Dans un pays où l’obscurité rythme le quotidien, le gouvernement libanais, sous la houlette du Premier ministre Nawaf Salam, tente une nouvelle offensive pour reprendre la main sur le chaos énergétique. Au cœur de cette bataille, les générateurs électriques privés, ces mastodontes diesel qui alimentent près de 90 % des besoins en électricité des ménages, sont dans le viseur. Lors d’une réunion au Grand Sérail le 13 août, l’exécutif a dégainé un ultimatum : 45 jours pour que les propriétaires de ces machines se plient à une réglementation stricte, sous peine de sanctions lourdes. Mais dans un Liban miné par la crise économique, l’instabilité politique et une infrastructure énergétique en lambeaux, ce tour de vis peut-il réellement changer la donne ? Retour sur une mesure audacieuse, mais semée d’embûches, dans un secteur où se croisent profits colossaux, pollution alarmante et désespoir des citoyens.
Une crise énergétique au cœur du drame libanais
Depuis des décennies, le Liban vit au rythme des coupures d’électricité. Électricité du Liban (EDL), l’opérateur public, ne fournit qu’un filet d’énergie, souvent limité à quelques heures par jour dans les zones les plus chanceuses. La panne majeure survenue le 12 août 2025, causée par l’humidité et les fortes chaleurs endommageant un transformateur à haute tension de la centrale de Zouk, a encore plongé des régions entières dans le noir. EDL a promis un rétablissement progressif, avec la reconnection des centrales à gaz de Doueik et Jiyeh et des moteurs inversés de Zouk Mosbeh et Jiyeh. Mais ces annonces, répétées à l’envi, ne masquent pas la réalité : le réseau public, vétuste et sous-financé, est incapable de répondre à la demande.Dans ce vide, les générateurs privés ont prospéré, devenant une bouée de secours aussi incontournable que coûteuse. On estime entre 33 000 et 37 000 le nombre de ces machines diesel disséminées à travers le pays, générant un marché annuel de 3 milliards de dollars et employant environ 13 200 personnes. Mais ce secteur, souvent qualifié de “mafieux” par les critiques, est un gouffre financier pour les ménages et un désastre écologique pour le pays.
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Des ménages asphyxiés par les coûts
Pour les Libanais, le recours aux générateurs n’est pas un choix, mais une nécessité. En juillet 2025, le tarif officiel du kilowattheure (kWh) s’élevait à 32 790 livres libanaises (environ 0,37 dollar), une hausse par rapport aux 31 634 LL/kWh du mois précédent. À cela s’ajoutent des frais fixes exorbitants : 385 000 LL (4,29 dollars) pour un abonnement de 5 ampères, 685 000 LL (7,64 dollars) pour 10 ampères, et des suppléments pour les installations triphasées, comme les ascenseurs (985 000 LL). Dans les zones rurales ou montagneuses, à plus de 700 mètres d’altitude, une majoration de 10 % s’applique, alourdissant encore la facture.Ces coûts, dans un pays où le salaire minimum stagne à des niveaux dérisoires et où l’inflation galopante a pulvérisé le pouvoir d’achat, pèsent lourd. En moyenne, les dépenses liées aux générateurs engloutissent 44 % du revenu mensuel des ménages, et jusqu’à 88 % pour les 20 % les plus pauvres. Pour beaucoup, payer l’électricité signifie renoncer à des besoins vitaux : nourriture, médicaments, éducation. Les témoignages abondent sur X, où des citoyens dénoncent des factures “astronomiques” imposées par des opérateurs peu scrupuleux, souvent en violation des tarifs officiels fixés par le ministère de l’Énergie et des Eaux.
Un désastre environnemental et sanitaire
Au-delà de l’impact économique, les générateurs diesel sont une catastrophe écologique. Une étude de l’Université américaine de Beyrouth, publiée en avril 2024, révèle que les niveaux de polluants cancérigènes dans la capitale ont doublé depuis 2017. Près de 40 % de l’exposition quotidienne aux substances cancérigènes provient de ces machines, qui rejettent des particules fines et des gaz toxiques dans des quartiers densément peuplés. Résultat : une augmentation de 30 % des cas de cancer à Beyrouth depuis 2020, et un risque global de cancer accru de 50 %. Les habitants des zones urbaines, où les générateurs ronronnent à chaque coin de rue, paient un tribut sanitaire aussi lourd que financier.
