Bernard Raymond Jabre
À l’heure où l’Occident démocratique et libéral fait face à des puissances ouvertement totalitaires — Iran, Chine, Russie, Corée du Nord, Cuba — l’exigence première devrait être la cohésion. Or cette cohésion ne peut exister que dans le respect mutuel, la confiance stratégique et la fidélité aux principes que l’Occident prétend défendre.
C’est précisément là que le bât blesse dans l’approche du président Donald Trumpconcernant le Canada et le Groenland. Sur le fond, le raisonnement géostratégique n’est pas absurde. Le pôle Arctique est redevenu un axe central de projection militaire, de contrôle des routes maritimes et de surveillance balistique. La présence croissante de flottes russes et chinoises dans ces zones impose une réponse sérieuse, coordonnée et durable.
Mais la manière importe autant que l’objectif. Et c’est ici que la méthode échoue.
Menacer, brusquer ou suggérer une appropriation territoriale unilatérale, même sous couvert de rationalité stratégique, revient à fracturer le camp occidental au moment même où ses adversaires n’attendent que cela. On n’unit pas des alliés en les plaçant devant le fait accompli. On ne consolide pas une alliance en donnant le sentiment que la loi du plus fort prime sur le droit, la souveraineté et la parole donnée.
L’OTAN existe précisément pour éviter ce type de dérive. Elle constitue un outil exceptionnel de coordination militaire, de dissuasion collective et de défense intégrée. Les États-Unis disposent déjà de bases militaires au Groenland depuis des décennies. Le Canada est un allié historique, fiable, engagé. Rien n’empêche — bien au contraire — de renforcer la coopération arctique dans un cadre multilatéral, respectueux et efficace, associant l’Amérique du Nord et l’Europe.
C’est même la seule voie crédible.
Car au-delà de la fracture politique immédiate, il existe un danger bien plus profond. En donnant l’exemple d’une prise de territoire par la force, au détriment du droit international, les États-Unis ouvriraient une brèche stratégique et morale dont ils seraient les premiers à subir les conséquences. Les précédents comptent. Toujours.
Si la première puissance mondiale justifie l’appropriation de territoires, même alliés, au nom de la sécurité ou de la géographie, alors plus rien n’empêche la Chine et la Russie d’invoquer exactement la même logique. Pékin pourra légitimer ses ambitions sur Taïwan ou en mer de Chine méridionale. Moscou pourra étendre son raisonnement bien au-delà de l’Ukraine, en l’habillant des mêmes arguments stratégiques et historiques.
Dans ce cas, ce ne sont plus seulement des frontières qui vacillent, mais le socle même du droit international. L’exemple donné par les États-Unis deviendrait une autorisation implicite offerte aux régimes autoritaires : vous l’avez fait, pourquoi pas nous ?
L’Occident perdrait alors ce qui fait sa véritable force : la capacité de s’opposer à la loi du plus fort avec crédibilité et cohérence.
L’unité occidentale ne peut donc pas naître de l’intimidation interne. Elle repose sur la coopération volontaire, la stratégie partagée et le respect des alliés. Le contrôle des pôles, des voies maritimes et des zones clés est un objectif légitime. Mais il ne peut être atteint durablement que par une alliance renforcée entre les États-Unis et l’Europe, non par la division.
C’est ainsi, et seulement ainsi, que l’Occident restera uni face à ceux qui cherchent à le déstabiliser de l’extérieur en exploitant ses fractures internes.
English version
Western unity cannot be imposed — it must be built
Bernard Raymond Jabre
At a time when the democratic and liberal West is confronted by openly totalitarian powers — Iran, China, Russia, North Korea, Cuba — unity should be the West’s first strategicpriority. Yet unity cannot exist without mutual respect, strategic trust, and fidelity to the principles the West claims to uphold.
This is precisely where President Donald Trump’s approach to Canada and Greenlandreveals its weakness. From a purely geopolitical standpoint, the Arctic question is not irrational. The region has once again become a central theater for military projection, maritime control, and missile surveillance. Growing Russian and Chinese activity in the Arctic demands a serious, coordinated response.
But strategy without method is self-defeating.
Pressuring allies, issuing threats, or suggesting unilateral territorial appropriation — evenunder the banner of long-term security — fractures the Western camp at the very moment when its adversaries are waiting for internal divisions to widen. Alliances are not strengthened through coercion. They are weakened when power replaces trust and law.
That is precisely why NATO exists. It is an extraordinary framework for collective defense, deterrence, and strategic coordination. The United States has maintained military bases in Greenland for decades. Canada has proven itself a reliable and committed ally. There is no obstacle — political or military — to reinforcing Arctic security through cooperative action with Europe and North America.
In fact, this is the only credible path.
Because beyond immediate political damage lies a deeper and more dangerous consequence. By setting the precedent of territorial acquisition by force, at the expense of international law, the United States would open a strategic and moral breach from which it would be the first to suffer. Precedents matter — always.
If the world’s leading power legitimizes territorial appropriation on the grounds of security or geography, then nothing prevents China and Russia from invoking the exact same logic. Beijing could justify actions regarding Taiwan or the South China Sea. Moscow could extendits reasoning far beyond Ukraine, cloaked in similar historical and geopolitical arguments.
In such a scenario, it is not only borders that become unstable, but the very foundations of international law. The example set by the United States would function as an implicitauthorization for authoritarian regimes: you did it — why shouldn’t we?
At that point, the West would lose what has always been its true strength: the moral and legalauthority to oppose the rule of force with legitimacy.
Western unity cannot be forged through internal intimidation. It must be built throughvoluntary cooperation, shared strategy, and respect for allies. Securing the Arctic and criticalglobal routes is a legitimate objective — but it can only be achieved sustainably through a reinforced strategic partnership between the United States and Europe, not through division.
That unity remains the West’s most powerful defense.



