Un coup de tonnerre dans le secteur bancaire
Le 2 juillet 2025, le procureur général par intérim près la Cour de cassation du Liban, Jamal Al-Hajjar, a ordonné l’arrestation de Tariq Khalifa, ancien président du conseil d’administration de la Credit Bank (Banque de l’Crédit Libanais), et de son conseiller financier, Ralph Sayyad. Selon l’Agence nationale de presse libanaise (NNA), les deux hommes sont accusés de détournement de fonds de déposants et de falsification de documents liés à la commission spéciale d’investigation de la Banque centrale du Liban. Cette décision intervient dans un contexte de crise économique aiguë, où le secteur bancaire libanais, jadis pilier de l’économie nationale, est devenu le symbole d’une gestion opaque et de pratiques controversées. Alors que des millions de Libanais peinent à accéder à leurs économies, cette affaire met en lumière les défis auxquels le pays est confronté pour rétablir la confiance dans ses institutions financières.
Une crise économique sans précédent
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Depuis octobre 2019, le Liban traverse une crise économique qualifiée par la Banque mondiale comme l’une des pires récessions de l’histoire contemporaine. La livre libanaise a perdu plus de 95 % de sa valeur face au dollar, l’inflation a atteint des niveaux records, et le PIB a chuté de près de 40 % entre 2019 et 2024. Les prévisions pour 2025, bien que légèrement optimistes avec une croissance estimée à 4,7 % selon la Banque mondiale, restent fragiles en raison de l’instabilité politique et de l’incapacité des autorités à mettre en œuvre des réformes structurelles. Au cœur de cette tempête, le secteur bancaire est pointé du doigt pour sa gestion désastreuse, marquée par des restrictions draconiennes sur les retraits qui ont privé les Libanais de leurs économies.La Credit Bank, fondée en 1961, est l’une des nombreuses institutions financières touchées par cette crise. Les accusations de détournement de fonds et de falsification visant Tariq Khalifa et Ralph Sayyad s’inscrivent dans un mouvement plus large d’enquêtes judiciaires visant à faire la lumière sur les pratiques qui ont précipité l’effondrement du système bancaire. Cependant, dans un pays où la transparence fait défaut et où les pressions politiques sont omniprésentes, chaque nouvelle affaire est scrutée avec suspicion par une population exaspérée.
Tariq Khalifa et Ralph Sayyad : des accusés sous pression
Tariq Khalifa, figure influente du secteur bancaire libanais, a dirigé le conseil d’administration de la Credit Bank jusqu’à récemment. Son parcours est entaché de controverses. En août 2022, il avait été arrêté à l’aéroport international de Beyrouth dans le cadre d’une plainte pénale liée à l’émission d’actions préférentielles par la Credit Bank. Libéré sous caution de 1,8 milliard de livres libanaises (environ 60 000 USD à l’époque) après trois jours de détention, il restait sous le coup d’un appel judiciaire. En mars 2022, la procureure Ghada Aoun avait ordonné une interdiction de voyager à son encontre et gelé les actifs de la banque pour des soupçons d’abus de confiance et d’escroquerie. Plus récemment, en juin 2024, le juge Al-Hajjar avait émis un mandat de recherche contre Khalifa, l’accusant d’avoir exercé des pressions sur Mohammad Baasiri, alors directeur intérimaire de la Credit Bank.Ralph Sayyad, conseiller financier de Khalifa, est une figure moins connue. Les informations publiques sur son rôle sont limitées, mais il est accusé d’avoir participé aux malversations présumées, notamment en falsifiant des documents liés à la commission spéciale d’investigation de la Banque centrale. L’absence de détails sur son passé ou son implication exacte alimente les interrogations sur son rôle dans cette affaire, mais son arrestation aux côtés de Khalifa souligne l’ampleur de l’enquête.
