La grammaire de l’État: rassurer, encadrer, promettre du temps
Joseph Aoun présente sa ligne comme une “feuille de route”. Il renvoie explicitement à son discours d’investiture. Il insiste sur l’idée que ce texte n’a pas été écrit pour rester “de l’encre sur du papier”. Il ajoute qu’il fera “l’impossible” pour avancer, même si tout ne peut pas se faire en une seule année.
Cette manière de parler répond à une urgence. Elle doit contenir la peur. Elle doit aussi contenir la fatigue. Le message est simple: l’État existe, il tient un cap, il avance par étapes. Le vocabulaire est celui de la continuité. Il met en avant l’ordre, la méthode, le calendrier.
Dans le même esprit, l’accent mis sur l’armée sert de pivot. Le discours officiel lie la sécurité à l’institution. Il présente l’armée comme le cœur de la protection. Il valorise son rôle et sa légitimité. D’autres prises de parole, rapportées le même jour, reprennent la même idée. Elles parlent du renforcement des institutions, “en premier lieu l’armée”, comme voie de protection du pays et de ses citoyens.
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Ce choix lexical n’est pas décoratif. Il construit une promesse de normalité. Il dit que la sécurité peut redevenir un service public. Il dit aussi que la souveraineté doit se lire dans les institutions, pas dans la dispersion.
La grammaire de la résistance: la condition avant la décision
Face à cette grammaire d’État, une autre grammaire s’affiche. Elle est conditionnelle. Elle est aussi séquencée. Les responsables du Hezbollah, tels qu’ils sont rapportés, posent une série d’étapes. Le principe revient toujours: rien ne se discute “après”, si l’“avant” n’est pas rempli.
Une formulation résume cette logique. Hussein al-Hajj Hassan énumère des “priorités de souveraineté”. Il cite l’arrêt de l’agression, le retrait israélien de points occupés, le retour des prisonniers, puis le début de la reconstruction. Il ajoute que ces étapes “précèdent toute autre discussion”. Il dit ensuite que viendrait un dialogue national pour une stratégie de défense, pour renforcer la sécurité, et pour armer et consolider l’armée.
Ce discours ne nie pas l’État. Il ne nie pas l’armée. Au contraire, il mentionne explicitement l’armée dans la séquence finale. Mais il subordonne tout à une lecture du rapport de force. Il place d’abord la contrainte extérieure. Il place ensuite la réparation intérieure. Puis il ouvre, seulement après, la discussion sur les équilibres.
Cette grammaire est aussi un bouclier politique. Elle permet de dire non, sans dire non. Elle permet surtout de dire “pas maintenant”. Or, dans un moment tendu, “pas maintenant” devient une stratégie.
Le point de friction: la même phrase, deux traductions opposées
Le débat sur le monopole des armes illustre ce choc de traductions.
D’un côté, la logique d’État peut se résumer ainsi: si l’armée est là, la sécurité doit être centralisée. Une formulation rapportée va plus loin. Elle affirme que les forces armées de l’État sont responsables de la sécurité et de la protection des citoyens sur tout le territoire. Elle ajoute que, si une arme a perdu sa fonction, son rôle “a pris fin”.
De l’autre côté, les responsables du Hezbollah retournent l’argument. Hassan Jich, député, affirme qu’annoncer “une phase suivante” avant que l’ennemi n’exécute ses obligations n’a “aucune valeur réelle”. Il considère même que ce discours est “inapplicable”. Il ajoute un point décisif: si l’État dit que la guerre et la paix sont de sa seule compétence, alors l’État doit le prouver sur le terrain, en protégeant les Libanais et leurs moyens de subsistance.
Les deux camps parlent donc de protection. Ils parlent aussi de l’armée. Pourtant, ils ne parlent pas du même temps.
L’État parle d’un temps institutionnel. Il veut fixer un cadre, puis réduire le risque. La résistance parle d’un temps conditionnel. Elle veut d’abord modifier l’environnement, puis négocier l’intérieur.
La protection comme juge de paix
La protection est le mot commun. C’est aussi le test central.
Dans la logique d’État, la protection vient du renforcement des institutions. Elle vient de l’armée. Elle vient de la stabilité. Les discours insistent sur l’idée que la consolidation des institutions est “l’entrée principale” pour protéger le pays, préserver l’unité nationale et éviter les divisions.
Dans la logique de la résistance, la protection est un reproche. On rappelle que le peuple demande une protection immédiate. On dit aussi que l’État n’a pas été à la hauteur. Une formulation rapportée exprime une comparaison entre deux périodes. Elle suggère qu’avec les “équations” de la résistance, le public se sentait plus en sécurité, alors qu’aujourd’hui, sous l’autorité de l’État, il subit des attaques quotidiennes. Elle conclut que la demande urgente est la protection, mais que la confiance dans l’État reste faible.
