Le chef du Courant patriotique libre (CPL), Gebran Bassil, a récemment affirmé son soutien à la rotation des portefeuilles ministériels, dénonçant la perpétuation de certaines pratiques politiques, notamment l’attribution systématique du ministère des Finances à la communauté chiite. Cette déclaration, prononcée lors d’une conférence de presse, s’inscrit dans un contexte politique tendu où les équilibres confessionnels et les alliances partisanes façonnent la gouvernance du pays.
Un principe contesté dans un système confessionnel
Le Liban repose sur un système politique confessionnel dans lequel les postes gouvernementaux sont traditionnellement répartis entre les différentes communautés religieuses. Cette répartition vise à garantir une certaine stabilité en assurant une représentation proportionnelle de chaque confession au sein des institutions de l’État. Toutefois, cette structuration a aussi contribué à figer des dynamiques politiques qui limitent toute réforme structurelle.
La rotation des portefeuilles ministériels est une revendication ancienne qui vise à empêcher qu’un même ministère soit durablement contrôlé par une seule communauté ou un seul parti politique. Selon Gebran Bassil, le ministère des Finances, traditionnellement attribué à un représentant chiite, ne doit pas échapper à cette règle. Pour lui, cette répartition perpétuelle favorise des pratiques opaques et limite les réformes nécessaires à la bonne gestion des finances publiques.
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L’enjeu du ministère des Finances : un levier de pouvoir stratégique
Le ministère des Finances est un poste clé dans l’architecture gouvernementale libanaise. Il joue un rôle central dans la gestion budgétaire, l’attribution des fonds publics et la négociation avec les bailleurs de fonds internationaux. Depuis plusieurs années, ce ministère est systématiquement confié à un ministre chiite, une exigence défendue par le Hezbollah et le mouvement Amal, qui considèrent que ce poste doit rester sous leur contrôle pour garantir une continuité de gestion.
Pour Gebran Bassil, cette monopolisation pose problème, car elle favorise des dérives administratives et empêche une transparence totale dans l’usage des fonds publics. Il rappelle que l’objectif de la rotation ministérielle est d’éviter la concentration du pouvoir et d’encourager une meilleure gouvernance. Cependant, cette proposition se heurte à une résistance farouche de certains partis politiques, qui y voient une menace contre leurs acquis.
Le Courant patriotique libre : un positionnement ambigu ?
Face aux spéculations selon lesquelles le CPL pourrait rejoindre le Hezbollah, le mouvement Amal, le mouvement Marada et le parti Tachnag pour constituer un bloc de veto au sein du gouvernement, Gebran Bassil a tenu à clarifier sa position. Il a affirmé que son parti n’était ni allié, ni ennemi de qui que ce soit, insistant sur son indépendance.
Cette posture semble toutefois délicate à tenir dans un paysage politique profondément polarisé. Le CPL a longtemps été considéré comme un allié du Hezbollah, notamment sous la présidence de Michel Aoun, ancien chef du parti. Aujourd’hui, Bassil cherche à redéfinir sa stratégie, en tentant de se démarquer sans pour autant rompre totalement avec ses anciens partenaires.
Une gouvernance paralysée par les luttes partisanes
Le débat autour de la rotation des portefeuilles ministériels s’inscrit dans un contexte plus large de blocage institutionnel. Depuis plusieurs mois, le Liban peine à former un gouvernement stable, chaque parti cherchant à maximiser son influence en exigeant des postes clés.
Ce blocage a de lourdes conséquences sur la gestion du pays, qui traverse une crise économique sans précédent. L’absence de réformes structurelles et la corruption généralisée ont conduit à une dépréciation massive de la livre libanaise, une inflation galopante et un effondrement du pouvoir d’achat. Dans ce contexte, les citoyens libanais voient avec scepticisme ces querelles politiques qui semblent déconnectées des véritables urgences du pays.
Les perspectives d’un compromis politique
Si la proposition de rotation des portefeuilles semble pertinente en théorie, elle apparaît difficilement applicable en pratique. Pour qu’elle puisse être mise en œuvre, il faudrait un consensus entre les principales forces politiques, ce qui semble peu probable à court terme.
Le CPL, en adoptant cette position, tente de jouer un rôle de réformateur, mais se heurte à des intérêts bien ancrés. Le Hezbollah et Amal ne céderont pas facilement sur la question du ministère des Finances, et toute tentative de redistribution des rôles nécessiterait des négociations longues et complexes.
De plus, la question de la rotation des ministères dépasse le seul cadre du portefeuille des Finances. Elle pose la question plus large de l’équilibre des pouvoirs au sein du gouvernement libanais. Une réforme dans ce sens nécessiterait une refonte du système confessionnel, un sujet tabou pour une grande partie de la classe politique.
Vers une réforme du système confessionnel ?
Certains analystes estiment que le débat sur la rotation ministérielle pourrait ouvrir la voie à une réforme plus large du système confessionnel. Depuis plusieurs années, des voix s’élèvent pour demander une révision du mode de gouvernance, estimant qu’un système basé sur la répartition confessionnelle des postes ne permet pas de répondre efficacement aux défis économiques et sociaux du pays.
Cependant, toute modification de ce système rencontre une forte opposition de la part des partis traditionnels, qui y voient un risque de perte de contrôle sur les institutions. Jusqu’à présent, aucune réforme d’ampleur n’a été menée, malgré les promesses de changements répétées après l’explosion du port de Beyrouth en 2020 et la crise économique actuelle.
Une question de légitimité politique
Au-delà des querelles autour de l’attribution des ministères, c’est bien la question de la légitimité politique et de la gouvernance au Liban qui est posée. Les citoyens, épuisés par la crise et la corruption, réclament des réformes structurelles et une gestion transparente des finances publiques. La classe politique est-elle prête à répondre à ces attentes ? Rien n’est moins sûr.
Si Gebran Bassil se positionne comme un défenseur du changement, ses adversaires l’accusent de chercher avant tout à renforcer son propre pouvoir. La rotation des portefeuilles ministériels est-elle une véritable solution ou une simple stratégie politique ? Seul l’avenir le dira.



