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De l’ALS à l’annexion : pourquoi 2026 ne ressemble plus à 1982 au Sud-Liban

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En 1982, Israël occupait le Sud-Liban tout en conservant les apparences d’un ordre libanais résiduel. L’occupation passait par une milice supplétive, l’Armée du Liban Sud, issue d’une scission de l’armée libanaise, et par le maintien d’un minimum de relais locaux dans la zone contrôlée. En 2026, la logique affichée est d’une autre nature. Les dirigeants israéliens ne parlent plus seulement de sécurité frontalière. Ils évoquent une zone tampon jusqu’au Litani, la destruction des villages proches de la frontière, l’interdiction de retour pour des centaines de milliers d’habitants déplacés et, chez certains ministres, une frontière israélienne qui devrait désormais se situer au Litani. La différence n’est pas secondaire. Elle marque le passage d’une occupation qui prétendait encore respecter une façade de souveraineté libanaise à une stratégie qui glisse vers l’annexion de fait.  

Le tournant des dernières semaines oblige donc à relire l’histoire israélienne au Liban. En 1978, l’opération Litani visait déjà à repousser un adversaire armé au-delà du fleuve. En 1982, l’invasion avait poussé l’armée israélienne jusqu’à Beyrouth avant de déboucher sur une longue occupation du Sud, tenue en partie avec l’ALS jusqu’au retrait de 2000. Mais ces précédents, aussi violents soient-ils, ne recouvraient pas tout à fait la logique actuelle. Israël occupait, contrôlait, imposait sa supériorité militaire, mais laissait subsister une fiction locale. Aujourd’hui, cette fiction s’effondre. Il n’y a plus d’ALS crédible, plus de façade libanaise sérieuse à brandir, et certains responsables israéliens assument désormais un langage territorial qui ne relève plus du simple glacis sécuritaire.  

Ce glissement est au cœur de la crise actuelle. Reuters a rapporté que le ministre israélien de la Défense, Israel Katz, voulait établir une zone de sécurité israélienne jusqu’au Litani, contrôler aussi les ponts sur le fleuve, détruire toutes les maisons des villages proches de la frontière et empêcher environ 600.000 Libanais déplacés de revenir au sud du Litani tant que la sécurité du nord d’Israël ne serait pas garantie. Quelques jours plus tôt, le ministre des Finances Bezalel Smotrich avait déclaré que « la nouvelle frontière israélienne » devait être le Litani. Mis bout à bout, ces éléments dessinent une stratégie qui ne se contente plus d’écarter le Hezbollah. Elle tend à transformer le Sud-Liban en espace à vider, à tenir et, pour une partie de la droite israélienne, à annexer.  

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1978 : l’opération Litani, première version du glacis

Le premier grand précédent remonte à mars 1978. Après une attaque palestinienne meurtrière en Israël, l’armée israélienne lance l’opération Litani et avance jusqu’au fleuve. L’objectif affiché est alors d’éloigner l’Organisation de libération de la Palestine de la frontière nord d’Israël. Encyclopaedia Britannica rappelle que cette offensive aboutit à une occupation d’une partie du Sud-Liban, tandis que le Conseil de sécurité adopte la résolution 425 et crée l’UNIFIL pour confirmer le retrait israélien, restaurer la paix et aider l’État libanais à rétablir son autorité dans la zone. Dès ce moment, le Litani devient dans la pensée stratégique israélienne une ligne naturelle de séparation, à la fois militaire et politique.  

Mais l’enseignement principal de 1978 ne tient pas seulement à l’avancée militaire. Il tient au mode de contrôle. Reuters rappelle qu’Israël s’appuie alors sur une milice locale qui deviendra l’Armée du Liban Sud, ce qui lui permet de limiter le coût politique d’une occupation directe et de présenter le Sud comme un espace protégé par un allié libanais. Cette médiation locale est capitale. Elle permet à Israël de faire du Sud-Liban un glacis sans assumer ouvertement une logique d’intégration territoriale. En d’autres termes, l’occupation existe, mais elle se drape encore dans un dispositif indirect qui laisse survivre, même artificiellement, l’idée d’une souveraineté libanaise distincte.  

