dimanche, février 22, 2026

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Fuite des enseignants libanais : un exode éducatif sans précédent

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Un exode massif et progressif

En 2024, plus de 1 200 enseignants ont quitté le Liban, attirés par des opportunités professionnelles à l’étranger. Ce phénomène n’est pas nouveau mais s’accélère à mesure que la crise économique s’enlise. Les destinations les plus prisées sont les pays du Golfe, notamment le Qatar, les Émirats arabes unis et l’Arabie saoudite, ainsi que la France et le Canada. La majorité des enseignants recrutés à l’étranger sont issus de l’enseignement secondaire public, et dans une moindre mesure de l’enseignement universitaire, notamment la Lebanese University.

Le phénomène touche à la fois les disciplines scientifiques, linguistiques et techniques. De nombreux établissements libanais se retrouvent aujourd’hui sans professeur de mathématiques, de physique ou de français. Dans certains cas, des directeurs d’écoles ont dû suspendre des cours pendant plusieurs semaines, voire fermer des classes entières, faute de remplaçants disponibles. Les chiffres recensés par les syndicats enseignants indiquent que cette tendance pourrait encore s’aggraver si aucune mesure corrective n’est prise avant la rentrée 2025-2026.

Faiblesse structurelle des salaires et conditions de travail dégradées

Les raisons de cet exode massif sont multiples. Le facteur principal demeure la dévalorisation accélérée du salaire des enseignants. Depuis le début de la crise financière en 2019, la livre libanaise a perdu plus de 95 % de sa valeur par rapport au dollar américain. Alors que le salaire moyen d’un enseignant public était l’équivalent de 1 500 dollars en 2018, il est aujourd’hui inférieur à 150 dollars au taux du marché parallèle.

Cette situation rend impossible le maintien d’un niveau de vie décent. Le coût du transport, notamment l’essence, pèse lourdement sur les enseignants habitant en dehors des centres urbains. À cela s’ajoutent les frais de scolarité des enfants, l’augmentation des charges médicales, et la suppression de nombreuses aides sociales. Plusieurs enseignants témoignent avoir été contraints de renoncer à des soins médicaux, ou de travailler à mi-temps dans d’autres secteurs comme la livraison ou les cours particuliers pour joindre les deux bouts.

Un ministère de l’Éducation démuni face à la crise

Le ministère de l’Éducation peine à remplacer les enseignants partis. Le budget de l’État alloué à ce ministère a été réduit de plus de 35 % entre 2021 et 2024. En raison du gel des recrutements dans la fonction publique, le ministère ne peut ni titulariser de nouveaux enseignants ni proposer des contrats à durée déterminée attractifs.

Le dispositif d’enseignement intérimaire, largement utilisé ces dernières années, ne permet pas de garantir la qualité des cours ni la stabilité du personnel enseignant. Plusieurs écoles publiques ont signalé que les contractuels abandonnaient leurs postes après quelques semaines d’activité, insatisfaits des retards de paiement et de la précarité de leur statut. Le paiement des heures de cours est parfois différé de plusieurs mois, rendant la situation intenable pour ces enseignants temporaires.

Impact direct sur le système scolaire public

Le départ massif d’enseignants a des conséquences directes sur le système scolaire public, qui scolarise plus de 320 000 élèves à travers le pays. Des retards dans la rentrée scolaire, des horaires réduits et une surcharge des classes sont déjà observés dans plusieurs établissements. Certaines écoles de Beyrouth et du Mont-Liban ont vu leur effectif enseignant réduit de moitié. À Nabatieh et dans la Békaa, plusieurs lycées signalent une absence totale d’enseignants spécialisés en matières scientifiques, empêchant les élèves de classes terminales de préparer leur baccalauréat dans de bonnes conditions.

Le risque d’un décrochage scolaire massif est évoqué par plusieurs chefs d’établissement, particulièrement pour les élèves des zones rurales et défavorisées. Sans encadrement suffisant, les résultats aux examens nationaux risquent de chuter significativement. Le ministère n’a pas encore communiqué de plan de rattrapage à ce jour.

Un déséquilibre entre secteurs privé et public

Alors que le secteur public s’enfonce dans la crise, le secteur éducatif privé semble mieux résister. Certaines grandes écoles privées continuent de proposer des salaires partiellement indexés sur le dollar et bénéficient de financements extérieurs, notamment des donations de la diaspora. Cela crée un déséquilibre croissant entre les deux systèmes, renforçant les inégalités sociales.

