vendredi, février 20, 2026

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DÉPLACÉS SYRIENS : UN DOSSIER EXPLOSIF QUI MET À NU LES FAILLES DE L’ÉTAT LIBANAIS

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Un matin de décembre, à l’entrée d’un village de la Békaa, un panneau bricolé annonce en grandes lettres «Interdit de louer aux Syriens». Plus loin, sur la route principale, une patrouille municipale contrôle les papiers de travailleurs agricoles. La scène résume un moment politique précis: le dossier des déplacés syriens n’est plus seulement une crise humanitaire, c’est devenu un champ de bataille entre Baabda, le Sérail, Aïn el-Tiné et une mosaïque d’autorités locales livrées à elles-mêmes.

Depuis la chute de l’ancien régime à Damas et l’arrivée au pouvoir d’Ahmed Charaa, le récit officiel a basculé. Là où l’on parlait hier de «guerre en cours» et de «risque de représailles» en cas de retour, les capitales régionales évoquent désormais des «zones sûres», des amnisties partielles et des programmes de reconstruction. Au Liban, ce changement de contexte a relancé une question étouffée par des années d’attentisme: qui décide du sort de plus d’un million de Syriens installés, de manière régulière ou non, sur le territoire.

BAABDA, LE SÉRAIL ET AÏN EL-TINÉ FACE À LA MÊME BOMBE POLITIQUE

À Baabda, le dossier est abordé par le prisme de la souveraineté. Le chef de l’État insiste sur le fait que le Liban ne peut pas se transformer en pays de séjour permanent pour des déplacés arrivés dans un contexte de guerre. Il rappelle, à chaque intervention, la charge supportée par les infrastructures et les services publics. Dans le même temps, il se garde d’appeler à des retours désordonnés. Il parle de «retour organisé et sécurisé», de «coordination institutionnelle avec Damas», de «cadre global» à définir avec les Nations unies et les partenaires européens.

La présidence cherche à apparaître comme le centre de gravité d’une politique d’ensemble. Des réunions se succèdent au palais avec des ministres, des responsables sécuritaires, des gouverneurs. Elles produisent des communiqués soigneusement formulés, où l’on retrouve les mêmes notions: refus de la naturalisation, dignité des déplacés, respect des conventions internationales. Mais derrière cette cohérence affichée se profile une première faille: l’absence d’un texte législatif clair définissant une stratégie nationale sur les déplacés syriens.

Au Sérail, le chef du gouvernement adopte un ton plus juridique. Il multiplie les références au droit international, au principe de non-refoulement, aux obligations humanitaires. Il insiste sur la nécessité de garanties concrètes fournies par le nouveau pouvoir à Damas. Il parle de listes de personnes recherchées, de procédures d’amnistie, de mécanismes de suivi. Dans ses échanges avec les bailleurs, il met en avant le risque d’une déstabilisation sociale majeure si des retours forcés sont organisés sans filet de sécurité.

Cette approche rassure certains partenaires étrangers, attachés à une gestion encadrée des retours. Mais elle irrite des forces politiques locales qui jugent le discours trop prudent. Elles dénoncent un «juridisme» qui servirait de prétexte à l’inaction, alors que le pays, selon elles, ne peut plus supporter le poids de cette présence. Le Sérail se trouve pris entre deux feux: répondre aux exigences des capitales occidentales et ne pas se couper d’une opinion excitée par des discours sur la «menace démographique».

À Aïn el-Tiné enfin, la présidence de la Chambre occupe une position d’équilibriste. Elle se présente comme le garant de l’équilibre interne, rappelant avec insistance que le Liban ne peut pas se permettre une guerre de mots entre communautés autour de ce dossier. Le président du Parlement relaie les inquiétudes des régions qui se sentent «submergées», tout en martelant que le retour ne peut se faire qu’en dialogue avec Damas. Il ouvre la porte à des «comités conjoints» et à des accords bilatéraux, tout en laissant aux commissions parlementaires le soin de traiter le volet législatif.

Dans les faits, ce triangle Baabda–Sérail–Aïn el-Tiné ressemble moins à un centre de décision qu’à un système de veto croisés. Chacun fixe ses lignes rouges, chacun avance ses propres priorités. Sans structure claire de pilotage, le dossier glisse vers les niveaux où le pouvoir est le plus direct: les partis et les autorités locales.

LIGNES ROUGES PARTISANES ET SURENCHÈRES COMMUNAUTAIRES

Le discours des principaux partis chrétiens s’articule autour d’un motif qui revient comme un refrain: le spectre d’un «rééquilibrage démographique» irréversible. Le terme de «nouveau 1948» est utilisé pour évoquer la crainte d’une implantation permanente, sur le modèle de l’installation palestinienne. Les interventions publiques insistent sur la pression exercée sur les écoles, les hôpitaux, le marché du travail, mais le fond de l’argumentation reste identitaire.

