Une baisse modeste dans un contexte économique fragile
En juillet 2025, l’inflation annuelle au Liban s’est établie à 14,27 %, en recul par rapport aux 15,00 % enregistrés en juin, selon l’Administration centrale de la statistique (CAS). Cette décrue, bien que notable, s’inscrit dans une tendance amorcée depuis un an et demi, portée par la dollarisation croissante des transactions économiques et la stabilisation du taux de change depuis août 2023. La fin du conflit Iran-Israël en juin 2025, qui a permis une normalisation partielle des routes maritimes en mer Rouge, a également contribué à réduire marginalement les coûts d’importation. Cependant, l’inflation libanaise reste significativement supérieure à celle des marchés émergents, et des secteurs clés comme l’éducation, le logement et l’alimentation continuent d’afficher des hausses de prix importantes. Ce ralentissement, loin d’être synonyme de reprise, met en lumière les défis structurels d’une économie en crise depuis 2019, marquée par une dévaluation monétaire massive, une contraction économique sans précédent et des tensions géopolitiques persistantes.
Les déterminants macroéconomiques de la baisse de l’inflation
La réduction de l’inflation à 14,27 % en juillet 2025 s’explique par plusieurs facteurs conjoncturels et structurels. Depuis août 2023, le taux de change de la livre libanaise s’est stabilisé autour de 89 500 livres pour un dollar, après une dévaluation de plus de 98 % depuis 2019. Cette stabilité, bien que fragile, a été rendue possible par une dollarisation quasi totale des transactions commerciales, notamment dans le commerce de détail, l’immobilier et les services. « La dollarisation a permis de limiter la volatilité des prix, mais elle reste une solution palliative », explique un économiste de l’Université américaine de Beyrouth. En effet, si cette pratique a freiné l’hyperinflation – qui avait atteint 231,3 % en 2023 selon la Banque mondiale – elle a également accentué les inégalités, excluant les ménages dépendants des salaires en livres libanaises.
Un autre facteur déterminant est la fin de la guerre entre l’Iran et Israël en juin 2025, qui a apaisé les perturbations dans la mer Rouge. Ces tensions avaient, en 2024, renchéri les coûts de transport maritime, augmentant les prix des biens importés, dont le Liban dépend à plus de 80 % pour ses besoins alimentaires et énergétiques. « La normalisation des routes maritimes a réduit les frais de fret d’environ 10 à 15 % », indique un importateur basé au port de Beyrouth. Cette amélioration a permis une baisse marginale des prix à l’importation, bien que l’impact reste limité face aux coûts structurels élevés du marché libanais.
Sur le plan intérieur, la crise des déplacés internes, consécutive aux combats de 2024 dans le sud, la Bekaa et les banlieues sud de Beyrouth, continue d’exercer une pression inflationniste. Le cessez-le-feu signé avec Israël le 27 novembre 2024 n’a pas suffi à restaurer la confiance : de nombreux déplacés, représentant environ 25 % de la population de ces régions, refusent de rentrer chez eux en raison des violations répétées de l’accord par Israël. Cette situation maintient une demande élevée de logements dans des zones comme Beyrouth et le Mont-Liban, alimentant la hausse des loyers.
Analyse sectorielle : les moteurs de l’inflation
L’indice des prix à la consommation (IPC), calculé par la CAS, révèle des disparités importantes entre les secteurs. Voici une analyse détaillée des principaux postes de dépenses :
- Éducation (6,6 % de l’IPC) : Les coûts de l’éducation ont augmenté de 30,60 % sur un an en juillet 2025. Ce secteur, dominé par les établissements privés, est particulièrement affecté par la dollarisation des frais de scolarité. Les écoles et universités privées, qui représentent plus de 70 % du système éducatif libanais, exigent désormais des paiements en dollars pour couvrir leurs dépenses en devises étrangères (salaires des enseignants expatriés, matériel importé). Cette hausse exclut de nombreuses familles, dont les revenus, souvent en livres libanaises, ne suivent pas l’inflation. « Les frais de scolarité ont triplé en cinq ans », déplore un parent d’élève à Jbeil. Cette dynamique menace l’accès à l’éducation et pourrait aggraver le taux d’abandon scolaire, déjà estimé à 20 % pour les enfants d’âge scolaire par l’UNICEF.
- Logement (13,6 % de l’IPC) : Les coûts du logement ont grimpé de 28,94 % sur un an, avec une hausse notable des nouveaux loyers (+30,08 %). Cette augmentation est directement liée à la crise des déplacés internes, qui a accru la demande de logements dans les zones urbaines sûres. De nombreux déplacés ont payé des loyers annuels d’avance pour sécuriser un logement, souvent en dollars, ce qui a dopé les prix. « À Beyrouth, un appartement de deux chambres peut coûter 1 500 dollars par mois, contre 500 dollars avant la crise », note un agent immobilier à Achrafieh. Les violations du cessez-le-feu par Israël, signalées à plusieurs reprises depuis novembre 2024, dissuadent les retours, maintenant une pression constante sur le marché immobilier.
