vendredi, janvier 23, 2026

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Services publics au Liban : l’eau et l’électricité au bord du gouffre

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Le Liban, englué dans une crise économique, politique et régionale d’une ampleur inédite, voit ses infrastructures de base s’effondrer sous le poids de décennies de négligence et de défis conjoncturels. L’accès à l’eau potable et à l’électricité, fondamentaux pour la vie quotidienne, devient un luxe pour des millions de Libanais. Dans le sud du pays, les coupures de courant se prolongent, les groupes électrogènes privés s’épuisent, et des villages entiers manquent d’eau potable. Cette situation, aggravée par les tensions régionales de 2024 et 2025, met en péril la santé publique et alimente les tensions sociales. À travers des témoignages de citoyens, des données récentes et une analyse des blocages institutionnels, cet article explore les facettes de cette crise qui menace la survie des populations.

Une crise électrique qui asphyxie le quotidien

Le Sud plongé dans le noir

Dans le sud du Liban, les habitants de régions comme Tyr, Nabatieh ou Bint Jbeil vivent au rythme de coupures d’électricité interminables, parfois jusqu’à 20 heures par jour. Ces interruptions, déjà fréquentes avant les récents conflits, se sont intensifiées avec l’instabilité régionale. Les infrastructures électriques, fragilisées par des décennies de sous-investissement et parfois endommagées par des bombardements, sont à bout de souffle. Électricité du Liban (EDL), l’opérateur public, ne parvient à fournir qu’environ 10 % de la capacité nécessaire dans ces zones. « On vit dans l’obscurité. Les enfants ne peuvent plus faire leurs devoirs, et les commerces ferment à peine ouverts », raconte Fatima, 38 ans, mère de famille à Saïda.

Les causes de cette défaillance sont multiples. Le Liban dépend presque entièrement des importations de fioul pour alimenter ses centrales, mais la crise économique et les sanctions internationales compliquent l’approvisionnement. Les réserves de carburant s’épuisent rapidement, et les fonds manquent pour sécuriser de nouveaux contrats. Par ailleurs, le réseau de distribution, avec des lignes datant pour beaucoup des années 1970, subit des pertes techniques colossales, estimées à plus de 40 % de l’électricité produite. Les projets de modernisation, comme la réhabilitation de la centrale de Zahrani, restent bloqués par des querelles politiques et un manque chronique de financements. « On nous promet des améliorations depuis des années, mais rien ne change », déplore Khalil, un habitant de Nabatieh.

Les groupes électrogènes à bout de souffle

Face à l’incapacité d’EDL à fournir un service fiable, les générateurs privés sont devenus une alternative incontournable. Mais ces solutions, gérées par des opérateurs locaux, montrent leurs limites. À Beyrouth, dans le Mont-Liban ou à Tripoli, les pannes de générateurs se multiplient en raison du coût exorbitant du carburant, des difficultés d’approvisionnement et de l’usure des équipements. « Les gens ne peuvent plus payer. Avant, on facturait 500 000 livres libanaises pour 5 ampères par mois. Aujourd’hui, c’est le triple, et on n’arrive même pas toujours à fournir », explique Mohammad, opérateur dans le quartier de Hamra à Beyrouth.

Cette situation impacte lourdement les ménages et les entreprises. Les hôpitaux, confrontés à une pénurie de carburant, rationnent l’électricité pour maintenir les équipements vitaux en fonctionnement, mettant en danger les patients, notamment ceux en soins intensifs ou sous dialyse. Les petites entreprises, comme les épiceries ou les ateliers, réduisent leurs heures d’ouverture, aggravant le chômage et la précarité. « On ne sait jamais quand on aura du courant. On vit dans une incertitude totale », confie Rania, une commerçante de Tripoli. Dans certaines zones, les habitants doivent choisir entre payer pour l’électricité ou acheter de la nourriture, un dilemme quotidien qui exacerbe la pauvreté.