Ce discours se traduit dans des propositions concrètes: recensement des Syriens par municipalité, limitation de certaines professions, restrictions sur les locations. Ces mesures répondent à une demande réelle de contrôle, mais elles font aussi partie d’une stratégie de mobilisation électorale. Défendre les «droits des Libanais» contre une «invasion silencieuse» devient un marqueur identitaire facile à communiquer.

Chez les responsables sunnites, le ton est plus nuancé. Dans des villes comme Tripoli, Saïda ou certaines localités de la Békaa, les déplacés syriens sont souvent installés dans des quartiers populaires qui abritent déjà des Libanais en situation de grande précarité. La tension sociale est réelle: concurrence pour les emplois journaliers, pour les loyers, pour l’accès à l’aide. Les responsables locaux dénoncent le «fardeau» supporté par leurs villes, mais hésitent à adopter un discours trop frontal par crainte d’enflammer des quartiers où les relations personnelles sont étroites.

Le tandem chiite, lui, lit le dossier à travers le prisme des rapports avec Damas et, plus largement, avec l’axe régional auquel il appartient. Les déclarations mettent en avant les annonces du nouveau pouvoir syrien sur la sécurité retrouvée dans certaines régions, les amnisties partielles, la volonté de réintégrer les populations. Elles insistent sur la nécessité de «rendre aux Syriens leur pays» tout en rappelant que le Liban ne doit pas être «instrumentalisé» dans des agendas occidentaux.

Derrière ces prises de position, une ligne rouge apparaît: pas de rupture avec Damas sur ce dossier. L’idée de retours organisés via des comités conjoints, en coordination avec les services de sécurité, est présentée comme la voie réaliste. En même temps, les partis concernés savent que leur base, dans certaines régions, bénéficie aussi de la présence de main-d’œuvre syrienne bon marché. Cette contradiction limite l’enthousiasme pour des solutions trop brutales.

MUNICIPALITÉS, GOUVERNEURS ET PRODUCTION LOCALE DE LA POLITIQUE MIGRATOIRE

Faute de feuille de route nationale, ce sont les municipalités qui se retrouvent aux avant-postes. Certaines communes décrètent des couvre-feux pour les Syriens après une certaine heure. D’autres obligent les propriétaires à déclarer les locataires étrangers, sous peine d’amendes. Des maires prennent la parole dans la presse pour dénoncer la «passivité de l’État» et s’attribuer un rôle de protecteur de leur communauté.

Ces décisions s’appuient sur des pouvoirs de police administrative que la loi reconnaît aux autorités locales, mais elles s’en éloignent parfois. Le même texte juridique sert, dans un village, à justifier la fermeture d’ateliers tenus par des Syriens et, dans un autre, à tolérer des campements entiers, dès lors que les loyers sont payés à temps. La règle n’est plus nationale, elle est municipale, parfois même clanique.

Les gouverneurs tentent de donner une cohérence minimale à ce patchwork. Ils émettent des circulaires, convoquent des réunions avec les maires, transmettent au ministère de l’Intérieur des rapports sur la tension dans leurs régions. Mais ils disposent de peu de moyens coercitifs. Dans certains cas, leurs décisions sont ignorées par des municipalités qui préfèrent s’aligner sur les instructions informelles de tel ou tel parti influent.

Les ONG se retrouvent, elles aussi, prises entre plusieurs logiques. Sur le terrain, elles documentent des expulsions de fait, des refus d’inscription à l’école, des coupures d’eau ciblées, des restrictions de déplacement. Dans leurs rapports, elles alertent sur les risques de violations massives des droits, ce qui irrite des responsables politiques qui les accusent de «faire le jeu» de certains bailleurs. L’État, absent comme coordinateur, se retrouve perçu soit comme un obstacle, soit comme un acteur indifférent.

UN LABORATOIRE DES FAILLES DE L’ÉTAT LIBANAIS

Le dossier des déplacés syriens fonctionne comme un révélateur des faiblesses structurelles de l’État. La première faille tient à la fragmentation des compétences. Aucun texte ne définit clairement qui, du ministère de l’Intérieur, des Affaires sociales, des Affaires étrangères, de la Défense ou des municipalités, prend la décision finale sur une politique de retour. Chaque administration agit selon son interprétation, ses moyens, ses priorités.

La seconde faille concerne la capacité de l’État à produire et à gérer des données fiables. Les chiffres du nombre de Syriens présents au Liban varient selon les sources. Certains se basent sur les registres du HCR, d’autres sur les statistiques des services de sécurité, d’autres encore sur des estimations locales. Sans base de données consolidée, il est presque impossible de concevoir un programme de retour gradué, ciblé, vérifiable.