C’est là une différence importante avec la séquence actuelle. En 1978, le projet israélien consiste à aménager une profondeur défensive. Il ne passe pas, dans son expression publique dominante, par l’idée que la frontière israélienne elle-même devrait monter jusqu’au Litani. La logique est celle du glacis, pas celle de l’annexion. Cette distinction vaut historiquement, même si dans les faits la souveraineté libanaise est déjà profondément amputée dans la zone concernée. Aujourd’hui, au contraire, certains responsables israéliens franchissent ce seuil verbal et politique. Ils ne parlent plus seulement de tenir un espace. Ils parlent du Sud-Liban comme d’un territoire dont la frontière pourrait être redessinée.  

1982 : une occupation lourde, mais encore sous façade libanaise

Le précédent de 1982 est plus proche et plus éclairant encore. Cette année-là, Israël envahit de nouveau le Liban, progresse jusqu’aux abords de Beyrouth et participe au départ de l’OLP. Britannica rappelle que l’armée israélienne dépasse alors largement le cadre étroit de la sécurité frontalière et s’installe durablement dans le conflit libanais. Après un retrait partiel, elle maintient une zone de sécurité au Sud qui perdurera jusqu’en 2000. Reuters souligne que cette zone est tenue avec l’appui de l’Armée du Liban Sud, force supplétive centrale dans l’architecture de l’occupation.  

Cette période montre qu’Israël pouvait mener une occupation brutale tout en conservant les apparences d’un ordre local. L’ALS, parce qu’elle était libanaise dans sa composition et issue d’une scission de l’armée libanaise, permettait de maintenir l’idée d’un contrôle indirect. Il ne s’agissait pas d’un respect réel de la souveraineté libanaise, bien sûr, mais d’une mise en scène politique utile à Israël. La zone occupée pouvait être décrite comme une zone de sécurité gérée avec des alliés locaux, non comme un morceau de Liban destiné à devenir israélien. Même le maintien partiel de services et de relais administratifs dans cette zone s’inscrivait dans cette logique : faire fonctionner l’occupation sans la nommer comme une annexion.  

C’est précisément cette façade qui disparaît en 2026. Le Sud-Liban n’offre plus à Israël d’équivalent crédible à l’ALS. Le souvenir de cette milice reste celui d’une force supplétive effondrée avec le retrait israélien de 2000. Aucun acteur local n’est aujourd’hui en position de donner une couverture libanaise à une nouvelle domination israélienne du Sud. Cette absence change tout. Elle rend l’occupation plus nue, plus visible, plus directement israélienne. Et parce qu’elle ne peut plus s’adosser à une fiction locale solide, elle semble compenser par autre chose : la destruction de l’habitat, le contrôle des accès et l’empêchement du retour.  

Autrement dit, contrairement à 1982, où Israël conservait un semblant d’État libanais dans la zone occupée à travers l’ALS et des relais de services, la stratégie actuelle ne cherche même plus à sauver cette apparence. Elle ne s’en cache plus vraiment. Elle repose sur une présence militaire directe, sur l’écrasement physique des villages frontaliers et sur un discours politique qui, chez certains responsables, ne se satisfait plus de la zone de sécurité et glisse vers l’annexion. C’est dans ce sens que 2026 apparaît plus radicale que 1982.  

En 2026, le Sud n’est plus seulement un front : c’est un territoire à refaçonner

Les déclarations israéliennes des derniers jours vont bien au-delà de la neutralisation du Hezbollah. Reuters a rapporté qu’Israel Katz voulait non seulement tenir l’espace jusqu’au Litani, mais aussi contrôler les ponts et empêcher le retour des déplacés. Le même ministre a déclaré qu’Israël détruirait toutes les maisons des villages proches de la frontière selon le « modèle Rafah et Beit Hanoun », deux lieux de Gaza presque entièrement détruits par les opérations israéliennes. Cette référence n’est pas anodine. Elle suggère une importation assumée au Liban d’une méthode de guerre fondée sur la destruction de l’environnement bâti et sur le vidage territorial.  

