Le Liban, théâtre de deux guerres civiles (1958/ 1975-1990), célèbre en Mars 2020 le cinquième mois dâun soulèvement populaire, qui transcende les clivages ethnico confessionnels, en signant la faillite de la chefferie traditionnelle. Retour sur ce phénomène politico social, à lâarrière-plan dâune confrontation stratégique entre lâIran et les Ãtats Unis. La version arabe de ce texte est co-publiée par la prestigieuse revue littéraire Al-Adab, fondée par Souheil Idriss, lâun des grands romanciers arabes du XX siècle, grand traducteur de la littérature existentialiste et père de Samah Idriss, lâactuel directeur https://al-adab.com/
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Beyrouth, Janvier Février 2020
Roger Nabaâa, philosophe libanais, contributeur du site https://www.madaniya.info/
«Lâidée de révolution est plus féconde que la révolution elle-même.» Anne Honymes, Ãcrits sur la révolution, Paris, Le Cercle jacobin, 1789.
Prologue
UN ÃVÃNEMENT INÃDIT
En partenariat avec Madaniya.info â Il y eut soudain comme une étincelle qui se propagea en éclat. Une colère qui leur venait de loin les a précipités dans les rues et les places publiques de toutes les villes et les bourgs du Liban, de Tripoli à Beyrouth, à Tyr, à Nabatiyyé, à Baalbeck, à Sayda, à la Bekaa, au âAkkâr, à Jbayl.
Suivez les principaux indicateurs économiques en temps réel.
Effaçant les barrières confessionnelles, régionales, de classe, de genre et dââge, leur révolte a entrainé les Libanais sur ces rues et ces places quâils ont occupées, y ont bivouaqué, chantant, dansant, dessinant, sculptant, festoyant et discutant.
Depuis cinq mois maintenant, contestant une classe politique corrompue, en faillite et ayant mis le pays en faillite, de ces rues et de ces places ils exigent tout : la chute du régime, la fin du confessionnalisme, un Ãtat civil, le dégagement de la classe politique, la traduction en justice des corrompus et des véreux, la récupération de lâargent volé par milliards de dollars, la surveillance des banques, tout.
Quand une population surpasse sa peur, quand elle dépasse ses divisions et ses antagonismes qui lâempêchaient de se retrouver unie, quand elle accepte de sâassembler dans un même combat, bref quand elle passe à lâacte, alors seulement une chose pouvant sâappeler «peuple» commence à sâarticuler et à prendre forme pour commencer à sâexprimer comme «souveraineté populaire» contre toutes les autres â celle de lâÃtat, des zuâamââ, des confessions â qui lâaliénaient. Réclamant son dû, sur toutes ces places ce «peuple» exerce son droit de sâexprimer «souverainement» et non plus dâ«être exprimé» selon la «souveraineté des autres».
Il montre, de par ce passage à lâacte, le respect dû à sa dignité et à ses droits. Dans ces nouveaux espaces publics, se réappropriant sa situation et sa voix politique dont il était dépossédé, ce «peuple» qui nâavait pas de place dans les décisions prises et qui cependant le concernaient au plus haut point, veut sây imposer au titre de sa «souveraineté» nouvellement acquise et quâil apprend à exercer dans les forums, les débats, les discussions, les conférences, ⦠qui se tiennent sous les tentes dressées dans les rues et les places
Aussi les expressions auxquelles on a eu recours pour rendre compte de ce phénomène â un évènement «inouï», «inédit», «du jamais vu», «du sans précédent», «du sans pareil», «du sans égal», dâ«unique», dâ«extraordinaire» â semblent-elles justifier la «nouveauté» de ce qui est advenu au Liban et continue dâadvenir aux Libanais.
En soi, la tenue de manifestations à caractère social ou économique nâest pas un fait nouveau au Liban. à différentes occasions des groupes (enseignants, ouvriers, étudiants, â¦) se sont mobilisés pour revendiquer leurs droits économiques et sociaux.
Cependant, ce qui le rend unique, câest que le mouvement dâOctobre sâest «dé compartimenté » pour se généraliser au travers de la cristallisation de trois crises majeures: la crise de lâÃtat, la crise de la classe dirigeante et la crise de la société.
Mais lâoriginalité de ce Mouvement ne tient pas seulement à la généralisation de la crise, mais également par rapport aux mouvements de rue qui ont jalonné lâhistoire du Liban depuis son indépendance, quand les mouvements en interne, de nature «domestique», visant à améliorer les conditions de vie (cherté de la vie, salaires, etc.) ne débouchaient, de mémoire du Liban indépendant, jamais au grand jamais sur une crise politique, et encore moins une crise de régime comme câest le cas avec le soulèvement dâoctobre 2019. Câest une première, car seuls les mouvements en externe, dont les revendications étaient de nature «géopolitique» (1958 : crise du Pacte de Bagdad versus le nassérisme; 1969-1982 : crises emboitées de lâirruption de la Résistance palestinienne sur la scène libanaise) ont conduit le régime à ses confins, à la discorde, à la guerre intestine et à la région, à lâinternationalisation de la crise.
Si les seuls en externe ont donné naissance à une crise politique â voire carrément une crise de régime avec lâirruption de la Résistance palestinienne sur la scène libanaise (1969-1982) â câest que ces mouvements, dans la mesure où ils portaient sur la politique étrangère du Liban laquelle détermine le camp auquel il se rallie et sâaffilie, portaient de par-là même sur son identité: un Liban identifié de par sa «Phénicie» et son «occidentalisation» versus un Liban inscrit dans le tissu régional des solidarités, sâidentifiant, selon les époques, à lâappel de la Grande Syrie dans la décennie 1940, à celui de lâarabisme dans les décennies 1950-1980 à travers le nassérisme ou le baasisme et, dans la décennie 1960, à travers lâappel de la Résistance palestinienne. Deux identités antinomiques, à somme nulle: «Deux négations ne font pas une nation», prophétisait Georges Naccache en 1949.