Plusieurs enseignants expérimentés ont ainsi quitté l’école publique pour intégrer des établissements privés, parfois avec des conditions de travail plus avantageuses. Cette migration interne accentue l’hémorragie de compétences du secteur public et laisse présager une fracture durable dans le paysage éducatif libanais.

Tensions syndicales et mobilisation intermittente

Les syndicats enseignants dénoncent une absence totale de vision à long terme de la part des autorités. Ils demandent la revalorisation immédiate des salaires, la mise en place de contrats pluriannuels pour les contractuels, ainsi qu’un plan de recrutement exceptionnel pour combler les postes vacants. Des grèves ponctuelles ont eu lieu en mars et mai 2025, sans déboucher sur des avancées concrètes. Le gouvernement invoque des contraintes budgétaires et la nécessité de réformes structurelles avant toute augmentation salariale.

Les syndicats préviennent qu’un mouvement de grève générale pourrait être déclenché à la rentrée si aucune solution n’est trouvée. Ils appellent également les bailleurs de fonds internationaux à intervenir pour financer un programme de soutien d’urgence à l’enseignement public.

Des enseignants qualifiés mais invisibilisés

Les enseignants libanais sont généralement bien formés, avec un diplôme universitaire exigé pour l’enseignement secondaire. Plusieurs d’entre eux ont suivi des formations pédagogiques complémentaires dans des institutions locales ou étrangères. Pourtant, malgré ce niveau de qualification, leur statut professionnel n’est pas valorisé.

L’absence de politique de développement de carrière, de primes à la performance ou d’accès à la formation continue constitue un frein majeur à la rétention des talents. Les enseignants ne perçoivent aucune reconnaissance institutionnelle, ce qui alimente un sentiment d’abandon généralisé dans la profession.

Un effet boule de neige sur d’autres professions éducatives

Outre les enseignants, d’autres catégories professionnelles liées à l’éducation sont également concernées. Les inspecteurs, conseillers pédagogiques, techniciens de laboratoire et administrateurs quittent également leurs fonctions. Dans certaines écoles, les fonctions administratives sont aujourd’hui assurées par des enseignants eux-mêmes, faute de personnel dédié.

Ce manque global de ressources humaines compromet non seulement l’enseignement mais aussi l’organisation même de l’année scolaire. La préparation des examens, la gestion des plannings et l’encadrement des activités périscolaires sont réduits à leur strict minimum.

Un avenir incertain pour les jeunes diplômés

La situation actuelle dissuade de nombreux jeunes diplômés de s’engager dans la carrière enseignante. Les concours de recrutement attirent de moins en moins de candidats. Plusieurs étudiants en lettres, sciences ou mathématiques envisagent désormais des carrières hors du secteur éducatif, voire hors du pays.

Cette fuite des vocations fragilise l’avenir du système éducatif national. Elle pourrait déboucher à moyen terme sur une crise structurelle de l’encadrement pédagogique, avec des générations entières privées d’un enseignement de qualité.

Appels à une stratégie nationale de sauvetage

Face à l’urgence, plusieurs experts proposent la mise en place d’une stratégie nationale de sauvetage de l’éducation publique. Celle-ci inclurait un plan pluriannuel de réinvestissement dans les infrastructures scolaires, la mise en œuvre de mécanismes d’indemnisation pour les enseignants, et le recours à l’assistance technique internationale.

Il est également suggéré de revoir la carte scolaire nationale afin de mieux répartir les ressources humaines disponibles, en tenant compte des priorités géographiques et des besoins pédagogiques les plus pressants.

Un enjeu de souveraineté éducative

Enfin, au-delà de la crise budgétaire, certains analystes estiment que la défaillance du système éducatif menace directement la souveraineté du pays. Un État incapable de former ses propres citoyens perd non seulement en compétence, mais aussi en cohésion nationale.

La question de l’éducation est ainsi replacée au cœur des enjeux politiques, économiques et sociaux du Liban. Sauver l’école publique apparaît comme une condition indispensable à toute relance nationale durable.

