Un débat institutionnel suspendu : aucune réforme électorale en vue
À sept mois des élections législatives prévues en mai 2026, le Liban se dirige vers un scrutin organisé selon la même loi électorale confessionnelle que lors du précédent cycle. Selon Addiyar dans son édition du 22 octobre 2025, aucun progrès n’a été enregistré dans les discussions portant sur une éventuelle réforme du système. Le débat parlementaire, amorcé en 2024, s’est enlisé sans qu’aucun texte alternatif ne soit officiellement soumis à un vote.
L’objectif initial, évoqué à plusieurs reprises par des groupes de réformateurs, portait sur l’adoption d’un mode de scrutin à circonscription nationale, sans division communautaire. Cette proposition visait à permettre à tous les électeurs de voter pour tous les candidats, indépendamment de leur religion ou appartenance confessionnelle. Toutefois, en l’absence de consensus, cette idée est restée théorique. Le Parlement n’a ni constitué de commission spécialisée, ni inscrit ce point à son ordre du jour.
Les responsables politiques justifient cette inertie par des contraintes de calendrier. Plusieurs d’entre eux affirment que la conjoncture régionale et la fragilité des équilibres internes ne permettent pas une réforme aussi sensible. La législation électorale reste donc figée. La loi de 2017, fondée sur la représentation proportionnelle par circonscription communautaire, sera reconduite sans modification.
Le consensus du statu quo : la classe politique favorable au maintien du système
Addiyar note dans son édition du 22 octobre que la plupart des forces politiques en présence ont un intérêt direct à conserver la législation actuelle. Le journal souligne que “les partis ont tout intérêt à préserver des bastions électoraux homogènes, qui garantissent leur survie au détriment de la représentation nationale réelle”. Le découpage des circonscriptions, établi en fonction des équilibres confessionnels historiques, favorise la reconduction des candidats issus de blocs structurés, au détriment des candidats indépendants ou transversaux.
Le maintien du système confessionnel offre une lisibilité électorale aux partis établis. Il leur permet de concentrer leurs campagnes sur des zones où leur communauté est majoritaire, en limitant les passerelles politiques. Cette logique réduit les risques d’alternance. Elle permet également de renforcer les alliances communautaires, qui jouent un rôle central dans la formation des listes et dans la mobilisation du vote.
Cette stratégie bénéficie aussi aux formations issues du compromis de Taëf, qui ont structuré leur appareil politique en fonction des quotas confessionnels. Le Courant patriotique libre, le Hezbollah, Amal, les Forces libanaises et les Kataëb s’inscrivent tous dans cette dynamique de conservation. Les formations plus petites ou moins communautarisées peinent à exister dans ce système.
La peur de la réforme : entre paralysie politique et instrumentalisation communautaire
Dans Al Joumhouria du 22 octobre 2025, plusieurs parlementaires, cités anonymement, affirment que “le moment n’est pas propice à une réforme structurelle” et que “toute tentative de modification du mode de scrutin sera perçue comme une attaque contre l’équilibre communautaire”. Cette position traduit une ligne de défense largement partagée : toute réforme est interprétée comme une remise en cause du pacte de coexistence.
Cet argumentaire, régulièrement invoqué depuis la fin de la guerre civile, repose sur l’idée que chaque communauté doit préserver ses outils de représentation pour garantir la paix civile. La loi électorale confessionnelle est ainsi présentée comme un garde-fou, empêchant la domination d’un groupe sur un autre. Dans les faits, cette justification permet surtout de bloquer toute évolution vers une citoyenneté politique unifiée.
Les tentatives précédentes de réforme ont toutes échoué sur cet obstacle. En 2013, puis en 2017, des projets de loi proposant une représentation non confessionnelle ont été déposés, mais systématiquement écartés par les blocs parlementaires majoritaires. Le spectre d’une déstabilisation confessionnelle est utilisé comme arme politique contre toute initiative de transformation démocratique.
Un système électoral verrouillé : les effets sur la représentation nationale
Le maintien du système confessionnel a des effets concrets sur la dynamique démocratique. En premier lieu, il limite le taux de renouvellement parlementaire. La plupart des députés réélus appartiennent à des familles politiques installées ou à des structures communautaires fortement implantées localement. La concurrence électorale reste faible, notamment dans les circonscriptions homogènes.
Ensuite, ce mode de scrutin introduit une distorsion dans la représentativité. Le vote étant fortement déterminé par l’appartenance communautaire, les résultats ne reflètent pas nécessairement les courants d’opinion transversaux. Les mouvements civiques ou indépendants, qui cherchent à dépasser les clivages religieux, se retrouvent marginalisés.
Cette réalité a un impact sur la participation électorale. Les taux de participation sont en baisse constante depuis 2009. Une part croissante de la population ne se reconnaît pas dans le système. Chez les jeunes électeurs en particulier, le sentiment de dépossession politique est fort. Plusieurs initiatives citoyennes ont tenté d’imposer une réforme électorale plus égalitaire, sans succès.
Une réforme abandonnée : du projet politique au tabou structurel
L’idée d’une refonte électorale est progressivement devenue un sujet tabou. Depuis 2022, aucun groupe parlementaire n’a inscrit ce thème à son programme. Même les forces qui avaient soutenu des projets alternatifs — comme certains députés issus de la contestation de 2019 — ont renoncé à relancer le débat. Le climat politique actuel, marqué par l’instabilité régionale et la paralysie institutionnelle, ne favorise pas les initiatives transformatrices.
Le discours public lui-même a évolué. Les appels à la réforme ont laissé place à un fatalisme. Les responsables politiques justifient leur inaction par la complexité du moment. L’argument sécuritaire est fréquemment utilisé pour différer les discussions : toute réforme, affirment-ils, risquerait de raviver les tensions confessionnelles.
En comparaison, d’autres pays à structure multiconfessionnelle ont tenté des adaptations de leur système électoral. En Irak, des évolutions ont été imposées après 2019 pour mieux représenter les zones contestées. Au Liban, aucune volonté politique n’est perceptible. La loi actuelle est désormais considérée comme un acquis intangible.
Enjeux pour 2026 : vers un scrutin verrouillé ?
Sauf revirement improbable, les élections de mai 2026 se tiendront dans le cadre de la loi actuelle. Cela signifie que les équilibres politiques devraient rester stables. Les grandes formations conserveront leur représentation, avec des variations à la marge. Les partis communautaires structureront les alliances selon les équilibres locaux, sans logique nationale unifiée.
Cette situation réduit les chances d’émergence de nouvelles forces. Les listes indépendantes auront des difficultés à obtenir des sièges, sauf dans les grandes circonscriptions mixtes. Les outils de campagne, la maîtrise des réseaux électoraux et la capacité à mobiliser des votes communautaires constituent des avantages décisifs pour les acteurs en place.
Le scrutin risque ainsi de reproduire, voire d’accentuer, la crise de légitimité qui affecte les institutions depuis 2019. Le blocage électoral, combiné à l’effondrement socio-économique, entretient une défiance profonde à l’égard du système politique. Les mécanismes de représentativité sont de plus en plus perçus comme obsolètes.



