Dans un Liban ravagé par une crise économique et politique sans précédent, le secteur agricole émerge comme un rare îlot de résilience. Malgré les défis colossaux – dévaluation monétaire, pénurie de carburant, effondrement des infrastructures –, les agriculteurs libanais s’adaptent avec ingéniosité, redessinant les contours d’une agriculture à la fois traditionnelle et innovante. : des exportations régionales en croissance, des projets de transformation agroalimentaire, des systèmes d’irrigation alternatifs et des microgrids énergétiques. Toutefois, ces avancées restent fragiles, menacées par des défis énergétiques et structurels qui pourraient compromettre leur pérennité.
Un secteur agricole sous pression mais résilient
Le Liban, historiquement connu pour ses vergers d’agrumes, ses oliveraies et ses cultures maraîchères, a vu son secteur agricole mis à rude épreuve depuis le début de la crise en 2019. La dévaluation de la livre libanaise, qui a perdu plus de 95 % de sa valeur face au dollar, a rendu l’accès aux intrants – semences, engrais, pesticides – prohibitif. Selon Byblos Bank, le coût des importations agricoles a augmenté de 300 % entre 2019 et 2024, obligeant les agriculteurs à repenser leurs pratiques. À cela s’ajoutent les pénuries de carburant, qui affectent l’irrigation et le transport des produits, ainsi que les coupures d’électricité, qui paralysent les unités de transformation agroalimentaire.
Pourtant, malgré ces contraintes, le secteur agricole affiche des signes de vitalité. En 2024, il a contribué à hauteur de 5 % au PIB national, un chiffre modeste mais en progression par rapport aux années précédentes. Cette résilience s’explique par la capacité des agriculteurs à s’adapter, en s’appuyant sur des réseaux locaux, des innovations technologiques et des opportunités d’exportation. « L’agriculture est devenue notre planche de salut. Quand tout s’effondre, la terre reste », confie un agriculteur de la Bekaa cité dans un reportage d’Al 3arabi Al Jadid. Cette capacité d’adaptation, combinée à une demande régionale croissante, permet au secteur de maintenir une dynamique positive.
Les exportations régionales : un moteur de croissance
L’un des piliers de cette résilience est la croissance des exportations agricoles, notamment vers les pays du Golfe, la Jordanie et l’Égypte. En 2024, les exportations de produits agricoles libanais ont atteint 750 millions de dollars, selon Byblos Bank, soit une augmentation de 15 % par rapport à 2023. Les pommes, les agrumes, les avocats et les olives figurent parmi les produits phares, prisés pour leur qualité sur les marchés régionaux. L’Arabie saoudite, qui avait imposé un embargo sur les produits libanais en 2021 en raison de préoccupations liées au trafic de drogue, a levé cette restriction en 2023, ouvrant à nouveau ses portes aux agrumes et aux fruits secs libanais.
Cette reprise des exportations a été facilitée par des réseaux logistiques alternatifs. Face à la hausse des coûts de transport maritime, les agriculteurs se sont tournés vers des routes terrestres via la Syrie et la Jordanie, malgré les risques liés à l’instabilité régionale. Des coopératives, comme celle de Kfarchouba dans le Sud, ont investi dans des camions réfrigérés pour acheminer leurs produits vers Amman ou Dubaï. « On a appris à contourner les obstacles. Si le port de Beyrouth est trop cher, on passe par la frontière syrienne », explique un membre de la coopérative. Ces circuits, bien que coûteux et complexes, ont permis de maintenir les exportations face à la crise.
La diaspora libanaise joue également un rôle clé. Des entrepreneurs installés dans le Golfe ou en Afrique ont facilité l’accès aux marchés étrangers, en servant d’intermédiaires pour les petits producteurs. Ces réseaux, souvent informels, compensent l’absence de soutien étatique, le ministère de l’Agriculture étant largement paralysé par le manque de fonds et de personnel. Cependant, cette dépendance aux initiatives privées expose le secteur à des fluctuations, notamment en cas de nouvelles tensions géopolitiques.
La transformation agroalimentaire : une valeur ajoutée essentielle
Face à la concurrence régionale et aux coûts élevés des exportations de produits bruts, de nombreux agriculteurs se tournent vers la transformation agroalimentaire pour maximiser leurs revenus. Dans la Bekaa, des coopératives comme « Darb el-Karama » transforment les olives en huile de haute qualité ou les fruits en confitures et conserves, destinés aux marchés locaux et internationaux. Ces produits transformés, souvent labellisés bio ou artisanaux, séduisent une clientèle prête à payer un premium pour des produits libanais authentiques.
À Zahlé, des micro-usines ont vu le jour pour produire du fromage, du yaourt et des conserves de légumes, souvent à partir de recettes traditionnelles. Ces initiatives, soutenues par des ONG locales et internationales, permettent de créer des emplois, notamment pour les femmes et les jeunes. Selon un rapport de Byblos Bank, le secteur agroalimentaire a généré 12 000 emplois directs en 2024, soit une augmentation de 20 % par rapport à 2022. « Transformer nos produits, c’est non seulement économiquement viable, mais ça valorise notre savoir-faire », explique une entrepreneuse de Tripoli.