La pénurie d’eau : une crise humanitaire en gestation

18 villages privés d’eau potable

La crise de l’eau potable frappe durement le Liban, en particulier dans le Sud. Dans 18 villages des régions de Marjayoun et Hasbaya, l’accès à l’eau courante est quasi inexistant depuis des semaines. Les puits, souvent utilisés comme solution de secours, sont soit à sec, soit contaminés par des polluants. Les réseaux de distribution, vétustes et mal entretenus, enregistrent des pertes massives, parfois jusqu’à 60 % de l’eau pompée. « On paie 100 000 livres pour un bidon de 20 litres. Ce n’est pas viable pour une famille », témoigne Ali, un agriculteur de Nabatieh.

Cette pénurie a des conséquences dramatiques. Dans les zones rurales, les habitants parcourent des kilomètres pour s’approvisionner, souvent à des prix prohibitifs. Les écoles, déjà fragilisées par la crise économique, peinent à maintenir des conditions d’hygiène minimales, ce qui accroît les risques sanitaires. Les médecins locaux rapportent une hausse des maladies liées à l’eau, comme les infections intestinales ou les cas d’hépatite A. « Sans eau propre, les gens tombent malades, et les hôpitaux ne peuvent pas suivre », alerte un médecin basé à Tyr.

Un réseau hydraulique à l’agonie

Le réseau hydraulique libanais est dans un état critique. Les canalisations, souvent âgées de plusieurs décennies, sont rongées par la corrosion et mal entretenues. Dans des régions comme la Bekaa ou le Sud, les pertes dues aux fuites dépassent les 50 %, un gaspillage intolérable dans un contexte de pénurie. Les stations de pompage, dépendantes de l’électricité, sont fréquemment à l’arrêt en raison des coupures de courant, aggravant l’incapacité à distribuer l’eau disponible. « On a des canalisations qui datent de l’époque de mes grands-parents. Comment voulez-vous que ça fonctionne ? » s’indigne Nour, une habitante de Zahlé.

Les projets de réhabilitation du réseau, bien que nombreux sur le papier, restent enlisés. Un programme financé par la Banque mondiale pour moderniser le réseau hydraulique de la Bekaa, annoncé en 2020, n’a toujours pas vu le jour, bloqué par des obstacles bureaucratiques et des soupçons de corruption. Les autorités locales, souvent dépassées, se contentent de solutions temporaires, comme la distribution d’eau par camions-citernes, mais ces mesures sont insuffisantes pour répondre à la demande croissante.

Une gouvernance en panne face à l’urgence

Institutions paralysées par la crise politique

La dégradation des services publics est indissociable de la crise politique qui paralyse le Liban. Depuis l’effondrement économique de 2019, les institutions publiques, minées par un manque de moyens et de légitimité, peinent à fonctionner. Le ministère de l’Énergie et des Ressources hydrauliques, au cœur de la gestion de ces secteurs, est souvent critiqué pour son inefficacité et son clientélisme. Les promesses de réformes, comme l’augmentation de la production électrique ou la modernisation des réseaux d’eau, restent lettre morte, faute de consensus politique. « Nous avons un plan pour atteindre 3 000 MW d’électricité d’ici 2026, mais il faut des financements », déclarait récemment un responsable du ministère de l’Énergie, sans préciser comment surmonter les obstacles.

La fragmentation politique aggrave la situation. Les rivalités entre partis bloquent les décisions cruciales, tandis que les accusations de corruption éloignent les investisseurs et les bailleurs internationaux. Les citoyens, eux, paient le prix de cet immobilisme. « On a l’impression que personne ne se soucie de nous. Les politiciens se disputent, et nous, on n’a ni eau ni électricité », résume Hassan, un employé de banque à Tripoli.

Une dépendance croissante à l’aide internationale

Face à l’incapacité de l’État, le Liban se tourne vers l’aide internationale pour maintenir un semblant de services publics. Des organisations comme l’Unicef ou la Croix-Rouge fournissent de l’eau potable et du carburant pour les hôpitaux et les stations de pompage, mais ces interventions restent ponctuelles. « L’aide humanitaire est une goutte d’eau dans l’océan. On ne peut pas remplacer un État défaillant », souligne un représentant d’une ONG active dans le Sud.

