Une plaie toujours vive dans la mémoire libanaise
La question des citoyens libanais disparus en Syrie, enlevés ou emprisonnés pendant la guerre civile (1975-1990) et l’occupation syrienne (1976-2005), demeure l’une des blessures les plus profondes de l’histoire récente du Liban. Ces disparitions, estimées entre 17 000 et 20 000 selon les sources officielles et les ONG, ont laissé des milliers de familles dans l’incertitude, oscillant entre l’espoir de retrouvailles et le besoin de faire leur deuil. L’annonce, le lundi 1er septembre 2025, de la création d’un comité bilatéral libano-syrien chargé de faire la lumière sur le sort de ces disparus marque un tournant potentiel dans ce dossier humanitaire et politique. Cette initiative, née d’une visite historique d’une délégation syrienne à Beyrouth, s’inscrit dans un contexte de bouleversements majeurs en Syrie, où le régime de Bachar el-Assad a été renversé en décembre 2024, ravivant les espoirs des familles libanaises.
Cette délégation, composée de deux anciens ministres et du chef de la Commission nationale syrienne pour les personnes disparues, a rencontré des responsables libanais, dont le vice-Premier ministre Tarek Mitri, pour discuter de plusieurs dossiers, dont celui des disparus. Cette visite, la première de ce niveau depuis la chute d’Assad, intervient dans un climat d’optimisme prudent, alors que le nouveau gouvernement syrien, dirigé par Ahmad al-Sharaa, promet d’« ouvrir une nouvelle page » dans les relations avec le Liban. Cependant, les récents développements, marqués par des avancées timides et des désillusions persistantes, soulignent la complexité de ce dossier humanitaire dans un contexte régional en pleine mutation.
Un passé douloureux : les disparus de la guerre civile et de l’occupation syrienne
La question des disparus libanais en Syrie est ancrée dans l’histoire conflictuelle des deux pays. Pendant la guerre civile libanaise, des milliers de personnes ont été enlevées par des milices locales ou des forces syriennes, souvent pour des raisons confessionnelles ou politiques. Beaucoup ont été transférées dans des prisons syriennes, telles que Saidnaya, surnommée « l’abattoir humain » pour ses conditions inhumaines, ou Palmyre, où des détenus ont subi tortures et exécutions sommaires. Selon l’ONG Solide, qui recense les cas depuis les années 1990, environ 650 Libanais seraient encore portés disparus dans les geôles syriennes, bien que ce chiffre soit difficile à vérifier en raison du manque de transparence de l’ancien régime Assad.
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Les familles des disparus, réunies au sein d’associations comme le Comité des familles des personnes kidnappées et disparues au Liban, fondé par Wadad Halwani en 1982, n’ont cessé de réclamer des réponses. « Aujourd’hui, nos cœurs sont pleins d’espoir, mais nous avons besoin d’informations concrètes », déclarait Wadad Halwani lors d’une conférence de presse à Beyrouth en décembre 2024, après la chute d’Assad et l’ouverture des prisons syriennes par les rebelles. Cette période a vu la libération de milliers de détenus, dont certains Libanais, mais les progrès restent limités. Par exemple, le cas de Sayed Chahid Batour, un soldat libanais disparu en 1990, illustre les défis : un détenu libéré de Saidnaya a été initialement identifié comme Batour par une famille jordanienne, mais des tests ADN, dont les résultats étaient attendus en décembre 2024, sont nécessaires pour confirmer son identité.
L’occupation syrienne du Liban, qui s’est prolongée jusqu’en 2005, a exacerbé les tensions autour de ce dossier. Les déclarations officielles syriennes, comme celle de Bachar el-Assad en 2008 niant la présence de détenus libanais en Syrie, ont alimenté la colère des familles. De même, les promesses non tenues, comme celle de l’ancien président libanais Émile Lahoud en 2000, qui annonçait la libération de « tous » les prisonniers libanais, ont renforcé le sentiment d’abandon. Ces échecs ont transformé la question des disparus en un outil politique, certains partis, comme les Forces libanaises, l’utilisant pour dénoncer l’influence syrienne, tandis que d’autres, comme le Courant patriotique libre, ont réduit leur engagement après des alliances avec Damas.
Les développements récents : un comité bilatéral pour la vérité
La visite de la délégation syrienne à Beyrouth le 1er septembre 2025 marque une étape décisive. Ce comité bilatéral, composé de représentants judiciaires et sécuritaires des deux pays, aura pour mission d’enquêter sur le sort des disparus libanais, en examinant les archives des prisons syriennes, en interrogeant d’anciens responsables du régime Assad et en coordonnant avec les familles. « La Syrie est prête à collaborer pour apporter des réponses aux familles libanaises », a affirmé un membre de la délégation, selon des sources proches des discussions. Cette promesse intervient après des mois d’efforts diplomatiques, notamment la visite du Premier ministre libanais Najib Mikati à Damas en janvier 2025, où il avait obtenu l’engagement d’Ahmad al-Sharaa pour une enquête sérieuse, incluant des tests ADN.