Jamal Al-Hajjar : un magistrat au front de la lutte anti-corruption
Le juge Jamal Al-Hajjar, nommé procureur général par intérim en février 2023, s’est imposé comme une figure clé dans la lutte contre la corruption au Liban. Ancien président de la 6e chambre pénale de la Cour de cassation et juge d’instruction à Beyrouth, il a dénoncé à plusieurs reprises les ingérences politiques qui paralysent le système judiciaire. Son action dans l’affaire Khalifa-Sayyad s’inscrit dans une série de décisions audacieuses visant des personnalités de premier plan. En septembre 2024, il a ordonné l’arrestation de Riad Salamé, ancien gouverneur de la Banque du Liban, dans le cadre du scandale « Optimum », impliquant des détournements de fonds. En juin 2025, il a également fait arrêter l’ancien ministre de l’Économie, Amin Salam, pour des accusations de falsification et de gestion illégale de fonds.L’engagement d’Al-Hajjar en faveur de l’indépendance judiciaire lui a valu des soutiens parmi ceux qui espèrent une réforme du système, mais également des critiques de ceux qui s’interrogent sur la portée de ses initiatives dans un contexte de rivalités politiques. L’arrestation de Khalifa et Sayyad, annoncée par l’NNA le 2 juillet 2025, est perçue comme une nouvelle tentative de restaurer la confiance dans un système judiciaire souvent critiqué pour son opacité.Des accusations lourdes dans un climat de défianceSelon l’Agence nationale de presse, Tariq Khalifa et Ralph Sayyad sont accusés de détournement de fonds de déposants et de falsification de documents liés à la commission spéciale d’investigation de la Banque centrale. Ces charges, bien que graves, manquent de détails publics à ce stade. Les montants détournés et la nature exacte des documents falsifiés n’ont pas été précisés, ce qui limite la compréhension de l’ampleur des malversations présumées. Ces accusations s’inscrivent dans un contexte plus large d’enquêtes sur le secteur bancaire, où plusieurs institutions ont été accusées de manipuler leurs registres pour dissimuler des pertes ou des transferts illégaux.La commission spéciale d’investigation, rattachée à la Banque centrale, est chargée d’examiner les irrégularités financières, mais son efficacité est souvent remise en cause en raison de son manque d’indépendance et des pressions exercées par des acteurs politiques et économiques. Les accusations contre Khalifa et Sayyad pourraient révéler de nouvelles failles dans la supervision du système bancaire, mais l’absence de transparence dans l’enquête alimente les doutes sur son impartialité.
Un secteur bancaire en quête de réformes
La Credit Bank, comme d’autres institutions financières libanaises, opère dans un climat d’instabilité économique et politique. En avril 2025, le nouveau gouverneur de la Banque centrale, Karim Souaid, a annoncé des réformes visant à assainir le secteur bancaire, notamment par des mesures contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme. Ces réformes incluent la recapitalisation ou la fusion des banques viables et la fermeture des établissements insolvables, avec une priorité accordée à la restitution des fonds aux petits déposants. Cependant, la mise en œuvre de ces mesures reste entravée par des obstacles structurels, notamment l’opacité des institutions et les rivalités politiques.L’affaire Khalifa-Sayyad intervient alors que le Liban négocie avec le Fonds monétaire international (FMI) pour débloquer une aide financière conditionnée à des réformes profondes. En juin 2025, une mission du FMI a souligné l’urgence de restructurer le secteur bancaire, tandis que la Banque mondiale a approuvé un financement de 250 millions de dollars pour la reconstruction des infrastructures endommagées par le conflit. Ces efforts internationaux mettent en lumière l’importance de rétablir la confiance dans le système financier, mais les scandales à répétition, comme celui de la Credit Bank, compliquent cette tâche.
Un test crucial pour la justice libanaise
L’arrestation de Tariq Khalifa et Ralph Sayyad, ordonnée le 2 juillet 2025, représente un moment clé pour le système judiciaire libanais. Le juge Jamal Al-Hajjar, en ciblant des figures influentes du secteur bancaire, cherche à démontrer que l’impunité n’est plus tolérée. Cependant, plusieurs défis subsistent. Le manque de transparence dans les enquêtes judiciaires alimente les soupçons de partialité. La complexité des malversations financières, souvent impliquant des transactions transfrontalières, rend difficile la récupération des fonds détournés. Enfin, les pressions politiques, omniprésentes dans le système judiciaire libanais, pourraient compromettre l’issue de cette affaire.Pour les Libanais, dont beaucoup ont perdu leurs économies en raison des restrictions bancaires, cette enquête est un test de crédibilité pour les institutions. Une avancée significative dans l’affaire Khalifa-Sayyad, soutenue par des preuves solides, pourrait renforcer la confiance dans la justice. À l’inverse, un échec à mener l’enquête à son terme risquerait d’aggraver le sentiment d’injustice qui domine le pays.