Les bailleurs internationaux, comme la France ou l’Union européenne, conditionnent leur soutien à des réformes structurelles, notamment dans la gestion d’EDL et des établissements de l’eau. Cependant, ces réformes se heurtent à des résistances internes, notamment de la part des élites politiques qui tirent profit du système actuel. « Le problème, c’est que chaque parti protège ses intérêts. Personne ne veut lâcher son pouvoir sur ces secteurs », analyse un économiste basé à Beyrouth.

Les répercussions sur la santé et la société

Une bombe sanitaire à retardement

La combinaison des pénuries d’eau et d’électricité menace directement la santé publique. Les hôpitaux, déjà à court de médicaments et de personnel, doivent composer avec des pannes fréquentes qui compromettent les soins. Les unités de dialyse, par exemple, fonctionnent à peine, mettant en danger des centaines de patients. Dans les zones rurales, l’absence d’eau potable favorise la prolifération de maladies hydriques. « On voit une augmentation des diarrhées sévères, surtout chez les enfants. Sans eau propre, c’est une catastrophe annoncée », prévient un médecin de Tyr.

Les camps de réfugiés, où vivent des milliers de Syriens et de Palestiniens, sont particulièrement vulnérables. Dans la Bekaa, les conditions d’hygiène se dégradent rapidement, faute d’eau et d’électricité. « On ne peut même pas se laver correctement. Les maladies se propagent, et il n’y a personne pour nous aider », témoigne Amina, une réfugiée syrienne installée près de Baalbek.

Une société sous tension

La crise des services publics alimente un profond sentiment d’injustice. À Tripoli, des habitants ont bloqué des routes pour protester contre les coupures d’électricité, tandis qu’à Saïda, des affrontements ont éclaté avec des opérateurs de générateurs accusés d’augmenter leurs tarifs. Ces tensions, bien que sporadiques, reflètent une frustration croissante. « On entend dire que certains quartiers ont plus d’eau ou d’électricité à cause de leurs affiliations politiques. Ça rend les gens furieux », confie un habitant de Beyrouth.

Dans ce contexte, les rivalités communautaires s’intensifient. Les accusations de favoritisme dans la distribution des ressources exacerbent les divisions confessionnelles, fragilisant davantage le tissu social. « C’est comme si on nous poussait à bout. Si ça continue, ça va exploser », avertit un commerçant de Zahlé.

Des initiatives locales face à l’inaction

Des communautés en quête de solutions

Face à l’inaction des autorités, les citoyens s’organisent pour survivre. Dans certains villages du Sud, des comités locaux ont mis en place des systèmes de collecte d’eau de pluie ou des micro-réseaux électriques alimentés par des panneaux solaires. À Beyrouth, des associations distribuent des bouteilles d’eau potable aux plus démunis. Ces initiatives, bien que limitées, témoignent de la résilience des Libanais. « On n’attend plus rien de l’État. On se débrouille comme on peut », explique Samir, un habitant de la Bekaa.

Les entreprises privées tentent également de combler le vide. Des sociétés proposent des solutions de dessalement ou de forage de puits, mais ces services, coûteux, restent inaccessibles à la majorité. « On voit des publicités pour des générateurs solaires ou des systèmes de filtration, mais qui a les moyens de payer ? » s’interroge Rania, une commerçante de Tripoli.

Les défis d’une réforme structurelle

Les experts s’accordent sur la nécessité d’une refonte complète du système. Dépolitiser la gestion d’EDL et des établissements de l’eau, renforcer la transparence et mobiliser des financements internationaux sont des priorités. Un projet soutenu par la Banque mondiale vise à développer les énergies renouvelables, comme le solaire et l’éolien, pour augmenter la production électrique. Mais sa mise en œuvre reste incertaine, freinée par les rivalités politiques. « Le Liban a les compétences pour sortir de cette crise, mais il manque la volonté politique », déplore un ingénieur spécialisé dans les infrastructures.

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Newsdesk Libnanews
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