Le principe de l’autodétermination, inscrit dans la Charte des Nations unies de 1945 comme un pilier de l’ordre international, promet à chaque peuple de façonner librement son avenir politique, économique et culturel sans ingérence extérieure. Forgé dans les luttes décoloniales, ce droit semble aujourd’hui vidé de sa substance, piétiné par la realpolitik. Deux peuples en offrent une démonstration tragique : les Ukrainiens, dont le destin est négocié à huis clos par des puissances étrangères, et les Palestiniens, privés d’un État viable et soumis à une guerre sans fin. L’absence criante des Européens dans les discussions sur l’Ukraine, pays pivot pour le contrôle géopolitique de l’Eurasie selon la théorie du « grand échiquier » de Zbigniew Brzezinski, et le silence relatif des pays arabes face à la tragédie palestinienne amplifient ce déni. Ces crises interrogent : comment restaurer l’autodétermination dans un monde où les peuples et leurs alliés naturels sont marginalisés ?
Ukraine : un peuple et un continent écartés
Le 15 août 2025, un sommet à Anchorage, en Alaska, a réuni Donald Trump et Vladimir Poutine pour discuter de la guerre en Ukraine, déclenchée par l’invasion russe de février 2022. Présentée comme une tentative de poser les bases d’un cessez-le-feu, cette rencontre a marqué les esprits par une double absence : celle de l’Ukraine, non conviée malgré les enjeux pour son territoire, et celle des Européens, relégués au second plan. Pendant plus de deux heures, les deux dirigeants ont évoqué retraits de troupes, levée de sanctions, redéploiement de l’OTAN et des « échanges de territoires », sans représentants ukrainiens ni européens à la table. Ces discussions incluent des scénarios troublants : Poutine exigerait la cession des régions de Donetsk, Lougansk, Zaporijjia et Kherson, partiellement occupées, ainsi que la reconnaissance de l’annexion de la Crimée de 2014, en échange d’un gel des hostilités. Trump a suggéré un référendum pour légitimer un éventuel accord, une proposition qui sonne creuse face à l’exclusion de Kiev. Des idées comme un modèle d’occupation inspiré de la Cisjordanie, où l’Ukraine conserverait une souveraineté nominale tout en cédant un contrôle économique et militaire à la Russie, circulent également. À Zaporijjia, les habitants décrivent un quotidien marqué par la peur des arrestations, la russification forcée et l’arrivée de colons russes, dénonçant tout compromis territorial comme une trahison de leur identité. Volodymyr Zelensky, le 9 août, a martelé : « Toute décision sans l’Ukraine est une décision contre la paix. » L’absence des Européens est d’autant plus frappante que l’Ukraine, selon Brzezinski dans Le Grand Échiquier (1997), est un pivot géopolitique. Contrôler ce pays, c’est influencer l’équilibre entre l’Europe et la Russie, voire l’Eurasie entière. Pourtant, l’Union européenne, bien que principal bailleur d’aide à Kiev, est marginalisée. Une déclaration conjointe de la France, l’Allemagne, l’Italie, la Pologne, le Royaume-Uni, la Finlande et Ursula von der Leyen, présidente de la Commission européenne, a appelé au respect de la souveraineté ukrainienne, mais leur influence reste limitée face à la dynamique russo-américaine. Cette mise à l’écart évoque les accords de Munich de 1938, où la Tchécoslovaquie fut sacrifiée sans consultation. Les récents progrès russes dans le Donbass, notamment autour de Donetsk, renforcent la position de Moscou, tandis que l’armée ukrainienne, affaiblie par l’usure et des livraisons d’armes occidentales insuffisantes, fait face à des concessions potentielles imposées sans son consentement. Cette exclusion, combinée à l’intérêt américain pour les terres rares ukrainiennes, illustre un mépris de l’autodétermination et une marginalisation de l’Europe, pourtant directement concernée par l’avenir de ce pivot géopolitique.
