Les élections municipales du 25 mai 2025 dans le Sud du Liban ont été marquées par un phénomène devenu structurel : la généralisation de la tazkiyah, ou élection sans confrontation. Ce mécanisme, par lequel une liste est proclamée gagnante sans passage par les urnes, interroge profondément le fonctionnement démocratique au niveau local. Si certains y voient un outil de pacification sociale, d’autres y lisent une dynamique d’effacement progressif du pluralisme électoral et une consolidation silencieuse des pouvoirs locaux. Derrière la façade d’un processus institutionnel régulier, la vitalité démocratique du Sud libanais semble s’étioler sous les effets conjugués de la résignation, du contrôle communautaire et de l’instrumentalisation du consensus.
Une pratique électorale désormais dominante
Sur les 272 municipalités concernées par les scrutins dans le Sud et la Nabatiyeh, 109 ont été élues sans confrontation électorale. Ce chiffre, qui représente plus de 40 % des municipalités, confirme une tendance déjà observée lors des précédents cycles électoraux : la tazkiyah s’impose comme norme dans de nombreuses zones rurales ou communautaires homogènes. Dans plusieurs cazas à dominante chiite, comme Bint Jbeil, Marjeyoun ou Nabatieh, les listes se forment à l’avance à la suite de négociations entre familles influentes, notables et partis politiques. Dans bien des cas, toute opposition formelle est découragée, sinon découragée par anticipation.
La tazkiyah est souvent présentée comme un processus consensuel, né du désir d’éviter les tensions, de préserver les équilibres sociaux et d’économiser des coûts organisationnels. Pourtant, elle fait aussi l’objet de critiques croissantes sur son caractère antidémocratique et sur les mécanismes opaques qui président à la formation des listes uniques.
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Une définition aux contours flous
La notion de tazkiyah, littéralement « validation » ou « légitimation », désigne le fait de proclamer une liste gagnante par défaut, faute d’opposition. Elle ne constitue pas une fraude au sens juridique du terme, mais elle neutralise le caractère compétitif du processus électoral. Dans la pratique, elle implique le retrait anticipé ou l’absence totale de candidatures concurrentes, soit par consensus local, soit sous la pression d’équilibres politiques tacites.
Ce mode de désignation est souvent orchestré par les appareils locaux des partis dominants ou par des négociateurs communautaires. Le choix des candidats ne se fait pas toujours sur des critères de compétence ou d’engagement citoyen, mais sur la base de calculs de représentativité claniques ou confessionnels. Ainsi, au lieu de susciter un débat public sur les enjeux municipaux, la tazkiyah consacre des équilibres figés.
Une démocratie vidée de sa substance
Le principal reproche adressé à la tazkiyah tient à sa capacité à priver les citoyens de l’acte fondamental du vote. Sans confrontation d’idées ni choix effectif, le scrutin devient une simple formalité administrative. Le citoyen n’est plus électeur, mais spectateur d’un résultat préfabriqué. Cette situation contribue à affaiblir la légitimité des autorités locales, souvent perçues comme peu redevables vis-à-vis de leurs administrés.
L’absence de campagnes électorales dans les municipalités concernées limite par ailleurs la circulation de l’information, l’expression des besoins et la confrontation des projets. Elle contribue à entretenir des systèmes clientélistes où les promesses informelles, les faveurs personnalisées et les réseaux d’allégeance remplacent les engagements publics. La responsabilité politique disparaît au profit d’un entre-soi élitiste qui reconduit les mêmes figures, sans remise en question possible.
Un argument sécuritaire controversé
Dans certaines zones proches de la frontière sud, l’argument de la sécurité est avancé pour justifier le recours à la tazkiyah. Face aux tensions israéliennes récurrentes, à l’instabilité économique et à l’exode des jeunes, il serait selon certains plus raisonnable de préserver la paix sociale par le consensus. Ce raisonnement s’appuie sur l’idée que la division électorale pourrait rallumer des conflits latents ou compromettre l’efficacité de la gouvernance locale.
Cependant, cette rhétorique masque aussi un contrôle rigide exercé par des partis hégémoniques sur les dynamiques politiques locales. Dans plusieurs cas, les candidatures indépendantes ou dissidentes sont dissuadées avant même le dépôt des listes, par des mécanismes d’exclusion informels, des pressions sociales ou des menaces voilées. Le contrôle communautaire se substitue à la liberté politique, au nom d’une stabilité qui neutralise toute expression de dissidence.
Une participation affaiblie
Dans les zones ayant connu des scrutins sans opposition, la participation électorale chute mécaniquement. Si aucune liste concurrente n’est en lice, les citoyens ne sont pas appelés à voter, sauf dans de rares cas où un vote symbolique est organisé pour valider la liste unique. Cette absence de mobilisation a un effet délétère sur le sentiment d’appartenance citoyenne et sur la dynamique démocratique locale.
Même dans les municipalités où une confrontation a eu lieu, la multiplication des tazkiyah dans l’environnement immédiat contribue à un climat de désengagement. L’abstention gagne du terrain, le sentiment d’inutilité du vote se diffuse, et la confiance dans l’utilité du processus électoral s’effrite. Ce cercle vicieux affaiblit la démocratie participative et mine la construction d’une culture politique pluraliste.
Vers une réforme du processus municipal ?
Face à ces constats, des voix s’élèvent pour encadrer la pratique de la tazkiyah. Plusieurs propositions ont été avancées par des collectifs citoyens et des associations de surveillance électorale. Parmi celles-ci : l’obligation d’organiser au minimum un débat public, même en cas de liste unique, afin de permettre aux candidats de présenter leurs programmes et d’entendre les préoccupations des habitants.
D’autres suggèrent d’introduire un vote symbolique obligatoire, qui donnerait aux citoyens la possibilité de valider ou de rejeter la liste proposée. En cas de rejet massif, la liste serait reformulée, et un nouveau scrutin convoqué. Une telle mesure renforcerait le principe de légitimation démocratique, même dans des contextes consensuels.
Enfin, des juristes proposent la mise en place d’un mécanisme de pétition populaire permettant de contester une tazkiyah et d’imposer l’ouverture du scrutin à d’autres candidatures. Cette piste, bien que difficile à mettre en œuvre dans le contexte politique actuel, soulève la question centrale de la souveraineté populaire et du droit à la participation.