Or le mouvement dâOctobre 2019 se distingue également de ces mouvements «géopolitiques», en ce fait capital que dans ce mouvement, la rue libanaise est un acteur à part entière, pendant que lorsquâelle était «arabo-libanaise» â ou comme maintenant, «irano-libanaise» â elle était déterminée par un acteur «étranger» (lâÃgypte nassérienne, la Résistance palestinienne, la République islamique dâIran, etc.) à la scène libanaise et aux intérêts «domestiques» de la rue qui se soulevait.
Subjuguée par les bouleversements qui advenaient à un rythme haletant dans le sens de ses attentes (1952, «révolution» égyptienne; 1958, lâirakienne; 1958, unité syro-égyptienne; 1979, Révolution islamique), cette rue externe a applaudi, sâest enthousiasmée, sâest emballée, a soutenu avec entrain les bouleversements en cours mais nây participa pas en tant quâacteur.
Entérinant le faire des autres, de la «politique de rue» nâémergea jamais quelque chose qui serait comme un faire propre à elle, décidé par elle et conduite sous sa direction, ne fût-ce que partiellement.
ARISTOTE, DEMOS ET PLETHOS
Dans lâordre politique, si la «rue» au Liban fut ce lieu trop plein de gens, elle fut tout à la fois un lieu politiquement vide. On peut recourir à Aristote pour chercher à sâexpliciter lâénigme de ce «trop plein du vide». Pensant la population de la cité, Aristote a recours à deux vocables, demos et plethos. Dâaprès les connaisseurs, il réserverait lâusage de demos à la réunion des individus qui composent la cité en tant quâelle agit politiquement. On peut en déduire que demos réfère au «peuple comme sujet politique» et «sujet du politique»; pendant quâil utilise plethos quand il veut parler de la multitude, du grand nombre dâindividus réunis au gré des circonstances mais qui, comme telle, nâagit pas en politique et nâen est pas un acteur. Ainsi, là où demos saisirait le «peuple» comme organe de la cité, plethos semblerait correspondre à ce genre de rassemblement populaire qui prendra, au XIXe siècle, le nom de «foule» qui, réagissant passionnellement à une situation donnée se rassemble éphémèrement, le temps de la colère, puis se dissout sitôt la colère passée. Aussi vite assemblée que désunie, elle reste sans effet aucun sur le politique.
Ce long détour par Aristote pour dire que, contrairement à ce qui est dit et cru, il me semble que la rue «arabo-libanaise» ou «irano-libanaise» relève du plethos plutôt que du demos, nâayant pas de puissance en elle-même, sa mobilisation dépend entièrement de ce qui nâest pas elle, cependant que le mouvement dâOctobre se présente bien, lui, comme le seul mouvement de rue qui ait vocation de demos. Mais nâanticipons pas.
De «lâingouvernementalité» du Liban à la révolte des Libanais
«Les révoltes ont un corps avec lequel il est possible dâengager la lutte. Les révolutions, en revanche, ont beaucoup en commun avec les spectres.» Metternich à Guizot, 31 octobre 1847[1]
Or donc il y eut lâimpôt sur le WhatsApp et il y eut la révolte. De lâun à lâautre, de lâimpôt à la révolte, câest comme si le ciel sâétait enflammé et que le monde avait changé de teneur ; les heureux temps de lâEtat ne furent plus, depuis quâen ces lieux les dieux ont soufflé le vent de lâintempestif pour ouvrir la politique du Liban au temps à venir.
Est-ce une révolte, une rébellion/«tamarrud» ; une «thawra»/révolution, un soulèvement/«Intifâda» ou un «hirâq»[2] comme aiment à lâappeler les insurgés eux-mêmes ? Difficile de répondre à cette question tant lâincertitude propre à la dynamique actuelle de ce mouvement rend aléatoire tout pronostic quant à son issue politique, quand bien même ce serait dans lâenthousiasme de la certitude que se vit le bouleversement porteur dâune si belle promesse. Dâautant quâen la matière, le nom dâun évènement de cette ampleur qui veut sâinscrire dans lâhistoire du Liban comme un évènement de bascule, devrait lui venir après coup, quand le mouvement aura accouché de sa vérité à la lumière de laquelle on pourra lui donner le nom qui lui convient.
Néanmoins, sâil est impossible pour lâheure de nommer en vérité cet évènement phénoménal, on peut à tout le moins déterminer la nature de la crise qui se trouve en être à lâorigine. Et si lâimpôt sur le WhatsApp nâen fut pas la cause, câen fut néanmoins la goutte dâeau qui fit déborder la vase.
2 â GOUVERNEMENTALITÃ ET CRISE DE GOUVERNEMENTALITÃ
Au travers des mots et des slogans criés par les contestataires â «Le peuple veut la chute du régime», «Tous, câest-à -dire, tous», «Dégagez», «Lâ Islâm wa lâ masihiyya, badna wihdé wataniyya)» [Ni musulmans ni chrétiens, on veut lâunité nationale] et tant dâautres repris, chantés, dessinés, peints ou sculptés â les manifestants ne protestent pas seulement contre la corruption de la classe politique, la paupérisation du pays, le système confessionnel ou la faillite de lâÃtat ; mais beaucoup plus fondamentalement contre la façon dont ils sont gouvernés, inaugurant par là une «crise de gouvernementalité» selon lâexpression de Michel Foucault.
Au-delà de la dramaturgie qui lâentoure, cette crise sâinscrit dans une histoire dans laquelle la « gouvernementalité confessionnelle » ne fut pas toujours décriée ni dénoncée. Elle eut même, avant la guerre de 1975-1990, notamment avec Fouad Chéhab, son heure de gloire. Elle nâentra en crise quâaprès la guerre.
Mais avant que de nous aventurer dans le pourquoi de cette entrée en crise, quâentendre, selon Foucault repris par nous à nos risques et périls, par «gouvernementalité» et «crise de gouvernementalité» ?