Écoles privées libanaises : entre survie financière et fuite des élèves

Un secteur sous pression

Le secteur éducatif privé au Liban, longtemps perçu comme un pilier de la stabilité scolaire et une alternative aux défaillances du public, est désormais pris dans l’étau de la crise économique. En 2025, de nombreuses écoles privées, en particulier celles à faible revenu ou appartenant à des réseaux communautaires, peinent à maintenir leurs activités. Les frais de scolarité sont devenus un point de tension majeur entre les familles et les directions scolaires. Dans plusieurs cas, les établissements ont dû procéder à des hausses tarifaires supérieures à 30 % sur un an pour faire face à l’inflation et au coût des matières premières.

Les responsables d’établissements affirment que ces ajustements sont nécessaires pour continuer à payer les salaires, assurer les charges fixes et maintenir un minimum de qualité pédagogique. Pourtant, ces décisions provoquent des départs massifs d’élèves, incapables de suivre la cadence financière imposée. Certaines écoles de la banlieue sud de Beyrouth ou de la Békaa ont vu leur population scolaire diminuer de plus de 40 % en deux ans.

Salaires en dollarisation partielle : une inégalité interne

Contrairement à leurs homologues du secteur public, les enseignants des écoles privées bénéficient souvent de salaires partiellement indexés en devises étrangères. Toutefois, cette indexation reste très hétérogène. Dans les grandes institutions privées élitistes, les enseignants peuvent percevoir jusqu’à 80 % de leur rémunération en dollars. Mais dans la majorité des établissements privés de taille moyenne ou modeste, la dollarisation reste partielle voire symbolique.

Cette situation crée des disparités internes fortes. Des enseignants d’un même niveau, dans des écoles voisines, peuvent percevoir des salaires très différents. Dans certains établissements, des grèves ont été déclenchées pour réclamer l’alignement des salaires sur ceux des écoles dites « solvables ». À cela s’ajoutent des retards fréquents dans le paiement des salaires, des interruptions dans la couverture sociale et la suppression de primes, notamment dans les écoles communautaires chrétiennes ou musulmanes aux ressources fragilisées.

Des familles piégées entre loyauté et contraintes économiques

Les familles libanaises ont historiquement fait le choix du privé comme gage de qualité. Cette préférence, construite sur plusieurs décennies, s’érode sous l’effet de la crise. De plus en plus de parents optent pour un transfert vers l’école publique, bien qu’elle soit elle-même en difficulté. Ce basculement n’est pas motivé par conviction mais par nécessité. Le coût moyen d’une scolarité annuelle dans une école privée moyenne varie entre 80 et 150 dollars par mois, soit une somme devenue inabordable pour une large frange de la population dont les revenus stagnent ou régressent.

Des parents témoignent avoir dû vendre leurs bijoux, emprunter auprès de proches ou retarder le paiement de leur loyer pour pouvoir inscrire leurs enfants. D’autres ont préféré déscolariser temporairement leurs enfants, espérant un retour à meilleure fortune. Le sentiment d’injustice grandit chez ceux qui, ayant toujours soutenu financièrement les institutions privées, estiment être abandonnés.

Pressions sur les enseignants et réorganisations internes

Pour faire face à la baisse des recettes, plusieurs écoles ont revu leur organisation interne. Des réductions de personnel, des fusions de classes et des suppressions de postes administratifs ont été opérées. Certaines écoles fonctionnent aujourd’hui avec un personnel réduit de moitié par rapport à 2019. Les enseignants sont ainsi contraints d’assurer plusieurs matières, ou de travailler sur des volumes horaires excédant les normes en vigueur.

Dans les écoles liées à des ordres religieux, le soutien des congrégations permet parfois de maintenir les équilibres financiers, mais ce modèle atteint ses limites. Plusieurs établissements religieux ont dû suspendre leurs activités ou fusionner avec d’autres écoles pour assurer leur survie. La charge émotionnelle de ces décisions est lourde pour les enseignants comme pour les élèves, qui perdent leurs repères et leur environnement scolaire habituel.

Des écoles élitistes relativement préservées

Les grandes institutions privées internationales ou francophones, souvent soutenues par des réseaux d’anciens élèves ou des partenaires étrangers, parviennent à maintenir des standards élevés. Elles ont opté très tôt pour une dollarisation quasi complète, ce qui leur permet d’attirer des enseignants qualifiés et de proposer un encadrement pédagogique structuré. Cependant, ces établissements restent inaccessibles pour la majorité des familles libanaises, en raison de frais de scolarité pouvant atteindre plusieurs milliers de dollars par an.

