Le Liban, encore marqué par les séquelles de la guerre de 2024 et une crise économique persistante, se trouve à un tournant diplomatique crucial. Le ministre des Affaires étrangères, Youssef Rajji, membre du gouvernement formé par Nawaf Salam le 8 février 2025, a exposé hier, le 27 février 2025, une série de déclarations à MTV sur les défis et les priorités de la politique étrangère libanaise. Il a abordé des sujets allant des nominations diplomatiques, absentes depuis huit ans, à l’application de la Résolution 1701 des Nations Unies, en passant par les relations avec l’Arabie saoudite, l’Iran, la Syrie, et les pressions internationales liées à la reconstruction post-guerre. Rajji a également évoqué les inspections des valises diplomatiques, les vols iraniens autorisés pour des funérailles, et la menace d’une opération militaire contre l’aéroport de Beyrouth, tout en soulignant le soutien du président Joseph Aoun au gouvernement.
Ces déclarations reflètent une tentative de repositionner le Liban sur la scène régionale et internationale, après des années de marginalisation et un conflit récent qui a coûté des vies, détruit des infrastructures et accentué une crise économique où le PIB a chuté de 55 milliards de dollars en 2019 à 18 milliards en 2023. Alors que le pays cherche à équilibrer ses relations avec des partenaires clés comme Washington, Riyad et Téhéran, tout en évitant une rupture totale avec la communauté internationale, Rajji met en avant une diplomatie pragmatique, ancrée dans la souveraineté et les réformes, mais confrontée à des défis internes et externes considérables.
Remplir le vide diplomatique
Rajji a ouvert ses déclarations hier en abordant la question des nominations diplomatiques, un dossier stagnant depuis huit ans. « Les nominations diplomatiques sont compliquées, et la dernière fois qu’elles ont eu lieu, c’était il y a huit ans ; nous devons combler tout le vide, et il n’y aura pas de place pour les quotas ou le sectarisme », a-t-il déclaré. Cette situation remonte à 2017, lorsque les postes diplomatiques libanais ont cessé d’être renouvelés ou pourvus, laissant de nombreuses ambassades sous-dotées ou vacantes. Avant 2024, cette paralysie reflétait les divisions politiques internes, exacerbées par la crise économique et les luttes de pouvoir entre factions communautaires.
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.
Avec un réseau diplomatique affaibli, le Liban a vu son influence régionale diminuer, notamment après des années de tensions avec des partenaires arabes comme l’Arabie saoudite suite à des déclarations controversées ou à l’influence croissante du Hezbollah. Rajji insiste sur une approche non sectaire pour revitaliser ce réseau, un objectif qui nécessitera un consensus politique dans un pays où les postes sont traditionnellement répartis selon des quotas confessionnels. Cette réforme vise à renforcer la capacité du Liban à négocier son retour dans le concert des nations, à un moment où les besoins de reconstruction – estimés entre 15 et 20 milliards de dollars après la guerre – exigent une diplomatie active.
Le cessez-le-feu et la Résolution 1701
Un sujet central dans les déclarations de Rajji concerne le cessez-le-feu signé le 27 novembre 2024 entre le Liban et Israël, sous l’égide des États-Unis et de la France, pour mettre fin à 14 mois de conflit avec le Hezbollah. « Il n’y a pas de clauses secrètes dans l’accord de cessez-le-feu, et tous les termes sont clairs, en particulier la Résolution 1701 », a-t-il affirmé hier. Cette résolution, adoptée en 2006 par les Nations Unies, exige une cessation des hostilités, un retrait israélien du sud du Liban, et le déploiement exclusif de l’armée libanaise et des forces de l’ONU dans cette région.
Cependant, Rajji a souligné que « le Liban a adhéré à la Résolution 1701, contrairement à Israël », ajoutant : « Le test aujourd’hui est pour la communauté internationale, pas pour nous. » Depuis le cessez-le-feu, Israël maintient cinq positions au Sud-Liban et effectue des survols réguliers d’avions de guerre, des actes que Beyrouth considère comme des violations des termes de l’accord. Ces tensions persistantes, combinées aux frappes sporadiques comme celle du 8 février 2025 à Janata ayant tué six personnes, fragilisent une trêve déjà précaire. Rajji a appelé la communauté internationale à assumer ses responsabilités, suggérant que la crédibilité des Nations Unies est en jeu si les violations israéliennes ne sont pas sanctionnées.
Inspections des valises diplomatiques et sécurité
Rajji a également abordé hier une question de sécurité liée aux pratiques diplomatiques. « Il existe des procédures légales qui permettent au pays hôte d’inspecter les valises diplomatiques, surtout après les attaques du 11 septembre », a-t-il déclaré. Cette référence aux attentats de 2001 aux États-Unis renvoie à une évolution des normes internationales, où les privilèges diplomatiques, codifiés par la Convention de Vienne de 1961, ont été adaptés pour permettre des contrôles dans des contextes de menace terroriste. Au Liban, cette procédure pourrait viser à prévenir l’entrée de matériels sensibles, notamment après des tensions liées à des vols iraniens ou à des soupçons d’activités liées au Hezbollah.
Cette déclaration intervient dans un contexte où la sécurité de l’aéroport international de Beyrouth est sous surveillance accrue. Rajji a noté : « Le Liban fait face à une menace directe d’une opération militaire contre l’aéroport si certains avions atterrissent, et assurer la sécurité des gens est crucial. » Cette menace, implicite dans le contexte régional, pourrait être liée à des pressions israéliennes ou américaines pour limiter les mouvements iraniens au Liban, notamment après la guerre de 2024.
