait cette vulnérabilité : perte de bases stratégiques, affaiblissement des exercices conjoints, et incapacité immédiate à compenser les lacunes en défense antimissile ou renseignement. Deux trajectoires émergent : une OTAN divisée entre membres pro-américains (Pologne, Baltes) et partisans d’une autonomie européenne (France, Allemagne), ou une désintégration progressive si Washington se désengage opérationnellement. Cette crise pourrait néanmoins stimuler une défense européenne autonome, avec des initiatives comme le Fonds européen de défense (13 milliards d’euros d’ici 2027) ou le char franco-allemand MGCS. À court terme, l’OTAN reste un rempart essentiel face à une Russie affaiblie mais toujours capable de déstabilisation.
Perspectives géopolitiques : l’Europe dans un monde multipolaire entre les États-Unis, la Russie et la Chine
La rupture transatlantique sous Trump 2.0 propulse l’Europe dans un monde multipolaire où les États-Unis, la Russie et la Chine redéfinissent les rapports de force. Cette dynamique remet en question la primauté américaine, fragilisée par une approche transactionnelle et des guerres économiques qui aliènent des partenaires clés. Face aux États-Unis, l’autonomie stratégique devient impérative. Les menaces de droits de douane, réaffirmées par Trump sur X le 15 février – « L’UE paiera cher si elle ne se plie pas ! » – et son rejet de l’OTAN exigent une réponse européenne coordonnée. Lors du sommet de Paris le 15 février, Ursula von der Leyen a proposé une dérogation budgétaire pour renforcer les capacités de défense, signe d’une prise de conscience collective. Cependant, les divergences internes – entre la posture militaire de la France et la retenue de pays comme l’Irlande – et la dépendance aux technologies américaines (semi-conducteurs, systèmes de surveillance) freinent cette transition. L’Europe doit maintenir un dialogue avec Washington pour éviter une escalade tout en diversifiant ses alliances.
Cette politique transactionnelle, illustrée par l’abandon potentiel de l’Ukraine, compromet la position des États-Unis comme puissance dominante. Le commerce international repose sur des partenariats fiables, mais Trump, en menant des guerres économiques contre l’Europe, le Canada, et le Mexique – via des menaces de tarifs similaires – s’isole des alliés historiques. Zbigniew Brzezinski, dans The Grand Chessboard, développe une vision où l’Eurasie est l’échiquier stratégique central, abritant 75 % de la population mondiale et la majorité des ressources économiques. Pour lui, la primauté américaine dépend de son contrôle de cet espace, notamment via des « pivots géopolitiques » comme l’Ukraine, dont la position entre la Russie et l’Europe en fait une pièce maîtresse. Une Ukraine indépendante et pro-occidentale empêche la Russie de reconstituer un empire eurasien qui menacerait l’hégémonie américaine ; à l’inverse, sa perte renforce Moscou et fragilise Washington. En sacrifiant Kyiv pour un gain à court terme, Trump cède ce pivot stratégique, sapant la capacité des États-Unis à dominer l’échiquier eurasien. Henry Kissinger, dans Diplomacy et World Order, privilégie un équilibre des puissances pour maintenir la stabilité globale. L’approche unilatérale et conflictuelle de Trump rompt cet équilibre, créant un vide que d’autres puissances exploitent. Les États-Unis risquent ainsi de perdre leur statut de première puissance mondiale, leur influence sur les institutions multilatérales, et leur capacité à contenir la réémergence de rivaux, ouvrant la voie à une recomposition des équilibres globaux.
Face à la Russie, l’Europe doit contenir une menace immédiate sans provoquer une escalade. Les informations sur des concessions en Ukraine et l’intensification des cyberattaques russes – comme celle en Lituanie le 10 février, selon Reuters – soulignent cette urgence. La Pologne et la Finlande augmentent leurs arsenaux (chars Abrams, F-35), mais une diplomatie indépendante des États-Unis est cruciale. Une médiation discrète, portée par l’Allemagne, pourrait stabiliser l’Est sans engager une confrontation directe. Brzezinski voyait la Russie comme un acteur eurasien dont l’expansion doit être contenue pour préserver la primauté occidentale ; sa résurgence, facilitée par le retrait américain, menace la stabilité européenne. Kissinger, lui, préconiserait une diplomatie multilatérale pour rétablir un équilibre avec Moscou, un rôle que l’Europe pourrait assumer.
Avec la Chine, l’Europe voit une opportunité dans ce repli américain. Pékin, absorbant 223 milliards d’euros d’exportations européennes en 2024 selon Eurostat, devient un partenaire viable face aux tensions avec les États-Unis. Des discussions avec Berlin et Paris, rapportées par Le Monde le 12 février, explorent cette piste. Mais la domination chinoise sur les terres rares (70 % du marché, USGS 2025) et son soutien indirect à la Russie en Ukraine exigent prudence. Une coopération ciblée sur les énergies renouvelables, assortie de protections contre les investissements prédateurs, permettrait d’exploiter cette relation sans compromettre la souveraineté. Des alliances avec l’Inde ou le Japon équilibreraient l’influence chinoise. Brzezinski considérait la Chine comme un défi à long terme, nécessitant une présence américaine en Eurasie pour limiter son expansion ; le recul de Trump accélère son ascension sur l’échiquier. Kissinger, quant à lui, plaidait pour une intégration maîtrisée de la Chine dans un ordre équilibré, une tâche que l’Europe pourrait reprendre.
La réussite de ces stratégies dépend de l’unité européenne. Le sommet de Paris a révélé des fractures : Macron et Scholz plaident pour une « Europe puissance », mais l’Italie craint les représailles économiques américaines, et la Hongrie s’aligne sur Trump. Sur les réseaux sociaux, un constat circule : sans capacités militaires et politiques unifiées, l’Europe risque la marginalisation. Si elle échoue à s’affirmer, elle deviendra un espace de rivalités, tandis que le déclin relatif des États-Unis – contredisant Brzezinski et Kissinger – favorise la réémergence de la Russie, de la Chine, et d’autres acteurs comme l’Inde.
Un ordre mondial en recomposition
Le deuxième mandat de Trump remet-il en cause l’ordre occidental établi en 1945 ? Pour l’Europe, trois perspectives se profilent. L’autonomie stratégique, via une défense intégrée et une politique extérieure cohérente, offre une voie ambitieuse, mais exige une volonté politique rare. Le déclin, alimenté par les divisions internes et les pressions populistes, menace si l’Union ne se ressaisit pas. Une réconciliation avec les États-Unis reste possible si Trump ajuste sa stratégie, bien que les signaux actuels soient contraires. En 2025, l’Europe doit saisir cette crise pour s’affirmer dans un monde multipolaire. Pour les États-Unis, l’abandon de l’Ukraine et les guerres économiques, en opposition aux théories de Brzezinski sur l’Eurasie et de Kissinger sur l’équilibre, risquent d’accélérer la perte de leur primauté, laissant place à une reconfiguration géopolitique où d’autres puissances émergent. Le temps des certitudes transatlantiques est révolu.