GOUVERNEMENTALITà â¦
Dans les procédures de gouvernementalité, en revanche, il nây a pas de cession de la volonté ni de renoncement à la volonté, il y a des techniques qui guident la volonté des individus de façon à ce quâils veuillent ce que dâautres veuillent, qui les orientent de façon à ce quâils se conduisent suivant la manière dont ils sont conduits par dâautres. »[3]
Ainsi donc, gouverner consiste à «aménager les conditions dans lesquelles la liberté des individus, jouant librement, pourra produire des effets dâensemble conformes aux objectifs attendus.»[4]
Gouverner relèverait non de lâexercice de la contrainte par laquelle une volonté sâimpose à une autre, mais plutôt dâune «conduction indirecte», de ce que Foucault appelle une «conduite des conduites».
Celle-ci suppose de jouer activement sur lâespace de liberté laissé aux individus pour quâils en viennent à se conformer dâeux-mêmes à certaines normes. Il ne sâagit donc pas, comme il est dit et cru, de gouverner contre la liberté, mais par elle et grâce à elle, étant entendu que par «liberté» il faut entendre ici non pas le «libre arbitre», mais le fait que lâaction ait à choisir entre plusieurs possibles dans une situation donnée. Le terme de «gouvernementalité» aurait lâavantage de signifier ce nouveau mode de gouvernement des hommes, qui ne se confond nullement avec lâaction du «gouvernement» au sens de lâinstitution qui dirige un Ãtat. Lâessentiel nâest pas lâadhésion intellectuelle des individus aux normes, ni leur consentement actif et volontaire, mais la contrainte exercée sur le choix des individus par des situations qui se construisent à lâinsu de la population et des dirigeants, mais avec leur concours.
ET « CRISE DE GOUVERNEMENTALITà »
Si gouvernementalité indique «lâencadrement des hommes pour les amener à réaliser par eux-mêmes des fins déterminées par le pouvoir», crise de gouvernementalité indique, par contre, la remise en cause par les gouvernés eux-mêmes, de la façon dont ils sont gouvernés. La contestation peut nâêtre dâabord que localisée, mais pour quâil y ait crise de gouvernementalité il faut quâelle sâélargisse pour mettre en question le dispositif général de gouvernement, lâensemble des relations de pouvoir. Le mouvement dâOctobre traduit bien une «crise de gouvernementalité» dans la mesure où la contestation y est lâexpression dâun sentiment dâabus local et particulier (nouveaux impôts sur lâessence, le tabac et les appels en lignes/taxe WhatsApp) mais qui sâest très rapidement élargi à lâensemble des relations de pouvoir, voire au dispositif entier de gouvernance. En cela câest une manière certaine et explicite dâexprimer un refus: «nous ne voulons plus être gouvernés ainsi».
Aussi le propre de la contestation du mouvement dâOctobre câest quâelle déborde le cadre du système politique stricto sensu pour mettre en cause non seulement son ordre normatif propre mais aussi le modèle culturel général (le système culture !) qui lui assure sa légitimité profonde et sâattaque au système qui a la plus grande valeur «contrôlante».
Câest la raison pour laquelle le soulèvement dâOctobre déborde le terrain spécifiquement politique, ses fronts dâattaque étant simultanément les fronts politique, économique et culturel.
Or donc si crise de la gouvernementalité confessionnelle il y a, il sâagit de la nouvelle gouvernementalité, celle qui sâest mise en place après la guerre, façonnée par la convergence de trois dynamiques : la faillite de lâEtat ; la guerre et lâémergence dâun ordre milicien ; et surtout mais surtout, la tutelle syrienne et la syrianisation de la vie politique libanaise qui transforma de fond en comble les rapports gouvernants/gouvernés.
DE LA GOUVERNEMENTALITÃ DâAVANT-GUERRE Ã CELLE DE LâAPRÃS
«à 73 ans, Marie ⦠pour subvenir à ses besoins, se ravitaille à Beit al-Baraka, un supermarché gratuit à Beyrouth. « La situation est pire maintenant. Aucun politicien nâagit de manière responsable. Nous nâexistons pas à leurs yeux ».»[5]
Tournant charnière à plus dâun titre, 1989-1990 sâest distingué par lâaccord de Taèf (1989)[6], lequel consacra la tutelle syrienne sur le Liban[7] et dans la foulée, la syrianisation autoritaire qui se saisira de la vie politique libanaise, et, dernier des traits qui mériterait dâêtre retenu dans la perspective qui est la nôtre, la montée en puissance[8] du capital financier. Ce sont ces faits qui, au terme de la guerre, introduiront de nouveaux types de rapports de pouvoir, lesquels ne manqueront pas de donner un tour nouveau à la gouvernementalité confessionnelle.
Non pas que le système politique eût changé ! Câest toujours le même système confessionnal-clientélère. Mais par contre ce qui a changé, et du tout au tout, constituant le fond du nouveau mode de gouvernance, ce sont la grammaire des rapports gouvernants/gouvernés et la nature du régime politique.
GRAMMAIRE DES RAPPORTS GOUVERNANTS/GOUVERNÃS
Dans la gouvernance dâavant-guerre, le respect des sujets de la communauté (les gouvernés), comme sujet de droits et de devoirs, par ses dirigeants (les gouvernants) pour le bien de la communauté â on était dans une logique holiste -, était la politique suivie. Certes, sâils ne sont pas, dans le système dâalors, des sujets de la politique, ils constituaient néanmoins des sujets dans la politique communautaire, statut quâils perdront dans la gouvernance de lâaprès-guerre. Et la révolte dâOctobre peut se comprendre ou sâinterpréter comme un refus des Libanais dâêtre méconnus ou, ce qui revient au même, une comme lutte pour leur reconnaissance politique, cependant plus seulement au regard de la communauté mais à celui de lâÃtat que lâon veut précisément et désormais «civil» ou «citoyen».
