La débancarisation du Liban s’accélère, révélant un basculement profond de l’économie vers des circuits informels. En 2020, le pays comptait 2,8 millions de cartes bancaires en circulation. Quatre ans plus tard, il n’en restait que 1,79 million, selon les données officielles de la Banque du Liban, soit une baisse de 35,9 %. Ce recul, inédit dans la région, traduit la perte de confiance du public dans les banques commerciales, mais également la désintégration progressive de l’infrastructure de paiement du …
L’analyse par type de carte révèle l’ampleur du phénomène. Les cartes de débit, qui représentaient la majorité du parc avec 1,74 million d’unités en 2020, ont reculé à 1,4 million fin 2024. Le déclin est plus brutal pour les cartes de crédit, passées de 943 000 à 287 000 sur la même période, soit une chute de 69,5 %. Quant aux cartes prépayées, souvent utilisées pour les achats en ligne ou les transferts familiaux, elles sont passées de 122 000 à 57 000 unités. La baisse est donc généralisée, affectant t…
Ce déclin se vérifie d’année en année, comme le montre le tableau ci-dessous :
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Évolution des cartes bancaires au Liban (2020–2024)
| Année | Cartes de débit | Cartes de crédit | Cartes prépayées |
|---|---|---|---|
| 2020 | 1 740 000 | 943 000 | 122 000 |
| 2021 | 1 620 000 | 730 000 | 101 000 |
| 2022 | 1 530 000 | 520 000 | 86 000 |
| 2023 | 1 460 000 | 395 000 | 65 000 |
| 2024 | 1 404 000 | 287 000 | 57 000 |
La décroissance est continue, et s’est accélérée en 2024. Cette dernière année a enregistré une baisse globale de 10,5 % par rapport à 2023. Le graphique associé met en évidence une tendance sans retournement, indicateur d’une dynamique structurelle et non conjoncturelle.
Cette érosion massive est la conséquence directe d’une série de facteurs : l’implosion du secteur bancaire depuis 2019, l’instauration de contrôles de capitaux informels, l’effondrement de la livre libanaise, l’hyperinflation, la perte d’accès aux services bancaires numériques, et surtout, la multiplication des incidents techniques dans les paiements électroniques. À cela s’ajoute le durcissement des conditions imposées par les banques : frais de gestion élevés, seuils de dépôt inaccessibles, ou encore …
Aujourd’hui, les cartes en LBP représentent toujours 82 % du parc, mais leur usage reste extrêmement limité. De nombreux commerces refusent les paiements par carte ou imposent un surcoût. Les cartes libellées en dollars, qui représentent 18 % du total, ne sont disponibles que pour les comptes dits « frais », alimentés exclusivement par des dépôts en devises ou transferts de l’étranger. L’accès à ces produits est restreint et discriminatoire.
Le système de paiement électronique, autrefois moteur de la modernisation financière libanaise, est désormais à l’arrêt. Le nombre de TPE (terminaux de paiement électronique) a chuté de 39 400 en 2019 à moins de 17 000 en 2024. Cette contraction de l’infrastructure physique accompagne la chute des cartes, aggravant l’exclusion numérique. Les petites entreprises, surtout en dehors de Beyrouth, sont désormais incapables d’accepter les paiements bancaires, même si elles le souhaitaient.
Le phénomène s’inscrit dans une dynamique plus large de débancarisation. Des centaines de milliers de Libanais ont fermé leurs comptes ou les ont laissés inactifs. La peur de voir leurs dépôts bloqués ou confisqués, combinée à l’impossibilité d’accéder librement à leurs devises, a poussé les ménages à sortir complètement du système bancaire. La thésaurisation en liquide, en livres ou en dollars, est redevenue la norme. Certaines familles s’organisent désormais autour de systèmes d’échange de biens ou de p…
Les effets de cette rupture dépassent la sphère privée. Fiscalement, l’État perd une source essentielle de traçabilité. La disparition de la carte bancaire signifie l’absence de facture, donc de TVA collectée. Monétairement, la déconnexion entre paiements formels et économie réelle rend tout pilotage impossible. Statistiquement, les indicateurs sont biaisés. Le Liban devient progressivement une économie « invisible », où la mesure de l’activité repose sur des approximations empiriques et des données pa…
La comparaison avec les pays voisins est sans appel. L’Égypte comptait 36 millions de cartes bancaires fin 2024, le Maroc 21 millions, et la Jordanie plus de 4,2 millions. Tous ces pays ont investi dans la digitalisation des paiements, dans la confiance bancaire et dans des systèmes nationaux de transaction. Le Liban, autrefois à l’avant-garde de la bancarisation régionale, fait désormais figure d’exception négative. Cette régression constitue une rupture durable si aucune réponse n’est apportée.
Les institutions internationales ne cessent d’alerter sur le danger d’un pays sans canaux formels de paiement. La Banque mondiale estime que la débancarisation massive compromet l’efficacité des politiques publiques, empêche l’accès au crédit productif, et creuse les inégalités. Le FMI, pour sa part, recommande une relance urgente du secteur bancaire, à travers la garantie des dépôts, la restructuration de la gouvernance des banques, et la mise en place d’un environnement réglementaire stable.
Mais sur le terrain, les banques commerciales ont adopté une posture de repli. Plutôt que de restaurer la confiance, elles se ferment à leur clientèle. Les exigences se durcissent, les applications bancaires dysfonctionnent, les cartes sont désactivées sans préavis, et les clients doivent parfois négocier pour récupérer leur propre argent. Dans ce contexte, espérer un retour à la bancarisation suppose bien plus qu’un ajustement technique : cela nécessite un changement radical de paradigme.
L’effondrement du nombre de cartes bancaires n’est pas anecdotique. Il résume en une statistique simple l’état du pays : un million de cartes détruites, un million de citoyens sortis du circuit formel, et un million de transactions devenues invisibles. Sans mémoire bancaire, sans infrastructure de paiement, sans confiance, une économie ne peut ni se reconstruire ni se moderniser.