Ces projets s’appuient sur des partenariats avec des organisations comme l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture (FAO), qui finance des équipements pour les petites unités de transformation. Toutefois, les pannes d’électricité et les coûts énergétiques élevés freinent leur développement. De nombreuses unités dépendent de générateurs diesel, dont le carburant représente jusqu’à 40 % de leurs coûts de production, selon une étude de l’Université libanaise.
Les systèmes d’irrigation alternatifs : innover face à la pénurie
L’accès à l’eau, essentiel pour l’agriculture, est un autre défi majeur dans un pays où les infrastructures hydrauliques sont vieillissantes. Dans la Bekaa et le Akkar, des agriculteurs ont adopté des systèmes d’irrigation alternatifs, comme l’irrigation goutte-à-goutte et les pompes solaires, pour réduire leur dépendance au diesel. Ces technologies, bien que coûteuses à installer, permettent d’économiser l’eau et de limiter les dépenses en carburant. À Hermel, une coopérative agricole a installé un système d’irrigation solaire financé par une ONG française, augmentant ses rendements de 30 % tout en réduisant ses coûts.
Ces initiatives s’inscrivent dans une logique d’adaptation au changement climatique, qui aggrave les sécheresses et les pénuries d’eau dans certaines régions. « Avant, on irriguait avec des pompes diesel. Aujourd’hui, le soleil fait le travail, et on économise des milliers de dollars par an », témoigne un agriculteur du Akkar. Cependant, le déploiement de ces technologies reste limité par le manque de financements et l’absence de politiques publiques pour encourager leur adoption à grande échelle.
Les microgrids : une réponse énergétique locale
L’un des obstacles majeurs à la croissance agricole reste la crise énergétique. Avec seulement 4 à 6 heures d’électricité publique par jour dans les zones rurales, les agriculteurs dépendent massivement des générateurs diesel, dont le coût est devenu insoutenable. Pour y remédier, des microgrids solaires – des réseaux électriques locaux alimentés par des panneaux solaires – émergent dans des régions comme la Bekaa et le Chouf. Ces systèmes, souvent financés par des dons de la diaspora ou des ONG, permettent d’alimenter des pompes d’irrigation, des unités de transformation et même des chambres froides.
À Kfar Zabad, dans la Bekaa, un microgrid solaire installé en 2023 fournit de l’électricité à une trentaine d’exploitations agricoles. Ce projet, soutenu par le Programme des Nations unies pour le développement (PNUD), a permis de réduire les coûts énergétiques de 50 % pour les agriculteurs participants. « Avant, on dépensait tout notre bénéfice en carburant. Maintenant, on peut investir dans de nouvelles cultures », explique un bénéficiaire. Ces microgrids, bien que prometteurs, restent limités par leur coût initial élevé et la nécessité d’une maintenance technique spécialisée, souvent absente dans les zones rurales.
Les défis d’une croissance fragile
Malgré ces avancées, le secteur agricole libanais reste confronté à des défis structurels. L’absence de soutien gouvernemental est criante : le budget du ministère de l’Agriculture, réduit à 10 millions de dollars en 2024, ne permet ni subventions ni investissements dans les infrastructures. Les agriculteurs, souvent endettés, peinent à accéder au crédit, les banques libanaises étant paralysées par la crise. De plus, la dépendance aux intrants importés expose le secteur aux fluctuations des prix mondiaux et aux restrictions douanières.
Les tensions géopolitiques, notamment dans le Sud, où les affrontements entre Hezbollah et Israël ont perturbé les cultures jusqu’au cessez-le-feu de novembre 2024, ajoutent une couche d’incertitude. Les terres agricoles proches de la frontière, comme celles de Marjayoun, restent vulnérables aux conflits, ce qui décourage les investissements. Enfin, la concurrence des produits importés, souvent moins chers, menace les petits producteurs locaux, malgré la qualité reconnue des produits libanais.
Vers un modèle agricole durable ?
L’agriculture libanaise, bien que résiliente, se trouve à un tournant. Les initiatives actuelles – exportations régionales, transformation agroalimentaire, irrigation alternative, microgrids – témoignent d’une capacité d’adaptation remarquable. Cependant, leur pérennité dépend de réformes structurelles : un soutien étatique accru, des investissements dans les infrastructures et une meilleure intégration des énergies renouvelables. La coopération régionale, notamment avec la Jordanie et l’Égypte, pourrait également renforcer les exportations et réduire la dépendance aux intrants étrangers.
En attendant, les agriculteurs libanais continuent de faire preuve d’une créativité remarquable. Comme le résume un producteur d’huile d’olive de la Bekaa : « La crise nous a appris à faire plus avec moins. Mais sans électricité, sans eau et sans soutien, on ne pourra pas tenir indéfiniment. » Cette phrase capture l’essence d’un secteur qui, malgré ses succès, reste sur un fil fragile. L’agriculture libanaise, enracinée dans la terre et portée par la résilience de ses acteurs, montre la voie vers une possible renaissance, à condition que les obstacles structurels soient surmontés.