Le modèle syrien aidant, la nouvelle classe politique[9] sâest ainsi constituée en «société à part», totalement déconnectée, voire coupée de ses sujets respectifs qui ne sont plus que lâobjet de son pouvoir, tout au plus un simple moyen, plutôt que sujet dâune politique communautaire; et nous passons dâune logique holiste/communautaire a une logique de chefferie individuelle [zaââma fardiyya]
Et depuis ce tournant de la décennie 1989-1990, la classe politique libanaise, à lâinstar de sa consÅur syrienne, ignore non pas seulement les aspirations de ses gouvernés, mais les gouvernés eux-mêmes.
Depuis, pour elle, câest comme si les Libanais nâétaient pas. Réduits à rien, elle nâen tient pas compte ni ne sâen soucie, dans la mesure où les Libanais, aux yeux de la classe dirigeante, seraient une néantité ou, comme dit Jacques Rancière, des «sans-part»[10], certes, des déshérites ou des exclus du partage de la manne mais, plus radicalement, exclus de la parole en ce que la leur est privée des conditions nécessaires à son expression et ne peut être entendue parce que rendue inaudible du fait quâils ont été «effacés de lâespace public» tout comme de celui de leur communauté. Autocentrée sur elle-même, elle estime nâavoir de compte à rendre à personne et jouit dâune impunité totale[11].
Le comportement de cette classe, toutes ses composantes confondues, est une illustration exemplaire de son je mâen foutisme. Contrairement à ce qui est dit et cru, un conflit nâest pas le contraire dâune relation sociale, bien au contraire, câen est une, mais câest un type particulier de relation social: être en conflit avec quelquâun/un groupe⦠nâest-ce pas en connaître et reconnaître lâexistence plutôt que lâignorer ?
Or la classe politique ne veut même pas reconnaitre quâelle est en conflit avec sa société, et par-là , ne pas reconnaitre[12] quâelle est.
En lâoccurrence, en traitant avec mépris lâIntifada, il sâagit dâun déni dâexistence, non pas seulement de lâIntifada, mais de la société qui sâinsurge, comme lâa démontré à lâenvi son comportement, regardant la rue insurgée sans la voir ni lâentendre, ni vouloir la comprendre, ne cherchant même pas à se réapproprier ses revendications. Câest comme si lâIntifada nâexistait pas et nâa jamais existé. La traitant comme un non-évènement, elle a persévéré dans son jeu de muhâçaça[13] pour former un gouvernement, après la démission de Saad Hariri, non pas de crise ou de salut public, mais des plus ordinaires. Un mépris royal !
Face à la crise â tout comme face à toutes les questions de fond : sur le système et son fonctionnement, sur la corruption, sur les gros scandales â la classe politique se comporte de même : elle fait front commun, resserre ses rangs et dénie tout quand bien même bien elle sâaffronterait férocement sur dâautres thèmes, notamment sur la politique étrangère.
Or, ce qui sâest exprimé à travers la révolte dâOctobre, nâest-ce pas précisément la quête de dignité, câest-à -dire la volonté des Libanais dâéchapper au mépris de ses dirigeants et de mériter enfin ce que leur confère ce beau nom de peuple quâon leur dénie ?
CARACTÃRISTIQUES DU NOUVEAU RÃGIME POLITIQUE
La fin de la guerre nâa pas mis fin à la guerre parce que lâAccord de Taèf, censé y mettre fin, nâa pas réussi à mettre un terme à la lutte des grandes confessions[14] pour la conquête de la ghalaba dâEtat[15].
Bien au contraire, comme projet de réforme du partage des pouvoirs, Taèf a fait passer le Liban dâun Etat dominé par une seule communauté, les chrétiens maronites, à un Etat partagé entre ses différentes grandes communautés. Or une telle formule, ne pouvait achever la guerre : elle ne pouvait quâengendrer de nouvelles luttes pour la conquête de la ghalaba dâEtat.
La pax syriana a pu faire illusion dans la mesure où la tutelle syrienne avait confisqué cette ghalaba à son profit, suspendant la lutte pour sa conquête. Mais sitôt les Syriens partis (2005), la lutte reprit de plus belle[16]. Paraphrasant Clausewitz on pourrait dire, à la suite dâAhmad Beydoun[17], que pour les grandes confessions, la paix, après le retrait syrien, a été une continuation de la guerre par dâautres moyens.
Il est vrai que la lutte pour la conquête de la ghalaba dâÃtat est la marque de fabrique du Liban indépendant.
Mais dans la période dâavant la guerre, les maronites, adossés à la France, puissance mandataire (puis aux Etats-Unis à partir de 1958) avaient réussi à conclure cette lutte â et donc à provisoirement la clore â en lâenlevant à leur profit.
Aussi de son indépendance jusquâaux accords du Caire (1969), à part les troubles de lâété 1958, le Liban sous la ghalaba des maronites connut-il une ère de stabilité et de prosperité. Ce qui ne fut pas le cas après Taèf qui inscrivait le conflit dans le « Préambule » même de lâAccord, lequel stipule dans lâun de ses attendus, lâarticle «J», que «Tout pouvoir qui contredit la charte de vie commune est illégitime et illégal», définissant par là ce quâon désignera par mithâqiyya et quâon peut traduire par «pactualité» (de «pacte») ; conflit qui sera soulignée en abyme par la mise à mort du pouvoir exécutif.
En effet, si les prérogatives du Président de la République ont été, avec Taèf, largement réduites, il reste que Taèf sâest débrouillé pour rendre quasi impossible toute prise de décision gouvernementale dès lors que les prérogatives du chef de lâÃtat ont été transférées au Conseil des ministres qui devient, lui, lâorgane de prise de décision, rendant ainsi collégiale la direction de lâexécutif[18].
Car, dâaprès Taèf toutes les communautés (en tout cas les grandes dâentre elles) doivent se mettre dâaccord sur la politique du pays et, de ce fait, le consensus devient nécessaire pour éviter quâune minorité â ou une seule communauté â ne prenne une décision qui engage le tout[19].
