Un texte technique au moment où les banques manquent de cash
La Banque du Liban a publié le 27 octobre 2025 la circulaire intermédiaire n°744 (décision 13761) modifiant la circulaire de base n°150. Le texte paraît administratif, mais il intervient à un moment où le système bancaire est confronté à un resserrement réel de la liquidité en devises. Il interdit désormais aux banques d’inclure leurs Eurobonds dans le calcul du ratio de couverture à 100 %. Autrement dit, la BDL arrête de tolérer que des titres de dette d’un État en défaut soient comptés comme si c’était du cash.
Fin de l’alibi des Eurobonds
Jusqu’ici, plusieurs banques gonflaient leur position de liquidité en y intégrant leur portefeuille d’Eurobonds. Or ces titres ont perdu l’essentiel de leur valeur depuis 2020 et, surtout, ils ne sont pas immédiatement mobilisables. En les excluant du ratio, la BDL force les banques à n’afficher que de la liquidité réelle. Cela réduit mécaniquement le “coussin” présenté par certains établissements et met en lumière la fragilité de leurs bilans.
Une liquidité centrale limitée
Les chiffres de la BDL montrent qu’à la mi-octobre 2025 les réserves de change réellement liquides tournent autour de 11,7 à 11,8 milliards de dollars, après reclassement des actifs non liquides. Dans le même temps, les dépôts du secteur financier auprès de la BDL dépassent 80 milliards de dollars équivalent. On a donc une banque centrale qui détient à peine une dizaine de milliards de devises liquides face à un secteur bancaire qui lui est exposé pour huit fois plus. Dans un tel contexte, chaque dollar doit être affecté à un usage précis, d’où le durcissement réglementaire.
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Une crise de liquidités qui se précise
La circulaire 744 arrive après plusieurs années de mécanismes de retrait partiel (notamment la circulaire 158) qui ont déjà absorbé près de 1,8 milliard de dollars en deux ans, puis entre 360 et 450 millions de dollars par an selon les ajustements successifs. Ces montants ont été puisés dans la même poche: la liquidité externe des banques et de la BDL. En retirant aujourd’hui l’option de compter les Eurobonds comme couverture, la BDL reconnaît que cette poche se réduit et qu’une partie des banques risque de ne plus pouvoir financer en même temps leurs obligations vis-à-vis des déposants, leurs opérations courantes et leurs exigences réglementaires.
Priorité imposée: d’abord les déposants 158
La circulaire 744 autorise encore la vente d’Eurobonds, mais seulement pour les banques qui respectent les nouvelles règles et seulement pour deux usages dans cet ordre: 1) fournir la liquidité nécessaire pour appliquer pendant un an la circulaire 158; 2) financer des activités commerciales ou d’investissement. Les dépenses opérationnelles des banques sont explicitement exclues. Ce détail est important: la BDL sait que certaines banques utilisaient leurs derniers actifs en devises pour payer leurs frais fixes. Désormais, ces usages passent après les déposants.
Pression directe sur les banques faibles
Le texte prévoit que les banques qui ne respectent pas ces exigences n’ont pas le droit de vendre leurs Eurobonds. Pour ces établissements, c’est un verrou: pas de conformité, pas de liquidité supplémentaire. Dans un contexte où la liquidité de place est déjà sous 12 milliards de dollars et où les décaissements réglementés continuent, ce verrou peut suffire à mettre certaines banques au pied du mur: soit elles se recapitalisent, soit elles réduisent leurs charges, soit elles se font racheter.
Hiérarchisation forcée de l’usage du dollar
Le fond du texte est là: la BDL impose une hiérarchie de la rareté. Le dollar disponible doit aller en priorité aux mécanismes de restitution des dépôts (158), ensuite au financement de l’activité économique, et seulement ensuite, si quelque chose reste, à la machine interne des banques. Quand une banque centrale en arrive à écrire noir sur blanc ce qui est prioritaire, c’est qu’elle anticipe une phase de tension supplémentaire sur la liquidité et qu’elle veut éviter que les derniers actifs liquides partent dans les frais généraux.