Palestine : un peuple abandonné, des voisins silencieux
À des milliers de kilomètres, le peuple palestinien subit une négation plus ancienne de son droit à l’autodétermination. Depuis 1948, la promesse d’un État souverain aux côtés d’Israël, réaffirmée par la résolution 242 de 1967, reste lettre morte. Gaza endure des frappes israéliennes, comme celle du 10 août tuant cinq journalistes, aggravant une crise humanitaire où bombardements et blocus détruisent les infrastructures. Benyamin Netanyahou justifie ces opérations par la lutte contre le Hamas, mais elles prolongent un cycle de violence. En Cisjordanie, la colonisation, jugée illégale par la Cour internationale de Justice, morcelle le territoire via check-points et saisies de terres, rendant un État viable chimérique. Sur le plan diplomatique, des progrès symboliques existent : en juillet 2025, l’Australie, le Royaume-Uni, la France, le Canada et le Portugal ont annoncé reconnaître la Palestine à l’Assemblée générale de l’ONU en septembre, portant à 147 le nombre d’États la reconnaissant. Pourtant, les États-Unis bloquent son adhésion pleine à l’ONU, et la Déclaration de New York, réaffirmant la solution à deux États, reste sans effet contraignant. L’accord de Pékin de 2024, visant à unir Fatah et Hamas, marque une tentative fragile d’unité, mais sans calendrier ni feuille de route. La Palestine demeure un État de papier, sans souveraineté réelle. L’absence des pays arabes comme force unie est tout aussi révélatrice. Historiquement solidaires, ces États sont divisés par des priorités divergentes : certains, comme l’Arabie saoudite, privilégient des relations normalisées avec Israël via les accords d’Abraham, tandis que d’autres, comme l’Égypte ou la Jordanie, se limitent à des médiations timides. Cette fragmentation affaiblit la cause palestinienne, laissant les Palestiniens seuls face à un rapport de force déséquilibré. Gaza sous blocus, la Cisjordanie fragmentée et Jérusalem-Est sous contrôle israélien : comment un peuple peut-il décider de son destin quand son territoire disparaît et ses alliés traditionnels se taisent ?
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Un même déni : la realpolitik contre les peuples
Ukraine et Palestine, bien que distinctes, partagent une tragédie : leurs peuples sont marginalisés. On parle de l’Ukraine sans elle ; on refuse à la Palestine les attributs d’un État. L’absence des Européens dans le premier cas et des pays arabes dans le second amplifie ce déni. En Ukraine, la Russie consolide son influence, tandis que Trump privilégie une diplomatie transactionnelle, motivée par des intérêts comme les ressources ukrainiennes. En Palestine, l’alliance Washington-Tel-Aviv bloque les avancées, et la communauté internationale se contente de gestes symboliques. La diplomatie multilatérale, censée garantir les droits des peuples, est éclipsée par des rapports de force où l’on négocie entre capitales, trace des frontières comme des biens immobiliers, oubliant les millions de vies concernées. Le droit à l’autodétermination devient un slogan, brandi quand il sert, ignoré quand il dérange.
Une paix imposée : une illusion instable
Une paix sans les peuples n’est pas durable. Les accords de Dayton de 1995, imposés aux Bosniaques, ont gelé le conflit sans le résoudre, laissant un pays paralysé. En Ukraine, des concessions territoriales forcées alimenteraient un ressentiment durable, préparant de nouveaux conflits. En Palestine, l’exclusion diplomatique renforce la radicalisation et perpétue la violence. Les grandes puissances, en cherchant des solutions expéditives, sacrifient la stabilité. Une paix dictée est un armistice précaire, voué à se rouvrir dans le sang. L’absence des Européens, pourtant concernés par le rôle pivot de l’Ukraine, et des pays arabes, alliés historiques des Palestiniens, aggrave cette instabilité en privant ces peuples de soutiens cruciaux.
Restaurer l’autodétermination : une nécessité stratégique
L’autodétermination n’est pas une abstraction juridique : c’est la condition d’une paix durable et de la dignité humaine. Exclure les peuples, leurs alliés régionaux inclus, nie leur dignité et sème l’instabilité. Pour l’Ukraine, Kiev doit être au cœur des négociations, et l’Europe, en tant que voisine et acteur géopolitique, doit peser davantage, notamment via une stratégie unifiée pour contrer l’influence russe. Pour la Palestine, la reconnaissance d’un État doit se traduire par des actes concrets : levée du blocus, gel des colonies, renforcement des institutions souveraines. Les pays arabes doivent surmonter leurs divisions pour soutenir activement un projet national palestinien, par exemple via une pression économique ou diplomatique concertée. Renforcer la Cour internationale de Justice pour sanctionner les violations du droit est impératif. Une mobilisation collective est essentielle : citoyens, médias et réseaux sociaux doivent exiger que les voix des peuples et de leurs alliés soient entendues. Les Ukrainiens, malgré l’usure, refusent de voir leurs terres négociées en leur absence ; les Palestiniens, face aux échecs, persistent à revendiquer leur État. Leur résistance rappelle que priver un peuple de son destin ne le fait pas disparaître : il lutte. La paix durable repose sur le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, avec le soutien actif de leurs voisins. L’histoire jugera ceux qui l’auront ignoré.