Quand le consensus sâavère impossible, on passe au vote et les décisions sont alors prises à la majorité simple pour les questions courantes pendant que les «sujets essentiels»[20] requièrent lâapprobation des deux tiers des membres du gouvernement, ce qui explique lâacharnement du Hezb et de ses alliés à obtenir le 1/3 de blocage.
En condamnant lâaction du gouvernement au consensus, Taèf le condamnait soit à lâimpouvoir soit à une continuelle épreuve de force ; du coup, le Liban ne traversait plus une crise ni nâétait en crise, mais dans un temps en crise quâillustra parfaitement la crise de 2007[21]-2008, qui sera à lâorigine dâun nouveau cycle de crises. Lâincapacité des acteurs libanais à trouver un successeur à Emile Lahoud, en 2007, dans le contexte des tensions aiguës consécutives à lâassassinat de Rafiq Hariri (2005), au retrait syrien (2005) et à la guerre de 2006, entraîne une vacance de la Présidence. Une série de manifestations et de sit-in, conduites par le duo chiite (Hezbollah-Amal), auquel sâassociera le Courant patriotique libre (CPL) de Michel Aoun, condamna à la mort économique et social le Centre-ville. Rien nây fit.
Les 7 et 8 mai 2008, le Hezbollah et ses alliés du 8 Mars prirent le contrôle de Beyrouth. Il a fallu la médiation du Qatar et les accords de Doha pour résoudre la crise.
Mais par de-là les solutions attendues â élection dâun nouveau Président de la République (le général Michel Sleiman), formation dâun gouvernement dit dâunité national â la crise ne fut réglée au vrai que par lâinstauration dâun droit de veto (le 1/3 de blocage) accordé aux 8-Marisistes, qui conclurent ainsi, à leur avantage â notamment à celle du Hezbollah[22] -, la marche vers la conquête de la ghalaba dâÃtat.
à la fin du mandat de Michel Sleiman (mai 2014), lâabsence dâaccord â un défaut de consensus â entraine à nouveau une longue vacance du poste qui perdurera jusquâà 2018. Dans le même temps, le gouvernement a luiâmême été partiellement ou totalement entravé dans son action, soit à cause de longues périodes de consultation pour la nomination dâun Président de Conseil, soit à cause de la démission dâune partie du gouvernement. Enfin, les élections législatives prévues en 2013 ont été repoussées à deux reprises, faute de consensus sur la loi électorale. Ce blocage des institutions nâest-il pas la traduction politique de lâimpossible consensus et nâa-t-il pas eu pour conséquence de mettre lâÃtat et le pouvoir en régime de crise.[23]
Vingt-neuf ans après la fin de la guerre, lâÃtat a prouvé quâil était incapable de sâimposer comme autorité centrale et continue.
A cette crise institutionnelle, sâajoute la dérive de la classe politique mis en place par les milices entre 1975 et 1990 et la Syrie après Taèf. Réduisant son ambition politique à lâextrême, il semble bien que la classe politique post-Taèf nâait eu pour tout projet politique ou de société, et en tout cas pour seul programme dâaction, que celui de se maintenir au pouvoir pour ses privilèges matériels et symboliques, à travers la sauvegarde de sa clientèle. Aussi a-t-elle choisi de détourner le contrat social vers un contrat entre chefs communautaires (les zuâamââ), détournement qui passe par la captation des ressources de lâÃtat en faveur de ses intérêts clientélistes et de ses intérêts privés, en flagrante contradiction avec lâintérêt des Libanais.
Dès lors, lâobtention et la distribution de la manne politique feront lâobjet de luttes acharnées. La culture consensuelle du système libanais, et le perpétuel partage des pouvoirs qui sâensuivait, exigeaient lâemprise des élites sur les ressources disponibles pour être à même de se répartir systématiquement les parts (muhâçaça) entre les principaux acteurs. Aussi lâoligarchie au pouvoir a-t-elle canalisé de manière parasitaire les ressources de lâÃtat vers ses réseaux clientélistes et, par la force des choses, elle sâest très fortement intriquée avec les milieux dâaffaires (immobilier, banque, commerce, tourisme, â¦).
Selon la presse spécialisée[24], en 2013, 29% du capital de 7 banques est entre les mains de huit familles comptant des hommes politiques, dont certains de premier plan. Ce qui amène à sérieusement sâinterroger sur lâindépendance des politiques gouvernementales, notamment en matière de réduction de la dette dont le service représente 36% du budget de lâÃtat. Or, les dividendes issus des bons du Trésor représentent 280 millions de dollars soit 31,8% du total des revenus du secteur. Des politiques de diminution significative de la dette auraient ainsi pour conséquence de réduire les revenus de ces acteurs politiques.
Enfin, facteur aggravant car il faut bien que les banques placent leurs excédents de trésorerie, elles nâont rien trouvé de mieux à faire que dâinvestir dans des obligations de lâÃtat libanais, qui ne valent pas grand-chose, vue la dette du pays â mais pour lesquelles lâÃtat paye un intérêt démesurément supérieur aux taux du marché à seule fin dâobtenir les liquidités dont il a besoin (de 4% à 7% au-dessus du marché selon les cas !) le système a continué à tourner avec des rémunérations de dépôts supérieures au marché, afin dâattirer lâargent de nouveaux souscripteurs.
Lâincapacité du système à gérer sa propre crise est évidente, les dirigeants ne cherchant pas de réponse, ni politique ni autre, aux problèmes du Liban
Ainsi, Octobre ne sâorigine pas seulement dans lâincapacité de lâÃtat, mais bien plus dans le je mâen foutisme affiché des responsables à répondre et à apporter des solutions efficaces aux problèmes quotidiens de la population, cependant que le Liban est en état dâurgence économique depuis belle lurette, quâil connait un taux de chômage des jeunes à plus de 30%, quâun quart de sa population vit sous le seuil de pauvreté, que sa dette publique avoisine les 90 milliards de dollars, soit 150% du PIB, quâil manque cruellement dâinfrastructures, que des coupures quotidiennes dâélectricité et dâeau potable sont le lot quotidien des Libanais
3 â LIMITES ET PROMESSES DU SOULÃVEMENT DâOCTOBRE 2019
«Je me révolte, donc nous sommes.» Albert Camus, LâHomme révolté
Le soulèvement dâoctobre est, dans lâhorizon libanais, un évènement à la frontière des évènements, comme lâailleurs de tous les évènements qui peuvent ou ont pu lui ressembler: un événement où le «bon peuple», muet, pitoyable, consentant, soumis sâest brusquement levé en cette nuit dâoctobre pour se transformer en autre chose, en «un peuple pour de vrai».
