La question de la délimitation maritime entre le Liban et Chypre est au cœur d’un débat à la fois technique, juridique et profondément politique. Derrière les chiffres et les coordonnées géographiques, se joue un enjeu de souveraineté nationale : la perte potentielle d’environ 5 000 km² de zone économique exclusive (ZEE). Une erreur de tracé en 2007, souvent passée inaperçue du grand public, a eu des conséquences majeures sur la position du Liban en Méditerranée orientale.
Un accord signé dans la précipitation
En 2007, un accord de délimitation maritime est signé entre le Liban et Chypre. Cet accord, pourtant non ratifié par le Parlement libanais, devait définir la frontière entre les zones économiques exclusives des deux pays. Mais un détail apparemment technique va tout changer : le choix du « point 1 » comme point de départ au sud. Ce point, en réalité, coïncide avec celui revendiqué par Israël pour sa propre délimitation maritime. En adoptant cette coordonnée, les négociateurs libanais ont involontairement validé une ligne défavorable au pays.
Le piège du point 1
Le point 1 aurait dû se situer plus au nord, selon le principe d’équidistance fixé par la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer (CNUDM). Ce principe impose que la frontière maritime entre deux États aux côtes adjacentes soit calculée à égale distance de leurs lignes de base respectives. En acceptant le point 1 comme référence, le Liban a réduit artificiellement la longueur de sa façade maritime. Résultat : une portion importante de sa ZEE — environ 5 000 km² — s’est trouvée déplacée vers l’ouest, au bénéfice de Chypre et indirectement d’Israël.
2011 : une correction incomplète
Sous le gouvernement de Najib Mikati, le Liban tente de rectifier l’erreur. Le décret 6433, promulgué en 2011, déplace le point sud vers ce que l’armée appelle le « point 23 », une position plus conforme au droit maritime. Cette révision permet de récupérer environ 860 km² dans la zone contestée avec Israël. Mais cette correction n’est pas étendue à la frontière avec Chypre. Résultat : le Liban a corrigé partiellement la carte au sud, tout en conservant la ligne erronée de 2007 à l’ouest. La discordance entre ces deux lignes crée un vide juridique et une perte géographique estimée à 5 000 km².
Les preuves techniques et juridiques
Les experts hydrographes libanais et le rapport du United Kingdom Hydrographic Office (UKHO) confirment que la ligne de 2007 ne respecte pas l’équidistance. En recalculant les distances à partir des côtes, la véritable ligne médiane passe plus à l’ouest que celle signée en 2007. Cette différence, bien qu’à première vue minime sur une carte, représente plusieurs milliers de kilomètres carrés d’espace maritime — une superficie où se trouvent potentiellement des ressources en gaz et en pétrole.
Un enjeu énergétique et géopolitique
Cette question dépasse le simple cadre technique. La Méditerranée orientale est devenue, depuis une quinzaine d’années, un théâtre d’enjeux énergétiques majeurs. Israël, Chypre, l’Égypte et la Turquie cherchent tous à exploiter leurs ressources offshore. Dans ce contexte, chaque mètre carré de mer a une valeur stratégique. Pour le Liban, qui peine encore à exploiter son propre gisement Qana, la récupération de ces 5 000 km² n’est pas qu’une question de fierté nationale : c’est une question d’avenir économique.
Vers une renégociation nécessaire
Aujourd’hui, le Liban pourrait demander à rouvrir les négociations avec Chypre, afin d’ajuster la délimitation selon les principes du droit international. Une telle démarche exigerait à la fois une volonté politique et une coordination diplomatique fine, notamment avec la Syrie, qui partage la même façade maritime. Les experts soulignent qu’il n’est pas trop tard pour corriger la ligne de 2007, mais que chaque année qui passe rend la tâche plus difficile, car les accords maritimes déjà ratifiés tendent à figer les positions.
Conclusion : une erreur à corriger, une souveraineté à défendre
L’affaire des 5 000 km² n’est pas une querelle d’experts. Elle illustre une réalité plus profonde : la fragilité des petits États face aux enjeux techniques du droit de la mer et la nécessité d’une vigilance constante dans la défense de la souveraineté. Le Liban, en ratifiant trop vite un accord inachevé, a mis en péril une part de son patrimoine maritime. Reconnaître cette erreur, c’est aussi un acte de lucidité et un pas vers la reconquête de sa pleine souveraineté économique.