Le changement est majeur. En 1978 et en 1982, Israël voulait un glacis armé. En 2026, la doctrine affichée ressemble davantage à une stratégie de séparation par dépeuplement. Lorsque les maisons sont promises à la destruction, que les ponts sont contrôlés pour couper une région du reste du pays et que le retour des habitants est explicitement refusé, l’occupation ne vise plus seulement à surveiller un territoire. Elle vise à le transformer pour qu’il soit moins habité, moins vivable et donc plus facile à dominer. Cette lecture n’est pas une exagération rhétorique ; elle découle directement des mesures rapportées par Reuters et des avertissements de l’ONU sur les conséquences du déplacement forcé.  

La guerre actuelle a déjà produit le cadre humain de cette transformation. Depuis le 2 avril, plus d’un million de personnes avaient été déplacées au Liban et que plus de 1.300 personnes y avaient été tuées depuis la reprise des hostilités début mars. Ce chiffre donne une portée concrète aux intentions israéliennes. Il ne s’agit pas d’un projet abstrait sur un territoire vide. Il s’applique à une région dont une partie considérable de la population a déjà été chassée par les combats, les ordres d’évacuation et la destruction des infrastructures.  

Une différence essentielle : avant, on gardait les apparences

C’est sans doute sur ce point que la rupture avec 1982 doit être le plus clairement formulée. À l’époque, Israël occupait le Sud-Liban, mais gardait les apparences d’un ordre libanais résiduel. L’ALS servait d’écran politique. Elle permettait de dire que la zone n’était pas directement annexée, qu’elle restait en quelque sorte libanaise, fût-ce sous domination et sous dépendance israéliennes. Des relais administratifs subsistaient. Une vie locale, contrôlée et déformée par l’occupation, continuait d’exister. La souveraineté libanaise était violée, mais elle n’était pas niée dans son principe.  

Aujourd’hui, cette prudence a pratiquement disparu. Les dirigeants israéliens les plus durs ne parlent plus comme s’ils voulaient simplement sécuriser la frontière tout en laissant subsister la fiction d’un Sud libanais autonome. Ils parlent comme s’il fallait remodeler l’espace lui-même. Smotrich a évoqué une « nouvelle frontière israélienne » au Litani. Katz a annoncé la destruction des villages proches de la frontière et le non-retour des déplacés. Dans un tel cadre, l’occupation ne vise plus à dominer un territoire libanais en feignant de respecter son existence politique. Elle tend à produire un territoire où la souveraineté libanaise serait vidée de tout contenu réel, voire remplacée par une souveraineté israélienne de fait.  

C’est pourquoi le mot d’annexion n’est plus marginal. Il ne décrit pas encore un acte juridique consommé. Mais il décrit une dynamique. Dans les conflits contemporains, l’annexion commence souvent avant les textes. Elle commence par une présence militaire prolongée, par la destruction de ce qui permettait la vie locale, par l’expulsion durable des habitants et par un discours qui naturalise une nouvelle frontière. De ce point de vue, les déclarations israéliennes de mars 2026 ont fait franchir un seuil au dossier libanais.  

Le déplacement temporaire devient un projet de non-retour

Le point le plus grave tient à la nature du déplacement en cours. Dans une guerre classique, l’exode des civils est présenté, au moins en principe, comme temporaire. Les populations fuient les combats et espèrent revenir une fois le front éloigné. Or les experts des Nations unies ont averti le 13 mars que lorsque les maisons sont détruites, que les communautés sont brisées et que le retour est rendu impossible, le déplacement cesse d’être une protection temporaire pour devenir une crise durable des droits humains. Ils ont ajouté que le déplacement forcé pouvait constituer un crime de guerre et un crime contre l’humanité.  

Ce constat éclaire directement la stratégie israélienne au Sud-Liban. En voulant détruire les maisons près de la frontière et empêcher le retour de centaines de milliers d’habitants au sud du Litani, Israël transforme un déplacement de guerre en projet de non-retour. Ce n’est plus seulement la conséquence d’un conflit. C’est une finalité politique assumée. Le Sud-Liban devient alors moins un terrain d’opérations qu’un espace dont la population civile serait considérée comme un obstacle à la nouvelle architecture sécuritaire voulue par Israël.  