L’offensive du gouvernement : une régulation sous haute tension
Face à ce constat, le gouvernement de Nawaf Salam a décidé de frapper fort. Le 13 août, une circulaire signée par le Premier ministre impose des mesures draconiennes aux propriétaires de générateurs. Parmi elles : l’installation obligatoire de compteurs électroniques certifiés pour mesurer précisément la consommation, l’ajout de filtres pour réduire les émissions polluantes, et le respect strict des tarifs fixés par le ministère. Les contrevenants s’exposent à des amendes, à la saisie de leurs équipements et à des poursuites judiciaires. Les administrations locales, en coordination avec le ministère de l’Intérieur, sont chargées de faire respecter ces règles dans un délai de 45 jours.Le ministre de l’Information, Paul Morcos, a insisté sur l’urgence de mettre fin aux “abus” des opérateurs, qui profitent de l’absence de concurrence et de la dépendance des citoyens. Mais cette volonté de régulation se heurte à des obstacles de taille. Le secteur des générateurs, bien que techniquement illégal, est profondément enraciné dans l’économie libanaise. Il est soutenu par des réseaux d’influence politico-économiques, où des figures locales et des factions politiques tirent des bénéfices substantiels. Réguler ce marché, c’est s’attaquer à des intérêts bien établis, dans un pays où la corruption et le clientélisme gangrènent l’action publique.
Une infrastructure publique à bout de souffle
Parallèlement, le gouvernement tente de relancer le réseau public pour réduire la dépendance aux générateurs. Le ministre de l’Énergie, Joe Saddi, a multiplié les annonces : réhabilitation des centrales endommagées, notamment celles affectées par le conflit avec le Hezbollah, et accélération des projets d’énergie renouvelable. Un prêt de 250 millions de dollars de la Banque mondiale, approuvé par la commission parlementaire des Finances, doit financer la reconstruction du réseau et le développement de 250 MW de capacité photovoltaïque. Mais ce prêt, bloqué par des désaccords sur les garanties de transparence, illustre les lourdeurs bureaucratiques et les luttes de pouvoir entre factions, notamment entre les Forces libanaises et le Courant patriotique libre, qui se disputent le contrôle du ministère de l’Énergie.Saddi mise également sur le solaire comme “pilier stratégique” pour réduire les coûts de production, avec des projets de centrales de 100 à 150 MW. Des initiatives pilotes, soutenues par la coopération allemande, alimentent déjà des écoles et des dispensaires dans des zones rurales. Mais ces efforts, bien que prometteurs, restent embryonnaires face à l’ampleur des besoins. Le réseau public souffre de pertes techniques et non techniques colossales (plus de 40 %) et d’une dépendance chronique aux importations de carburant, dont les coûts plombent les finances d’EDL.
Soupçons de sabotage et fragilité politique
L’équation énergétique est encore compliquée par des suspicions de sabotage. Joe Saddi a évoqué des informations non confirmées pointant des actes intentionnels dans certaines centrales, notamment à Zouk. Une enquête a été confiée au procureur public, mais ces allégations, dans un climat de méfiance généralisée, risquent d’alimenter les tensions politiques. Le Liban, sans président depuis octobre 2022 et avec un gouvernement intérimaire aux pouvoirs limités, peine à mettre en œuvre des réformes structurelles. L’absence d’un régulateur indépendant pour le secteur énergétique, prévue par la loi depuis 2002, est un frein supplémentaire.
Une société sous pression
Les générateurs, bien qu’indispensables, cristallisent les frustrations d’une population à bout. Sur X, les messages oscillent entre colère et résignation. “On paie des fortunes pour respirer du poison”, écrit un internaute beyrouthin, tandis qu’un autre ironise : “Le gouvernement veut réguler les générateurs, mais qui va réguler le gouvernement ?” Les inégalités se creusent : les plus riches s’équipent de systèmes solaires domestiques, tandis que les plus pauvres s’endettent pour quelques heures de lumière.Le pari du gouvernement est ambitieux, mais les défis sont immenses. Réguler un secteur aussi ancré dans les rouages du système libanais, tout en relançant un réseau public à l’agonie, relève de la quadrature du cercle. Les 45 jours imposés aux propriétaires de générateurs seront un test crucial pour mesurer la crédibilité de l’État. Mais dans un pays où chaque crise semble insoluble, la lumière, au propre comme au figuré, reste une promesse fragile.