L’écart se creuse donc entre une minorité d’établissements d’élite et la majorité des écoles privées à revenu intermédiaire ou faible. Cette fracture remet en cause l’image d’un secteur privé homogène, révélant au contraire des disparités internes aussi criantes que celles entre public et privé.

Crise des inscriptions et instabilité des effectifs

Les inscriptions dans les écoles privées ont connu une forte instabilité depuis trois ans. Plusieurs établissements signalent des inscriptions tardives, parfois à quelques jours de la rentrée scolaire, ce qui complique la planification pédagogique. Des élèves changent d’établissement en cours d’année, ou cessent de fréquenter l’école pendant plusieurs mois pour raisons financières. Cette instabilité des effectifs pèse sur les équipes enseignantes, qui doivent adapter leurs contenus à des groupes hétérogènes et fluctuants.

Dans certains cas, les directions scolaires imposent des conditions de paiement rigides, refusant l’inscription si les frais de l’année précédente ne sont pas réglés. D’autres écoles, au contraire, adoptent des politiques de flexibilité, permettant des paiements échelonnés ou conditionnels. Cette hétérogénéité des pratiques reflète l’absence de cadre réglementaire unifié et le manque de pilotage du secteur.

Le rôle limité du ministère dans la régulation du secteur

Le ministère de l’Éducation dispose de prérogatives théoriques sur les écoles privées, notamment en matière d’accréditation, de contenu pédagogique et de contrôle des frais de scolarité. Mais dans la pratique, l’autorité de tutelle reste largement absente. Faute de moyens humains et financiers, les inspections sont rares, les sanctions quasiment inexistantes, et les décisions de justice très lentes lorsqu’un litige oppose une famille à un établissement.

Cette défaillance de la régulation favorise les abus. Certains établissements imposent des frais supplémentaires non justifiés, obligent les familles à acheter leurs fournitures scolaires dans des circuits imposés ou augmentent leurs tarifs sans justification claire. Les associations de parents d’élèves, peu structurées, peinent à faire entendre leur voix. Les tentatives de médiation aboutissent rarement à des compromis durables.

Un vide juridique autour des contrats de travail

Les enseignants du privé sont généralement liés à leur établissement par des contrats annuels renouvelables. Cette précarité contractuelle empêche toute projection à long terme. Les licenciements sont fréquents à la fin de l’année scolaire, avec réembauche éventuelle à la rentrée suivante, en fonction du nombre d’élèves inscrits. Ce système empêche toute stabilité professionnelle et décourage les vocations.

Les enseignants ne bénéficient souvent d’aucune couverture sociale réelle. Les cotisations à la Caisse nationale de sécurité sociale sont irrégulières ou inexistantes, les indemnités de fin de service rarement versées. Dans certains cas, des enseignants de longue date se retrouvent sans ressources à la fin de leur carrière, faute de cotisations suffisantes. Le ministère du Travail, malgré les plaintes récurrentes, n’intervient que rarement dans ces situations.

Appels à la mise en place d’un fonds de soutien

Face à l’ampleur de la crise, plusieurs responsables éducatifs appellent à la création d’un fonds de soutien au secteur privé à but non lucratif. Ce fonds, alimenté par des donations internationales, des subventions étatiques et des contributions des grandes écoles, permettrait de stabiliser les établissements les plus vulnérables, de soutenir les familles en difficulté et de garantir un minimum de protection sociale aux enseignants.

La faisabilité d’un tel mécanisme reste sujette à débat. Les bailleurs internationaux exigent des garanties de transparence et de bonne gouvernance. Le gouvernement libanais, de son côté, n’a pas encore formalisé sa position. En l’absence de coordination institutionnelle, ce projet demeure au stade de la proposition.

Une fracture éducative aux conséquences durables

La dynamique actuelle creuse une fracture éducative durable. D’un côté, une minorité d’élèves poursuit une scolarité stable dans des établissements bien dotés. De l’autre, une majorité doit composer avec une éducation précarisée, souvent interrompue ou de qualité dégradée. Cette disparité affectera les trajectoires sociales des jeunes générations, et pourrait accentuer les clivages communautaires et économiques du pays à moyen terme.

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Newsdesk Libnanews
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