Le Liban importe plus de 80 % de ses besoins alimentaires. Cette dépendance chronique s’est accentuée depuis l’effondrement économique de 2019, exacerbée par la dépréciation de la livre, les perturbations logistiques régionales, et la crise du port de Beyrouth. Dans le contexte des tensions actuelles, aggravées par les frappes israéliennes et les blocages des principaux axes de transport, la question de la souveraineté alimentaire s’impose à nouveau dans le débat public. Cet article examine les ressorts de cette dépendance, les obstacles à une relocalisation partielle de la production, et les leviers dont dispose encore le Liban pour rétablir une forme de sécurité alimentaire.
Une dépendance structurelle amplifiée par la crise
Depuis des décennies, le Liban a construit son modèle de consommation sur l’importation massive de produits agricoles, de céréales, et de produits transformés. Cette logique a été favorisée par une politique de change favorable aux importateurs et une absence quasi-totale de soutien à la production locale.
Depuis 2020, la montée des prix mondiaux, les restrictions sur les crédits bancaires à l’importation, et la baisse du pouvoir d’achat ont révélé les failles de ce modèle. Plusieurs ruptures de stock ont été signalées ces dernières années, notamment sur les produits de première nécessité comme la farine, l’huile ou les produits laitiers.
La récente paralysie du port de Beyrouth, consécutive à une série de frappes aériennes israéliennes dans la région, réactive la vulnérabilité logistique du pays. Le report vers les ports secondaires, comme celui de Tripoli, n’a pas permis d’absorber la totalité du trafic, aggravant les délais de livraison et les hausses de prix.
Le paradoxe agricole libanais
Le Liban dispose d’une diversité agro-climatique exceptionnelle, d’un savoir-faire paysan transmis sur plusieurs générations, et d’un potentiel de production vivrière sous-utilisé. Pourtant, la part de l’agriculture dans le PIB reste inférieure à 4 %, et la superficie cultivée continue de diminuer.
Les causes sont multiples : fragmentation des terres, coût élevé des intrants, absence de politiques agricoles cohérentes, marginalisation du secteur rural dans les politiques publiques. Les jeunes agriculteurs manquent de soutien, les réseaux de distribution restent dominés par des acteurs commerciaux centrés sur l’import, et les marchés locaux sont saturés par la concurrence étrangère.
Cette situation empêche toute montée en puissance rapide d’une agriculture nationale de substitution. Le discours sur la souveraineté alimentaire se heurte à l’absence de stratégie d’ensemble, au manque d’investissement public, et à l’émiettement des initiatives privées.
Initiatives locales et résilience communautaire
Face aux carences de l’État, plusieurs acteurs locaux ont tenté de relancer une production agricole de proximité. Des coopératives rurales se sont restructurées, des ONG ont soutenu la distribution de semences, et des projets pilotes de permaculture ont émergé dans la Békaa, le Akkar ou le Sud.
Ces dynamiques sont importantes mais encore marginales. Leur effet reste localisé, souvent dépendant de financements extérieurs, et ne permet pas une substitution à grande échelle. Toutefois, elles participent à redessiner les contours d’une souveraineté alimentaire communautaire, fondée sur l’autonomie des villages, la réactivation de circuits courts, et une prise de conscience écologique accrue.
Certaines collectivités locales ont également expérimenté des marchés paysans, des banques de semences ou des politiques de soutien au foncier agricole. Ces expériences, bien que limitées, montrent qu’une stratégie de résilience alimentaire est possible à l’échelle territoriale.
Les leviers institutionnels encore disponibles
Le ministère de l’Agriculture reste faiblement doté en moyens, mais pourrait jouer un rôle d’impulsion dans une politique de reconquête alimentaire. Un recensement des terres cultivables, une aide ciblée à l’irrigation, ou une réforme du régime foncier agricole pourraient rapidement produire des effets structurants.
La Banque centrale pourrait également revoir ses priorités en matière de subventions, en orientant une part des crédits vers la production agricole locale plutôt que vers l’importation massive. Une coordination avec les syndicats agricoles et les universités spécialisées permettrait aussi de réarticuler les savoirs, les besoins et les ressources disponibles.
La souveraineté alimentaire au Liban ne peut reposer uniquement sur les marchés mondiaux. Elle nécessite une réorientation des priorités, une redéfinition du rôle de l’État, et une mobilisation collective autour d’un nouveau modèle agricole.