Une troisième faille apparaît dans la relation entre l’État et les bailleurs. Depuis le début de la crise, une partie significative des services destinés aux Syriens – et, par ricochet, à des Libanais précaires – est financée par des fonds internationaux. Cette aide a permis d’éviter l’effondrement de secteurs entiers, mais elle a aussi encouragé une délégation de facto de la politique migratoire à un réseau d’ONG, d’agences onusiennes, de programmes bilatéraux. L’État intervient ponctuellement, souvent par communiqués, sans toujours maîtriser les chaînes de décision concrètes.

Le dossier révèle aussi une faille juridique. Le Liban n’est pas signataire de la Convention de Genève sur les réfugiés de 1951, ce qui laisse un vide sur le statut exact des Syriens présents sur son sol. Ils sont qualifiés de déplacés, d’invités, de réfugiés selon les interlocuteurs. Cette ambiguïté complique toute tentative de régularisation ou de retour. Elle permet aussi à chaque acteur de choisir le vocabulaire qui sert le mieux sa position politique du moment.

ÉCHO D’ÉPISODES ANCIENS ET RISQUE DE RÉPÉTITION

Pour une partie de l’opinion, le dossier syrien réactive des mémoires plus anciennes. L’installation de réfugiés palestiniens, devenue durable, reste dans les esprits. Les camps, nés comme espaces temporaires, se sont transformés en quartiers structurés, mais souvent marginalisés, avec leurs propres règles. Pour certains, le parallèle est évident: ce qui s’est produit une fois peut se reproduire, surtout si l’État reste en retrait.

D’autres rappellent des épisodes moins connus mais tout aussi révélateurs: le retour de Libanais de l’étranger après la guerre civile, la gestion des déplacés internes lors des affrontements des années 1980, l’installation temporaire puis prolongée de familles fuyant des régions bombardées. Dans tous ces cas, l’absence de politique claire a laissé place à des arrangements locaux, des solutions improvisées, des compromis clientélistes.

Le dossier syrien cumule des éléments de ces expériences: dimension régionale, poids des bailleurs, implication de plusieurs communautés libanaises, rôle central des partis. Mais il se déroule dans un contexte d’effondrement économique qui réduit drastiquement les marges d’absorption. Là où l’économie pouvait jadis intégrer une partie de cette main-d’œuvre, la crise actuelle transforme chaque travail informel en sujet de conflit, chaque subvention en motif de jalousie.

SCÉNARIOS D’AVENIR ENTRE RETOUR ORGANISÉ, CHAOS ET ACCORDS ASYMÉTRIQUES

Trois trajectoires principales se dessinent dans les débats. La première est celle d’un retour organisé. Elle suppose un accord formel entre Beyrouth et Damas, encadré par une forme de participation des Nations unies et de bailleurs. Elle implique un recensement précis, des garanties écrites de la part du pouvoir syrien, des mécanismes de suivi pour s’assurer que les personnes retournées ne font pas l’objet de poursuites arbitraires. Pour un État libanais affaibli, ce scénario demande une capacité de négociation et de contrôle qu’il n’a pas démontrée jusqu’ici.

La deuxième trajectoire est celle du chaos migratoire. Dans ce cas, des expulsions de fait se multiplieraient sous forme de pressions locales: coupures d’eau, arrestations, refus de renouveler des permis de séjour, mesures agressives de certaines municipalités. Les Syriens les plus vulnérables se retrouveraient pris entre la misère au Liban et la peur du retour, sans filet de protection. Ce scénario est déjà perceptible par endroits, mais il pourrait s’intensifier si la crise économique se prolonge et si le discours de rejet gagne encore du terrain.

La troisième trajectoire est celle d’accords bilatéraux asymétriques. Le Liban, isolé et dépendant, pourrait accepter des arrangements avec Damas qui répondent davantage aux priorités du pouvoir syrien qu’aux siennes: sélection des personnes acceptées, retour prioritaire de certains profils, exclusion de catégories jugées «problématiques». Dans ce cas, le pays deviendrait un simple relais d’une politique syrienne de tri, sans capacité réelle d’influer sur les modalités de mise en œuvre.

Dans chacune de ces trajectoires, le rôle de l’État libanais est déterminant. S’il continue à se cacher derrière des formules générales, à laisser municipalités et partis produire leur propre politique migratoire, le pays s’acheminera vers une combinaison de chaos et d’accords déséquilibrés. S’il parvient, au contraire, à définir un cadre, aussi imparfait soit-il, à clarifier les compétences, à produire des données fiables et à coordonner ses interlocuteurs, il pourra au moins réduire le coût humain et politique de cette crise.

Le dossier des déplacés syriens, par son ampleur et sa complexité, agit comme un miroir. Il renvoie au Liban l’image d’un État qui oscille entre réflexes de souveraineté et incapacité à exercer pleinement ses prérogatives. Tant que cette contradiction ne sera pas affrontée, chaque débat sur les retours restera pris entre l’appel au droit et l’appel à la peur, sans qu’un véritable choix collectif ne soit assumé.

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