Peu importe le nom quâon lui donnera, lâessentiel étant cette rupture dans lâordre établi. Certes, lâordre ancien nâa pas été renversé, ni remplacé par un autre nouveau, mais lâIntifada restera comme un événement mémoire qui a réussi à changer, aux yeux dâune partie des Libanais â et de tous, peut-être, par la suite â le sens de la société et de la politique.
Sans doute on ne peut déterminer, au moment même dâune crise, si cette dernière est un élément constitutif dâune révolution ou si elle nâest quâun simple mouvement de révolte, mais dès lors quâune révolution nâest pas identifiable sur le moment même de sa réalisation il est nécessaire de laisser un espace temporel entre le déclenchement de la crise et sa suite, pour apprécier dans toute son ampleur la réalité et lâeffectivité du changement de paradigme. Néanmoins, rupture il y a eu, changement de discours et dâimaginaire social il y a eu ; peut-être pas assez fortement pour que sâélabore une «formation sociale», câest-à -dire que sâinventent dâautres rapports sociaux et que se disposent les vecteurs politiques (partis, relais sociaux) à même de réaliser les aspirations de cette formation en gestation et de les organiser en vue de la bataille politique qui se prépare.
Dans le cas du Liban la formation sociale en voie de naitre ne sâest pas encore engendrée en culture populaire de masse ni ne sâest dotée de ses vecteurs politiques et sociaux suffisamment transversaux et forts pour renverser les puissantes structures communautaires ; aussi, parallèlement à la rue révolutionnaire, a subsisté tout au long de lâIntifada des rues confessionnelles (chiite, chrétienne/maronite, druze, sunnite) concurrentes.
Ce qui aura manqué à lâIntifada dâoctobre, câest probablement une pensée de la politique comme rapport de force stratégique à lâÅuvre. Il y a comme une valorisation de la révolte pour elle-même, sans nécessairement de traduction politique, comme sâil suffisait de manifester et de tenir les places publiques pour que le pouvoir en place cède. Or le moment crucial pour réussir un moment de bascule est celui où lâon construit cette stratégie pour aboutir à un véritable renversement politique. Or, bien que le voulant, il nây a pas eu, face au pouvoir, une formation sociale qui prenne conscience dâelle-même et puisse sâimposer.
Et quand bien même lâIntifada ne pourrait pas changer la gouvernementalité du Liban, le Liban, lui, ne pourra plus faire comme si lâIntifada nâa pas eu lieu. Car si le retour au statu quo ante nâest plus possible, un changement radical â à savoir la suppression complète de lâoligarchie au pouvoir â reste peu probable.
Mais, comme lâindique le slogan dâExtinction Rebellion[25], « Quand lâespoir meurt, lâaction commence».
Les Libanais nâespèrent rien quant à la capacité des dirigeants à gouverner autrement. Mais câest précisément cette désillusion qui fait la force de leur Intifâda et la rend immaîtrisable et « ingouvernable » par ceux du pouvoir en ce que, désormais et de plus en plus, le Pouvoir et les communautés perdront la capacité à orienter lâaction collective de leurs sujets et à discipliner leurs conduites au nom de leur «rationalité».
En ce sens lâIntifada dâoctobre a réussi à mettre en crise les dispositifs de gouvernementalité libanais. Le refus dâêtre gouverné comme il lâétait est, pour le et les pouvoir/s en place, tout simplement désarmant.
Depuis octobre, quelque chose sâest déclenché et ne quittera plus les Libanais.
RÃFÃRENCES
[1] Cité par Mounia Bennani-Chraïbi et Olivier Filleule, «Pour une sociologie des situations révolutionnaires. Retour sur les révoltes arabes», Presses de Sciences Po | Revue française de science politique, 2012/5 â Vol. 62, pp. 767-796. Article disponible en ligne à lâadresse: http://www.cairn.info/revue-francaise-de-science-politique-2012-5-page-767.htm
[2] Pour les sens de Hirâq et Intifâda, cf. Kadour Naimi, « »Hirak » ou « intifadha »?», URL :http://kadour-naimi.over-blog.com/2019/07/hirak-ou-intifadha.html; Akram Belkaid, «Hirak. Aux origines dâun mot», URL: https://orientxxi.info/magazine/hirak,3418 : consultés, ââ15/11/â2019.
[3] Michel Foucault, Du gouvernement des vivants. Cours au Collège de France, 1979-1980, éd. M. Senellart, Paris, Gallimard-Seuil-EHESS («Hautes Ãtudes»), 2012.
[4]Â Mathieu Potte-Bonneville, Foucault, Paris, Ellipses, 2010. SPN.
[5] France 24, jeudi 16/01/2020, «Les politiques ne voient pas quâon a faim» https://www.france24.com/fr/20200116-crise-%C3%A9conomique-au-liban%C2%A0-les-politiques-ne-voient-pas-qu-on-a-faim. (SPN)
[6]Â suivi de la loi constitutionnelle de 1990
[7] «On» parle de «tutelle syrienne» ou de la « mainmise syrienne » alors que lâon devrait parler de la ghalaba syrienne. Mais passons !