Ce n’est pas un détail rhétorique. C’est une concurrence de légitimité. Le même mot, “protection”, devient un verdict. Si l’État protège, il gagne du crédit. S’il ne protège pas, l’argument inverse prospère.
Les “priorités” comme technique de verrouillage
La liste des priorités, telle qu’elle est rapportée, a une fonction précise. Elle verrouille le tempo.
Arrêt de l’agression. Retrait de points occupés. Retour des prisonniers. Reconstruction. Ensuite seulement, stratégie de défense et renforcement de l’armée.
Dans un pays où tout se négocie en même temps, cette liste impose un ordre. Elle empêche la négociation globale. Elle empêche aussi un échange rapide du type “un compromis contre un compromis”. La liste force l’autre camp à répondre point par point. Elle force surtout l’État à promettre ce qu’il ne maîtrise pas entièrement.
Le discours d’État, lui, préfère des formules plus ouvertes. Il évoque des étapes. Il évoque un calendrier. Il évite de s’enfermer dans une liste rigide. C’est une logique d’exécutif. Elle garde de la marge.
Résultat: deux méthodes s’affrontent. La liste rigidifie. La feuille de route assouplit. Et la crise se nourrit de cet écart.
Le dilemme de l’État: dire “seul” sans pouvoir agir “seul”
Le discours institutionnel veut affirmer un monopole. Il veut aussi éviter une confrontation interne. Or ce monopole, au Liban, ne se décrète pas. Il se construit.
Des analyses rapportées soulignent d’ailleurs ce point, en expliquant que la position officielle reste prudente sur une option coercitive. Elles indiquent qu’un choix politique consistant à confier à l’armée une mission de désarmement par la force est jugé “inexistant”. Elles ajoutent que ce que l’armée ne ferait pas, Israël le fait déjà à sa manière.
Cette réalité contraint la parole d’État. Elle explique aussi pourquoi la présidence insiste sur le temps, sur les étapes, et sur l’impossibilité de tout faire en un an.
Le discours de la résistance exploite ce dilemme. Il dit, en substance: si vous voulez le monopole, prouvez d’abord votre capacité à protéger. Si vous ne pouvez pas, ne demandez pas une décision définitive.
La reconstruction: enjeu matériel, enjeu de récit
La reconstruction est un autre terrain commun. Mais, là encore, le récit diverge.
La résistance la place comme priorité immédiate, à égalité avec le retrait et le retour des prisonniers. Elle la met avant toute discussion sur la stratégie de défense.
Le discours d’État la présente plutôt comme une mission de gouvernance, donc comme un chantier encadré. Il cherche à l’inscrire dans une logique de mécanisme et de transparence. La reconstruction devient alors un outil de restauration de l’autorité publique. Elle doit montrer que l’État n’est pas un spectateur.
Cette différence a un impact direct. Si la reconstruction traîne, le discours conditionnel gagne. Si la reconstruction avance vite, le discours institutionnel reprend la main.
L’arme la plus efficace: la prudence, ou l’accusation de prudence
Le discours d’État mise sur la prudence. Il parle de réalisme. Il parle d’étapes. Il insiste sur le possible.
Mais cette prudence est fragile. Elle peut être interprétée comme une faiblesse. Elle peut être lue comme une attente. Et, dans un moment où l’opinion veut des résultats, l’attente ressemble à un renoncement.
Le discours de la résistance, lui, utilise une prudence d’un autre type. Il présente ses conditions comme un réalisme. Il insiste sur l’idée qu’un “pas” interne appelle un “plus” adverse. Il avertit que chaque concession intérieure peut accroître l’appétit israélien.
Les deux prudences s’opposent. L’une veut éviter une guerre civile politique. L’autre veut éviter un désarmement sans garanties.
La question finale, toujours la même: qui détient la légitimité du “temps”
Cette confrontation ne se résume pas à “État contre résistance”. Elle se résume souvent à “qui décide du bon moment”.
L’État cherche à reprendre le contrôle du calendrier. Il le fait en parlant de feuille de route, d’étapes, et d’institutions.
La résistance cherche à contrôler le calendrier en parlant de priorités et de conditions. Elle le fait en reliant l’intérieur à l’extérieur. Elle dit que la discussion sur la stratégie de défense viendra, mais après des obligations adverses et après la reconstruction.
Entre ces deux grammaires, le pays vit avec une superposition de légitimités. L’une est institutionnelle. L’autre est conditionnelle. Tant que la protection n’est pas visible, la superposition persiste. Tant que l’État n’apporte pas la preuve, le mot “monopole” reste un slogan. Tant que les conditions restent suspendues, le mot “dialogue” reste une promesse.