Depuis la chute d’Assad, des progrès limités mais significatifs ont été enregistrés. En décembre 2024, la libération de détenus des prisons de Hama, Alep, Homs et Saidnaya a ravivé les espoirs. Des vidéos montrant des prisonniers accueillis par des foules en liesse ont circulé sur les réseaux sociaux, suscitant une vague d’émotion au Liban. Cependant, la Commission nationale libanaise pour les disparus, créée en 2018, a appelé à « éviter les espoirs irréalistes ». Son vice-président, Ziad Achour, a souligné lors d’une conférence de presse le 13 décembre 2024 que « obtenir des chiffres précis sur les disparitions forcées nécessite beaucoup de vérifications », mettant en garde contre les listes non vérifiées circulant en ligne.
Un autre développement notable est la création, en décembre 2024, d’une cellule de crise par Najib Mikati, composée de représentants des ministères libanais, de la Commission nationale pour les disparus et d’une commission judiciaire. Cette cellule a pour objectif de coordonner les efforts avec la Syrie, notamment en soumettant des listes officielles de disparus. Des réunions avec des responsables sécuritaires, comme le général Imad Osman des Forces de sécurité intérieure, ont permis d’organiser des visites sur le terrain en Syrie pour recueillir des informations. Cependant, les familles restent prudentes, conscientes des obstacles qui persistent.
Les défis d’une quête de vérité
La recherche des disparus libanais en Syrie est confrontée à des défis colossaux. Tout d’abord, les archives du régime Assad, si elles existent encore, sont probablement incomplètes, voire détruites lors des combats de 2024. La prison de Saidnaya, par exemple, a été partiellement vidée ou endommagée, rendant l’accès aux registres difficile. De plus, de nombreux anciens détenus, marqués par des années de maltraitance, souffrent de troubles psychologiques ou d’amnésie, compliquant leur identification. Le cas de Sayed Chahid Batour, mentionné plus haut, illustre cette difficulté : son frère, Rabih Batour, a exprimé l’angoisse d’attendre les résultats ADN, déclarant à la presse : « On ne savait pas s’il était mort ou s’il était en Syrie. »
La coordination entre les autorités libanaises et syriennes reste un autre obstacle. Le Liban, plongé dans une crise économique et politique depuis 2019, manque de ressources pour mener des enquêtes approfondies à l’étranger. La Syrie, en phase de reconstruction, est confrontée à ses propres défis, notamment la gestion de ses propres disparus, estimés à 300 000 par une commission syrienne en août 2025. Cette commission a révélé la découverte de 63 fosses communes, un chiffre qui souligne l’ampleur de la tâche à accomplir pour identifier les victimes, libanaises ou syriennes.
Enfin, les familles des disparus, soutenues par des ONG comme Solide ou le Centre libanais des droits humains, craignent que ce dossier ne soit à nouveau instrumentalisé politiquement. « Nous pardonnons en échange de la vérité », affirmait Wadad Halwani en 2018, lors de l’adoption de la loi libanaise sur les disparitions forcées. Cette loi, qui a reconnu le « droit de savoir » des familles, a permis la création de la Commission nationale, mais sa mise en œuvre reste limitée par le manque de volonté politique et les divisions confessionnelles au Liban.
Un contexte régional en pleine évolution
La question des disparus s’inscrit dans un effort plus large de normalisation des relations libano-syriennes. Depuis la chute d’Assad, les contacts diplomatiques se sont intensifiés. En janvier 2025, Najib Mikati a discuté à Damas des disparus, des réfugiés syriens au Liban (estimés à 1,5 million) et de la délimitation de la frontière commune. En mars 2025, le président libanais Joseph Aoun a rencontré Ahmad al-Sharaa lors d’un sommet arabe en Égypte, renforçant cette dynamique. Ces échanges contrastent avec des décennies de tensions, marquées par l’absence de reconnaissance officielle de la souveraineté libanaise par la Syrie jusqu’en 2008.
Cependant, les relations restent fragiles. Le ressentiment contre le Hezbollah, accusé par la nouvelle administration syrienne d’avoir soutenu Assad, et les critiques libanaises contre l’ancienne domination syrienne compliquent le dialogue. La question des disparus pourrait devenir un symbole de réconciliation, mais aussi un point de discorde si les engagements ne sont pas tenus. « La vérité sur les disparus est la seule façon de clore la guerre comme il le faut », déclarait Souhad Karam, dont le mari a disparu en 1983, dans une interview à France 24 en 2018.
Une lueur d’espoir teintée de prudence
Pour les familles des disparus, l’annonce du comité bilatéral est une lueur d’espoir, mais elle est accueillie avec une prudence forgée par des décennies de déceptions. Les progrès récents, comme la libération de détenus et la création de la cellule de crise, sont encourageants, mais les obstacles logistiques, politiques et émotionnels restent immenses. « Nous ne voulons pas de promesses, nous voulons des résultats », insiste un membre du Comité des familles, reflétant un sentiment partagé par beaucoup.
Alors que le Liban et la Syrie s’engagent dans une nouvelle phase de leur relation, la question des disparus sera un test décisif de leur capacité à surmonter un passé douloureux. La réussite de ce comité bilatéral dépendra de la transparence, de la coopération et de l’implication des familles, qui refusent de laisser leur quête tomber dans l’oubli. Dans un contexte régional marqué par l’incertitude, ce dossier humanitaire pourrait poser les bases d’une réconciliation durable, ou au contraire, rappeler les blessures encore vives d’une histoire inachevée.



