Un cadre de conditionnalité en renégociation
Le Liban est de nouveau au cœur de discussions sensibles avec ses partenaires internationaux sur la refonte d’un programme de soutien économique assorti de conditionnalités strictes. Des sources proches du dossier confirment qu’un cadre actualisé est en cours de négociation, intégrant une série d’engagements jugés incontournables pour débloquer l’aide étrangère. Trois mesures clés sont évoquées : la création d’un comité indépendant de régulation financière, l’adoption d’une loi encadrant les flux de capitaux, et la finalisation d’un audit exhaustif de la Banque du Liban.
Ces exigences interviennent alors que les précédentes démarches engagées dans le cadre du programme avec le Fonds monétaire international n’ont pas été pleinement mises en œuvre. Les bailleurs internationaux, notamment européens, insistent désormais sur des étapes « vérifiables et irréversibles », conditionnant tout décaissement à la preuve de leur réalisation.
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Un comité de régulation pour restaurer la confiance
La mise en place d’un comité de régulation financière indépendant figure en tête des recommandations formulées par plusieurs partenaires du Liban. Il s’agirait d’un organe technique, doté d’une autonomie statutaire, chargé de superviser l’activité des banques, des institutions de microfinance et des assureurs. Ce comité serait également compétent pour surveiller les mouvements de capitaux, prévenir le blanchiment d’argent et garantir l’application des normes internationales en matière de transparence financière.
Les négociateurs internationaux estiment qu’un tel comité permettrait de rompre avec les pratiques opaques qui ont caractérisé le secteur bancaire libanais, notamment depuis la crise de 2019. Il s’agirait aussi de rétablir un climat de confiance propice au retour des investisseurs, en assurant que les règles ne seront plus contournées par des pressions politiques ou des arrangements entre acteurs du secteur.
Une loi sur les capitaux sous haute tension politique
L’autre chantier structurel concerne l’adoption d’un texte législatif encadrant les mouvements de capitaux. Depuis le début de la crise financière, le Liban fonctionne dans un vide juridique où les restrictions bancaires sont appliquées de facto, sans base légale. Cette situation alimente l’arbitraire, les inégalités de traitement entre déposants, et les soupçons de favoritisme dans la gestion des transferts vers l’étranger.
La future loi sur les capitaux devrait fixer un cadre clair, transparent et équitable, permettant de gérer les flux dans une logique de protection du système financier et des droits des déposants. Toutefois, plusieurs acteurs politiques freinent cette initiative, redoutant qu’elle mette à nu les transferts massifs réalisés par certaines figures du pouvoir durant les premières phases de la crise.
Les discussions parlementaires s’annoncent complexes. Certains députés proposent d’intégrer des mécanismes de contrôle rétroactif, tandis que d’autres souhaitent limiter la portée du texte à l’avenir, sans remise en cause des opérations antérieures. Ce clivage reflète les tensions entre impératifs de justice financière et logiques de protection des élites.
L’audit de la Banque du Liban, épine dans le pied des réformes
La finalisation d’un audit complet et indépendant de la Banque du Liban est une demande récurrente des institutions internationales. Bien qu’un cabinet international ait été mandaté pour mener cette opération, les résultats définitifs tardent à être publiés. Selon des sources proches du dossier, des zones d’ombre subsistent sur certains comptes, en particulier ceux liés aux opérations dites d’ingénierie financière menées entre 2016 et 2019.
Le rôle de l’actuel gouverneur, Karim Souaid, est au centre des interrogations. Bien qu’il ait succédé à Riad Salameh avec un mandat de réforme, des critiques émergent sur sa capacité à garantir la transparence absolue des pratiques passées. Des parlementaires réclament la publication intégrale des conclusions de l’audit, y compris les éléments liés aux responsabilités individuelles des anciens dirigeants de la banque centrale.
Les pressions politiques autour de cet audit sont multiples. Certains milieux d’affaires redoutent une mise en cause de figures influentes, tandis que des partis politiques évoquent un « risque de déstabilisation institutionnelle » si les résultats de l’enquête venaient à compromettre des équilibres de pouvoir.
Les partenaires internationaux en position de force
Face à la lenteur des réformes internes, les partenaires internationaux resserrent leur encadrement des aides financières. La nouvelle doctrine d’assistance repose sur un principe de conditionnalité renforcée, avec des calendriers précis, des indicateurs de performance, et des audits externes. L’Union européenne, notamment, souhaite que chaque transfert de fonds soit adossé à un rapport de conformité préalable.
Cette évolution marque un tournant dans les relations entre le Liban et ses créanciers. Le pays n’est plus perçu comme un bénéficiaire passif, mais comme un État sous surveillance, dont les marges de manœuvre budgétaires et monétaires seront de plus en plus restreintes. Cette logique inquiète certains responsables politiques, qui dénoncent une perte de souveraineté, mais elle est saluée par une partie de l’opinion publique lassée des promesses non tenues.
Une équation à haut risque pour le pouvoir exécutif
Pour le gouvernement actuel, piloté par Nawaf Salam, ces négociations constituent une épreuve politique majeure. Le Premier ministre tente de préserver un équilibre entre les attentes des partenaires étrangers et les résistances internes, notamment au sein de certaines formations parlementaires rétives à toute réforme trop intrusive. La présidence, pour sa part, adopte une position d’attente prudente, sans s’opposer frontalement à la nouvelle feuille de route, mais sans en faire non plus un cheval de bataille.
Le risque d’un nouveau blocage politique est réel, d’autant que les échéances budgétaires se rapprochent. Le Liban doit présenter un projet de loi de finances conforme aux standards internationaux d’ici la fin de l’été, sous peine de voir gelés plusieurs programmes d’aide humanitaire et de soutien aux infrastructures.
Une pression sociale grandissante
Au-delà des considérations diplomatiques et économiques, la population libanaise continue de subir les conséquences du blocage institutionnel. L’absence de cadre légal sur les capitaux empêche des milliers de familles de récupérer leurs économies, tandis que l’incertitude sur la solidité du système bancaire freine toute relance de la consommation et de l’investissement.
Les syndicats, les associations de déposants et plusieurs collectifs citoyens exigent des mesures concrètes, immédiates et équitables. Ils réclament également des mécanismes de réparation pour les pertes subies, et une transparence totale sur les personnes ayant transféré des fonds à l’étranger depuis 2019. Cette pression sociale constitue un élément clé du rapport de force qui s’installe entre les institutions et la rue.



