Je cherchais à comprendre. Pourquoi cette colère brutale, ce déferlement de vengeance qui semble aujourd’hui habiter une partie de la majorité sunnite en Syrie ? Pourquoi ce ressentiment, parfois aveugle, qui s’abat sur des minorités déjà fragilisées ? Et plus je grattais, plus une idée revenait, insistante, presque comme une accusation : « Ils étaient silencieux. »
Quand les villes sunnites brûlaient, quand Homs, Alep, la Ghouta suffoquaient sous les barils d’explosifs, les minorités syriennes, elles, sont restées à l’écart. Ni applaudissements ni protestations, juste un silence épais. Un silence qui, pour beaucoup, a été perçu comme une forme de neutralité… ou de complicité.
Le poids du silence
Mais peut-on vraiment leur en vouloir ? Peut-on exiger d’une communauté, déjà minoritaire, qu’elle se dresse contre un régime qui affirmait être son seul rempart contre le chaos islamiste ? Les alaouites, les chrétiens, les druzes… tous avaient en mémoire les vagues d’intolérance et d’exclusion qui ont parfois accompagné des révoltes dominées par la majorité. Pour eux, s’afficher contre Assad, c’était risquer l’hostilité des deux camps. Alors, ils se sont tus.
Ce silence, ils l’ont cru prudent. Mais pour les sunnites qui vivaient l’enfer, ce mutisme sonnait comme une trahison. Comme une blessure que les bombes d’Assad avaient infligée à une seule partie du pays, pendant que l’autre détournait les yeux.
La spirale de la rancune
Aujourd’hui, la roue a tourné dans certaines régions. Là où les factions sunnites ont repris le contrôle, une logique terrible s’est installée : rendre coup pour coup. Ce n’est plus seulement Assad qu’on hait, mais tout un système, une mosaïque de communautés qui, aux yeux des plus radicaux, aurait profité de la dictature pour survivre.
C’est ainsi que naît la vengeance. D’abord froide, idéologique, puis brûlante et aveugle. C’est un poison qui se nourrit de souvenirs, réels ou exagérés. Un silence hier, un massacre aujourd’hui.
Au-delà des accusations
Et pourtant… Peut-on briser ce cycle ? Peut-on sortir de cette guerre des perceptions où chaque camp empile griefs et rancunes comme autant de pierres pour bâtir un mur ?
Peut-être faut-il commencer par nommer les choses. Oui, les minorités ont eu peur. Elles se sont recroquevillées, préférant le silence à la tempête. Mais oui aussi, ce silence a eu un prix : il a miné la confiance, il a laissé la majorité sunnite seule face à ses bourreaux.
Si un jour la Syrie veut se relever, il faudra que cette vérité soit dite, par tous, sans chercher d’excuses ni d’alibis. Sinon, la vengeance continuera son œuvre, implacable.
Bernard Raymond Jabre