[8] La montée en puissance du capital financier remonte à lâépoque de Rafiq Hariri qui mettra en place les mécanismes aboutissant à la crise actuelle. En effet, sa politique économique â plutôt financière quâéconomique â était basée sur un endettement public important, des taux dâintérêts avantageux pour le système financier et bancaire, mais pas pour le secteur productif (économie de rente), ou encore le maintien coûteux pour les réserves monétaires de la parité entre livre libanaise et dollar. Avec le temps, une vingtaine dâannées, cette politique, basée sur de la dette pour payer principalement de la dette et pariant sur une croissance indexée sur des secteurs comme les investissements étrangers, le BTP et le tourisme dans une région politiquement instable, est devenue destructrice de richesse. Voir, François El Bacha, «Un changement audible du discours politique et économique au Liban mais qui nâest pas encore suffisant», Libnanews, 12 février 2020, https://libnanews.com/un-changement-audible-du-discours-politique-et-economique-au-liban-mais-qui-nest-pas-encore-suffisant/, « Au crépuscule du Haririsme économique », 14 février 2020, https://libnanews.com/au-crepuscule-du-haririsme-economique/, consulté : 14/02/2020 ;
Jean-Pierre Sereni, « Le pitoyable effondrement du « miracle » financier libanais », URL : https://www.french.alahednews.com.lb/33608/358, consulté : 25/01/2020.
[9] La classe politique dont il est question constitue une oligarchie clientéliste et se compose de trois segments: les vieilles familles «féodales» et les notabilités dâavant-guerre qui ont réussi, sauf dans la communauté chiite, à se reconduire dans le jeu politique ; les élites issues de la guerre (pour les sunnites Rafiq Hariri, le duo chiite Amal et Hezbollah, le druze Walid Joumblatt, les chrétiens Michel Aoun et Samir Geagea qui la rejoindront, en 2005, après le retrait syrien. Tous au pouvoir guerrier à lâexception de Hariri au pouvoir financier) ; enfin le club des grands financiers (banquiers, hommes dâaffaires, milliardaires) qui sont montés en puissance à partir des années 1990.
[10] Jacques Rancière, La Mésentente. Politique et philosophie, Galilée, 1995. Voir également, Guillaume Gourgues, «Sans-part», DicoPart, https://www.dicopart.fr/fr/dico/sans-part; Etienne Balibar, La Crainte des masses, Galilée, 1997.
[11] La liste des scandales de toutes sortes, demeurés sans jugement et impunis, est impressionnante. Citons les plus célèbres :
- Electricité/EDL (39 milliards de dollars, dépensés entre 2005 et 2019 pour «restaurer» lâEDL qui ne lâa jamais été);
- 2005-2009, Sanioura est accusé dâavoir «fait disparaitre» 11 milliards de dollars lors de son mandat ;
- 2005-2008, Mohammed Safadi est accusé dâavoir raflé Zeitouna Bay, pendant quâil était ministre ;
- 2015, crise des déchets ou un milliard de dollars dâaide internationale aurait été détourné au profit de plusieurs parties prenantes locales et européennes ;
- 2016 scandale Ogero où son directeur général, Abdel-Moneim Youssef a été déféré devant le premier juge dâinstruction ;
- 2017, scandale de lâEden Bay où son promoteur, Wissam Achour â proche de Hariri et ancien gendre du Président de la Chambre Nabih Berri â a obtenu le droit de construire sur le sable, à une dizaine de mètres du rivage, alors que câest interdit par la loi ;
- 2019, le ministre Gébrane Bassil et gendre du Président Michel Aoun est accusé par le quotidien Ad-Diyar de détournements de fonds publics, blanchiment dâargent et enrichissement illicite. Aucune plainte nâa été portée contre le quotidien ;
- le Conseil de Développement et de Reconstruction (CDR) est mis en examen par le procureur financier ;
- 2019, Ghada Aoun, procureur du Mont Liban, a mis en examen lâancien Premier ministre, Nagib Mikati, son fils Maher et son frère Taha ainsi que la Banque Audi, pour sâêtre enrichi de manière illégale dans le cadre de prêts subventionnés par la Banque du Liban (BDL), pour des dizaines de millions de dollars.
[12] Pour les concepts de « reconnaissance » et de « mépris », voir Axel Honneth, La Lutte pour la reconnaissance, Trad. de lâallemand par Pierre Rusch, Ãditions du Cerf, 2000, Réédition : Gallimard, «Folio essais», 2013 ; La Société du mépris. Vers une nouvelle Théorie critique, La Découverte, 2006 ; et bien évidemment Hegel, Phénoménologie de lâesprit.
[13] ⦠que Georges Corm traduit par «système de dépouille», à la base du clientélisme-communautaire : «chaque communauté sâapproprie un secteur de lâéconomie [ou une part du pouvoir], ce qui nuit au développement économique du pays», Jenny Saleh, Georges Corm : « Le Liban nâest pas sorti de son statut dâÃtat tampon »», URL : https://www.middleeasteye.net/fr/entretiens/georges-corm-le-liban-nest-pas-sorti-de-son-statut-detat-tampon?fbclid=IwAR30IQhZpa80QuFRKr0iArkJSICKZiO3uyZmdkL-AZHbxndg2OSrJXxrj9E, consulté : â 24/12/â2019. En ce sens le système confessionnel, tel quâil a été conçu, ne peut que conduire et à un système de corruption parce que chaque zaâîm communautaire est dans un marchandage permanent avec les autres pour parvenir à une espèce dâéquilibre dans lequel chacun veut sa part du gâteau ; et à lâimmobilisme politique.
[14] Il y a, au Liban, confessions et confessions. Jâappelle grandes confessions ses acteurs qui pèsent sur son destin, infléchissent sa politique et qualifient sa conjoncture. Le Liban en a connu quatre, par ordre dâapparition: les maronites et les druzes entre 1830 et 1860, les sunnites à lâépoque du mandat et de lâindépendance, les chiites entre 1964 et 1982 (Moussa Al-Sadr â naissance du Hezbollah).