Le débat public libanais emploie souvent ici l’expression de « nettoyage ethnique ». Sur le plan juridique, il faut rester précis. Les formulations les plus robustes dans les sources consultées renvoient au déplacement forcé, à la destruction arbitraire, à l’interdiction illégale du retour et à de possibles crimes de guerre. Le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme a déclaré le 17 mars que certaines frappes israéliennes au Liban pouvaient constituer des crimes de guerre, en citant notamment la destruction d’immeubles résidentiels, des atteintes à des structures de santé et des attaques contre des personnes déplacées. Cela ne constitue pas un jugement définitif, mais cela montre que la dimension criminelle possible de cette stratégie est déjà prise au sérieux au plus haut niveau onusien.  

Une occupation plus directe, donc plus radicale

L’absence d’un substitut local comme l’ALS rend la stratégie israélienne actuelle plus difficile à habiller politiquement. Mais elle la rend aussi plus radicale. Hier, Israël pouvait dire : nous aidons une zone alliée à se protéger. Aujourd’hui, il ne lui reste plus guère que deux options : occuper directement ou vider suffisamment le territoire pour le rendre contrôlable à distance. Les déclarations sur la destruction des villages et l’interdiction du retour montrent que la seconde option est déjà au travail.  

Cette radicalité se lit aussi dans le rapport à la frontière. Pendant des décennies, Israël a pu défendre l’idée d’une zone de sécurité sans remettre officiellement en cause la frontière internationale. En 2026, certains de ses responsables parlent comme si la guerre devait justement servir à la déplacer. La phrase de Smotrich sur le Litani n’est pas un simple excès verbal isolé. Reuters l’a présentée comme la déclaration la plus explicite d’un haut responsable israélien appelant à l’annexion du Sud-Liban dans le conflit actuel. Une telle parole change le cadre, parce qu’elle révèle qu’une partie de la coalition au pouvoir ne pense plus seulement en termes de défense, mais en termes d’acquisition territoriale.  

Le précédent de 1982 comme avertissement, pas comme modèle

L’histoire devrait pourtant servir d’avertissement à Israël. L’occupation du Sud entre les années 1980 et 2000 n’a pas produit la sécurité durable qu’elle promettait. Elle a nourri la légitimité du Hezbollah comme force de résistance armée et s’est terminée par l’effondrement de l’ALS lors du retrait israélien. Reuters rappelle ce passé pour montrer que la nouvelle zone tampon voulue par Israël s’inscrit dans une longue série d’invasions et d’occupations qui n’ont jamais réellement stabilisé la frontière nord.  

Mais ce précédent rend aussi la stratégie actuelle plus inquiétante. Si Israël revient au Sud-Liban sans façade locale, avec un langage plus annexionniste et avec une méthode plus directement fondée sur la destruction de l’habitat et le non-retour, alors 2026 ne ressemble pas à 1982 reproduit à l’identique. Cela ressemble à une version plus dure, plus explicite et potentiellement plus irréversible du même projet. Là où l’occupation ancienne cherchait encore à administrer une zone libanaise sous contrôle, la nouvelle tend à fabriquer un Sud dépeuplé et militairement reconfiguré, où la souveraineté libanaise serait non seulement suspendue, mais pratiquement niée.  

Le cœur de la différence est donc là. En 1982, Israël occupait en gardant les apparences. En 2026, une partie de ses dirigeants assume de moins en moins ces apparences et laisse voir une stratégie qui ne vise plus seulement à contrôler le Sud-Liban, mais à le transformer en frontière israélienne de fait. Ce basculement explique pourquoi la guerre actuelle ne peut pas être lue comme un simple retour du passé. Elle marque un saut : de l’occupation couverte par une fiction locale à une logique qui s’approche de l’annexion ouverte et du déplacement durable.  

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François El Bacha
François El Bachahttp://el-bacha.com
Expert économique, François el Bacha est l'un des membres fondateurs de Libnanews.com. Il a notamment travaillé pour des projets multiples, allant du secteur bancaire aux problèmes socio-économiques et plus spécifiquement en terme de diversité au sein des entreprises.

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