- Alimentation et boissons non alcoolisées (20 % de l’IPC) : Ce secteur a enregistré une hausse de 21,88 % sur un an. La destruction des terres agricoles dans le sud du Liban lors des combats de 2024 a réduit la production locale de céréales, de légumes et d’huiles, obligeant le pays à s’appuyer davantage sur les importations. « Les coûts des produits de base comme le pain ou l’huile ont doublé en deux ans », explique un commerçant du marché de Tripoli. Avec 80 % de la population vivant sous le seuil de pauvreté, selon les estimations de l’ONU, cette hausse aggrave l’insécurité alimentaire, touchant particulièrement les ménages à faible revenu.
Sur une base mensuelle, l’IPC a progressé de 1,32 % entre juin et juillet 2025, reflétant une pression inflationniste persistante, bien que modérée par rapport aux pics des années précédentes.
Les dynamiques microéconomiques : la demande de biens exclusifs
Un phénomène microéconomique notable contribue à maintenir l’inflation dans certains segments : la demande pour des biens à forte valeur ajoutée, souvent importés, dans les secteurs de l’alimentation et de l’hôtellerie haut de gamme. À Beyrouth, les restaurants de luxe et les hôtels cinq étoiles affichent des prix en dollars comparables à ceux des grandes capitales internationales. Par exemple, un dîner dans un restaurant huppé de Gemmayzé peut coûter jusqu’à 200 dollars par personne, un tarif impensable pour la majorité des Libanais. Cette demande, portée par une élite financièrement à l’abri – souvent liée à la diaspora ou à des revenus en devises étrangères – maintient les prix élevés dans ces niches. « Les importateurs savent qu’il existe un marché pour les produits de luxe, ils fixent donc des marges élevées », explique un analyste économique.
Cette dynamique, bien que marginale, creuse les inégalités dans un pays où la majorité lutte pour accéder aux produits de première nécessité. Elle reflète également une distorsion du marché : tandis que les prix des biens essentiels comme le pain ou les légumes augmentent sous la pression des coûts d’importation, les biens de luxe restent accessibles à une minorité, contribuant à l’inflation dans des segments spécifiques de l’IPC.
Les défis structurels et leurs implications
La baisse de l’inflation à 14,27 % ne doit pas occulter les faiblesses structurelles de l’économie libanaise. La dette publique, estimée à 179,2 % du PIB en 2022 par la Banque mondiale, reste insoutenable, et l’absence de réformes structurelles – dans les secteurs de l’énergie, des finances publiques et de la gouvernance – entrave toute perspective de reprise. La dollarisation, bien qu’ayant stabilisé les prix, a marginalisé les ménages dépendants des salaires en livres libanaises, dont la valeur réelle a chuté de manière dramatique. « Un salaire moyen de 2 millions de livres équivaut à peine à 22 dollars par mois », souligne un employé du secteur public à Beyrouth.
La crise des déplacés internes aggrave ces tensions. Les destructions causées par les combats de 2024 ont dévasté les infrastructures agricoles et économiques dans le sud, limitant la capacité du Liban à relancer sa production locale. Les violations répétées du cessez-le-feu par Israël maintiennent une incertitude qui freine le retour des déplacés, exacerbant la pression sur les ressources urbaines. « Nous vivons dans un état de suspension permanente », confie une déplacée de Khiyam, installée à Beyrouth. Cette situation contribue à maintenir des loyers élevés et à limiter l’offre de biens de première nécessité.
Perspectives économiques et géopolitiques
Le ralentissement de l’inflation à 14,27 % en juillet 2025 offre un répit temporaire, mais il est loin de signaler une sortie de crise. La dépendance aux importations, estimée à 80 % pour les biens de consommation, expose le Liban à la volatilité des marchés internationaux. La stabilisation du taux de change, bien que bénéfique, repose sur une dollarisation qui exclut une large partie de la population. « Sans réformes pour relancer la production locale et restructurer la dette, l’économie restera vulnérable », avertit un économiste basé à Beyrouth.
Sur le plan géopolitique, le respect du cessez-le-feu avec Israël est crucial pour permettre le retour des déplacés et la reconstruction des zones sinistrées. Une stabilisation régionale pourrait également encourager les investissements étrangers, essentiels pour relancer des secteurs comme le tourisme et l’agriculture. Cependant, les tensions persistantes au sud et l’instabilité politique interne, marquée par un vide institutionnel récurrent, limitent ces perspectives. « Le Liban a besoin d’un plan de redressement global, pas de solutions temporaires », insiste un ancien ministre des Finances.



