L’altruisme, acte de générosité désintéressée envers autrui, est souvent perçu comme une vertu essentielle dans toute société. Cependant, dans un contexte de crise économique profonde comme celui du Liban, l’altruisme révèle toute sa complexité. D’un côté, il a joué un rôle dans l’aggravation de la situation économique, notamment à travers l’accueil massif de réfugiés syriens et palestiniens. De l’autre, il est devenu une force de résilience durant la crise, permettant aux Libanais de s’entraider pour surmonter les difficultés. Cette ambivalence de l’altruisme — à la fois facteur de déstabilisation et pilier de solidarité — soulève des questions éthiques profondes : où se trouve la limite entre la générosité qui sauve et celle qui épuise ?

Altruisme et Crise : Un Élan Généreux aux Conséquences Imprévisibles

L’histoire récente du Liban est marquée par l’altruisme à grande échelle, particulièrement à travers l’accueil de réfugiés. Au cours des dernières décennies, le pays a accueilli des centaines de milliers de Palestiniens, puis plus d’un million de réfugiés syriens depuis 2011, fuyant la guerre. Cet acte d’altruisme, dicté par des impératifs humanitaires, a permis de sauver des vies et de répondre à une urgence régionale. Cependant, il est aujourd’hui accusé d’avoir contribué à la crise économique du pays.

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L’afflux massif de réfugiés a exercé une pression immense sur les infrastructures publiques, déjà fragiles, telles que l’électricité, l’eau et les services de santé. Une des critiques les plus fréquentes concerne le fait que beaucoup de réfugiés n’ont pas pu payer les services publics, notamment l’électricité, exacerbant les pertes financières de l’Électricité du Liban (EDL). Ce secteur, en crise chronique depuis des décennies, a vu sa situation s’aggraver face à une consommation accrue non compensée par des paiements.

De plus, sur le plan économique, l’intégration des réfugiés syriens dans le marché du travail a contribué à précariser les travailleurs libanais. Acceptant souvent des salaires plus bas, ces réfugiés ont augmenté la concurrence dans certains secteurs économiques, entraînant une pression à la baisse sur les salaires et aggravant les taux de chômage. En conséquence, l’économie libanaise, déjà en difficulté, a vu sa croissance chuter, ce qui a amplifié les effets de la crise financière.

Ainsi, cet altruisme initial, bien que moralement justifié, a eu des répercussions imprévues, aggravant la crise socio-économique du pays. Il soulève la question : l’altruisme a-t-il des limites, et peut-il, dans certains cas, conduire à une déstabilisation collective lorsqu’il n’est pas soutenu par des mesures structurelles adaptées ?

L’Altruisme comme Facteur de Résilience : Solidarité Face à la Crise

Malgré les effets négatifs de l’altruisme dans le cadre de l’accueil des réfugiés, la crise économique libanaise a aussi révélé un autre visage de la générosité : celui de la solidarité interne entre Libanais. Dans un contexte où l’État est largement défaillant et où les institutions publiques ne parviennent plus à fournir les services de base, c’est l’altruisme au sein de la société civile qui a permis de maintenir une forme de cohésion sociale.

Les exemples abondent : des coopératives agricoles ont vu le jour pour partager les ressources alimentaires locales, des initiatives de troc et de partage de services se sont multipliées pour compenser la rareté des liquidités, et des associations caritatives se sont mobilisées pour venir en aide aux plus démunis. Cet altruisme, en pleine crise, n’était pas un luxe mais une nécessité. Il a permis de pallier les manquements de l’État et de créer des réseaux de solidarité là où les structures institutionnelles avaient échoué.

Cet « altruisme de crise » s’inscrit dans une longue tradition de résilience au Liban, où les citoyens se tournent vers leurs communautés locales en période de difficulté. Ici, l’altruisme est devenu une véritable force collective, permettant à de nombreux Libanais de survivre face à des conditions économiques désastreuses. Il s’agit d’une forme de solidarité où chacun donne ce qu’il peut, en fonction de ses moyens, afin de préserver un semblant de stabilité sociale.

Une Double Facette de l’Altruisme : Entre Sacrifice et Transformation

Ce double visage de l’altruisme — facteur de crise et moteur de résilience — met en lumière une tension fondamentale entre la générosité désintéressée et ses conséquences pratiques. D’un côté, l’altruisme qui a consisté à accueillir un grand nombre de réfugiés a indéniablement contribué à l’effondrement de certaines structures économiques et sociales. D’un autre côté, l’altruisme en réponse à la crise a été une bouée de sauvetage pour de nombreux Libanais, permettant de maintenir un tissu social que l’État n’a pas su préserver.

Peter Singer, dans son concept d’« altruisme efficace », offre une réflexion éclairante à ce sujet. Il affirme que l’altruisme doit être orienté de manière à maximiser son impact positif, tout en prenant en compte les ressources disponibles. Appliqué au Liban, cela signifie que la générosité initiale envers les réfugiés aurait dû s’accompagner de réformes économiques et sociales adaptées, afin d’éviter une pression excessive sur les services publics et le marché du travail. Dans le même temps, l’altruisme actuel, basé sur la solidarité locale, doit être soutenu par des mesures plus structurelles pour devenir une force durable de changement.

L’Altruisme à l’Épreuve des Crises

Le cas du Liban met en évidence l’ambivalence de l’altruisme en temps de crise. D’un côté, il a contribué à aggraver les difficultés économiques du pays en exerçant une pression excessive sur des ressources limitées. De l’autre, il a permis aux Libanais de se soutenir mutuellement dans une période de grande détresse, illustrant la résilience d’une société capable de trouver des solutions face aux défaillances étatiques.

Ce paradoxe soulève des questions éthiques fondamentales : peut-on toujours être altruiste sans en payer le prix ? Jusqu’où la générosité doit-elle aller avant de compromettre la survie d’un pays ? La réponse, sans être simple, semble résider dans la recherche d’un équilibre : un altruisme qui ne soit ni un sacrifice épuisant ni une simple réponse émotionnelle, mais un moteur de transformation durable, capable de renforcer les structures sociales tout en tenant compte des réalités économiques.

Newsdesk Libnanews
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