[15] En fait Taèf consacre et amplifie le système confessionnel issu du Pacte national de 1943 qui a amplement prouvé quâil nâétait pas viable, Les communautés libanaises y sont reconnues dans leur double fonction dâagents politiques â en place et lieu des citoyens â et de centres de pouvoir. De surcroît, lâalliance entre maronites et sunnites y est toujours considérée comme pivot de lâéquilibre communautaire alors que lâémergence de la communauté chiite comme acteur majeur de la scène libanaise et son aspiration à un rôle politique proportionnel a son importance nây est pas pris en compte.
[16] En 2005, après lâassassinat de Rafiq Hariri et le retrait syrien du Liban, deux grandes coalitions, foncièrement géopolitiques, sont nées: celle dite du 14-Mars, mené par le clan Hariri et comprenant les Forces libanaises de Samir Geagea et le Parti socialiste progressiste de Walid Joumblatt, et parrainé par Riyad; celle du 8-Mars, mené par le Hezbollah et ses alliés (Sleiman Frangié, Omar Karamé, auxquels viendra se joindre Michel Aoun qui conclut, en février 2006, un accord avec le Hezbollah) et parrainé par Damas et Téhéran.
[17] Déjà cité. Beydoun, dâailleurs, reprend la formule à Foucault.
[18] Le pouvoir exécutif appartient au Conseil des ministres et non au chef du gouvernement â qui ne joue que, formellement, un rôle prépondérant: il convoque le Conseil, en fixe lâordre du jour, est responsable de lâexécution â et non de la conception â de la politique générale et donne les directives en vue de garantir la bonne marche des affaires. Il nâest que le Premier des ministres, mais il ne leur est pas hiérarchiquement supérieur et ne détient pas de prérogatives constitutionnelles par rapport au reste des ministres.
[19] Dans le cas libanais post-Taèf, la recherche à tout prix du consensus nâimplique pas lâéradication du conflit, ni ne vise à éliminer la lutte pour la ghalaba, mais à le gérer aux moindres frais. Dans un tel régime en effet, qui ne tolère pas les adversaires et où toute voix opposée est présentée comme celle dâun ennemi, la confrontation « nous/eux » ne se présente pas comme une confrontation politique entre des adversaires mais comme une opposition radicale entre des ennemis.
Câest bien pour cela quâil faut, à tout prix, gérer cet antagonisme pour ne pas sombrer dans la guerre; il faut donc chercher à transfigurer ce qui, par nature, est antagonistique en agonistique, le consensus étant précisément ce cadre où les conflits pourront prendre la forme dâune confrontation agonistique entre adversaires au lieu de se manifester par une lutte antagoniste entre ennemis.
[20] Taèf énonce, comme « sujets essentiels » : « lâétat dâurgence, la guerre et la paix, la mobilisation générale, les accords internationaux, le budget général de lâEtat, les plans de développement intégral de longue durée, la nomination aux postes de fonctionnaires de première catégorie ou aux charges équivalentes, la révision de la carte administrative, la dissolution de la Chambre des députés, les lois électorales, les lois réglementant la naturalisation, le statut personnel, la révocation des ministres ».
[21] 2007 a été témoin dâun dysfonctionnement sans précédent des trois principales institutions du pays. Le Parlement, présidé par un chiite, nâa pas été réuni en session parlementaire pendant près dâun an. Le gouvernement, présidé par un sunnite, est paralysé parce quâillégitime (non mithâqi) depuis la démission, novembre 2006, des ministres chiites. Enfin, la présidence de la République, dévolue à un chrétien maronite, est vacante depuis la fin du mandat dâEmile Lahoud, le 24 novembre 2007.
[22] Dâautant que le Hezb, après la guerre de lâété 2006, émergeait à la fois comme une force politique libanaise incontournable et comme un acteur régional.
[23] Crises des élections du Président de la République
| 1998-2007 | Emile LahoudFin de son mandat : 23 novembre 2007Six mois de vacance présidentielle |
| 2008-2014 | Michel SleimanDate de son élection : 25 mai 2008Fin de son mandat : 24 mai 2014 |
| 31 octobre 2016 : Michel Aoun | 28 mois de crise, soit, 2 ans et 4 mois de vacance présidentielle |
| En neuf années (2007 et 2016)le Liban aura vécu le ~ 1/3 de ce temps en vacance présidentielle :34 mois , soit ~ 3 années |
Crises de formation des gouvernements
| 2005-2009 : Sanioura | Seul gouvernement rapidement formé : 19 jours de négociations |
| 2009-2011 : Hariri | 05 mois dââpres négociations |
| 2011-2014 : Najib Mikati | 05 mois dââpres négociations |
| 2014-2016 : Tammam Salam | 11 mois dââpres négociations |
| 2016-2019 : Hariri | 08 mois dââpres négociations |
| 29 octobre 2019 | Démission de Hariri/Intifâda |
| Hassan DiabDésignation : 19.12.2019Formation : 21.01.2020 |  01 mois après sa désignation03 mois après la démission de Hariri |
| En 10 ans (2009-2019) il y a eu ~ 30 mois de vacance du pouvoir exécutif pendant lesquelsles gouvernements nâétaient en charge que de lâexpédition des affaires courantes. |
[24] Ãric Verdeil, «Un système politique à bout de souffle», Presses de lâIfpo, Publications de lâInstitut français du Proche-Orient, URL : https://books.openedition.org/ifpo/10730, consulté : 31/01/2020 ; Aude Martin, «Liban: derrière la crise, une porosité entre lâEtat et les banques», Alternatives économiques, https://www.alternatives-economiques.fr/liban-derriere-crise-une-porosite-entre-letat-banques/00090959, consulté : 10/02/2020 ; La Croix, «Liban, une économie en état critique», https://www.la-croix.com/Economie/Monde/Liban-economie-etat-critique-2019-10-30-1201057529, consulté : 10/02/20.
[25] Mouvement mondial de désobéissance civile en lutte contre lâeffondrement écologique et le réchauffement climatique, lancé en octobre 2018 au Royaume-Uni.
Illustration
https://commons.wikimedia.org/wiki/Category:2019_Lebanese_protests