Relations avec l’Iran et vols controversés
Les relations avec l’Iran, principal soutien du Hezbollah, ont été un point clé des déclarations de Rajji. Il a mentionné hier l’autorisation de vols iraniens pour les funérailles de Sayyed Nasrallah et de Safieddine, figures du Hezbollah tuées en 2024. « Les vols iraniens sont revenus au Liban à la veille des funérailles de Nasrallah et Safieddine avec une autorisation spéciale du président et en accord avec l’Autorité de l’aviation civile, ainsi qu’avec des garanties extérieures », a-t-il expliqué, répétant cette information pour souligner sa pertinence.
Cette décision, prise dans un climat de tensions régionales, reflète une tentative de gérer les relations avec Téhéran tout en évitant une escalade. Rajji a ajouté : « L’Iran n’est pas ‘interdit’ de fournir une aide à la reconstruction, mais il est essentiel que cet argent aille à l’État libanais, et nous devons tenir compte des sanctions existantes. » Avant 2024, les sanctions américaines contre l’Iran et le Hezbollah limitaient les transactions financières avec Beyrouth, un défi qui persiste alors que le Liban cherche des fonds pour sa reconstruction. Cette position vise à maintenir une ouverture avec Téhéran sans compromettre les relations avec Washington, un équilibre délicat dans un contexte où l’aide économique est vitale.
Le rapprochement avec les pays arabes
Rajji a également mis en avant hier les relations avec les pays arabes, notamment l’Arabie saoudite et l’Égypte. « L’Arabie saoudite a toujours soutenu le Liban, mais il est important que le Liban respecte ses amis et ses frères et ne les fragilise pas », a-t-il déclaré. Avant 2024, les tensions avec Riyad s’étaient intensifiées en raison de l’influence croissante du Hezbollah et de déclarations perçues comme pro-iraniennes, entraînant une réduction de l’aide saoudienne. La visite du président Joseph Aoun en Arabie saoudite, prévue prochainement, est vue comme un pas vers un rétablissement des liens. « La visite du président en Arabie saoudite est significative en elle-même, surtout après la déconnexion du Liban de son environnement arabe et sa position dans la communauté internationale ces dernières années », a ajouté Rajji.
Sur l’Égypte, il a annoncé : « Nous visiterons l’Égypte, le Liban a payé un lourd tribut pour défendre la cause palestinienne, et le Liban soutient le consensus arabe sur toutes les questions concernant la Palestine. » Cette visite vise à renforcer les relations avec Le Caire, un acteur clé dans les négociations régionales, notamment sur la question palestinienne, que le Liban soutient historiquement malgré ses propres crises internes.
La Syrie et la fin d’une époque
Rajji a abordé hier les relations avec la Syrie, marquées par la chute de Bachar el-Assad en décembre 2024. « Nous avons entamé des discussions sur l’abolition du Conseil supérieur libano-syrien et la révision du Traité de fraternité, de coopération et de coordination, et je prévois de visiter la Syrie », a-t-il déclaré, ajoutant : « Nous espérons un avenir meilleur pour la Syrie après ce que les peuples syrien et libanais ont enduré sous le régime Assad, et nous aspirons à des relations équitables sans ingérence dans les affaires de l’autre. » Avant 2024, ce traité, signé en 1991, formalisait une coopération étroite mais controversée, souvent perçue comme une tutelle syrienne sur le Liban. La fin du régime Assad ouvre la voie à une redéfinition de ces liens, un processus que Rajji semble vouloir accélérer pour refléter les nouvelles réalités régionales.
Une diplomatie de vérité et de souveraineté
Rajji a conclu ses déclarations hier en insistant sur une approche de transparence et de souveraineté. « Nous dirons la vérité, aussi difficile soit-elle, comme le disait Bachir Gemayel ; certains ont entraîné le Liban dans une guerre qu’il n’a pas déclenchée, provoquant une catastrophe, et cherchent maintenant désespérément un cessez-le-feu, avec des conditions imposées difficiles auxquelles le Liban doit se conformer », a-t-il affirmé. Cette référence à Gemayel, président assassiné en 1982 connu pour son franc-parler, souligne une volonté de clarté face aux responsabilités internes et externes dans la guerre de 2024.
Il a également abordé la question sensible d’une paix avec Israël : « Personne ne nous a approchés concernant une paix avec Israël, et ce sujet est sensible ; il serait discuté au Cabinet s’il venait à se poser. » Cette prudence reflète les divisions internes sur une éventuelle normalisation, dans un contexte où le Hezbollah reste influent. Enfin, Rajji a réaffirmé son soutien au président Aoun : « Le président est nettement souverain, et nous parlons d’une seule voix avec lui ; il nous soutient fermement au Cabinet. » Cette unité affichée vise à renforcer la position du gouvernement face aux pressions externes et internes.
Débats internes et reconstruction
Rajji a aussi mentionné hier un débat avec Tamara Elzein, ministre de l’Environnement, au sein du Cabinet. « Il est naturel que des discussions aient lieu au sein du gouvernement ; nous n’avons pas dépassé les limites de la civilité entre nous, et cette déclaration ministérielle est la meilleure que nous ayons eue en 30 ans », a-t-il déclaré. Ce débat, bien que non détaillé, pourrait concerner des priorités comme la gestion des déchets ou la pollution, mais Rajji a insisté sur une collaboration constructive au sein d’un gouvernement formé dans un contexte de crise aiguë.
Le Liban, avec une économie où les transferts de la diaspora (6,7 milliards en 2023) déclinent et une population confrontée à des pénuries, doit naviguer entre ces priorités diplomatiques et les besoins de reconstruction. Les déclarations de Rajji reflètent une tentative de repositionner le pays sur la scène internationale, tout en répondant aux défis internes, dans un équilibre fragile entre souveraineté et dépendance.



