Une inflation persistante dans les produits essentiels
La pression inflationniste continue d’étouffer les ménages libanais. Selon des chiffres rapportés dans les articles du 14 juillet 2025, l’indice des prix à la consommation a connu une hausse de 12 % en seulement deux mois. Cette augmentation touche de manière disproportionnée les secteurs les plus sensibles pour la population : l’alimentation, le carburant et les services de base.
Dans les marchés de Beyrouth, de Tripoli et de Saïda, les commerçants interrogés font état d’un climat de tension économique sans précédent. Ils affirment que « les marges ne couvrent plus les coûts d’approvisionnement ». Les frais de transport, d’importation, de stockage et de change grèvent lourdement les prix. Cette situation a forcé de nombreux petits commerces à fermer temporairement ou à réduire drastiquement leur volume d’activité. Le consommateur final, quant à lui, ajuste ses habitudes. Les achats de viande, de poisson et de produits frais sont en chute libre. Dans plusieurs quartiers populaires, les marchands rapportent une baisse de fréquentation de 40 à 50 % sur les deux dernières semaines.
La situation est aggravée par la volatilité des prix du carburant. L’augmentation des coûts d’importation, alimentée par la fluctuation du dollar sur les marchés, a provoqué une hausse des tarifs de transport public et des livraisons. Cette répercussion se fait sentir jusque dans les zones rurales, où les déplacements pour des besoins quotidiens deviennent de plus en plus coûteux. À Akkar, dans la Bekaa et au Liban-Sud, des habitants témoignent de leur incapacité à accéder à certains services de santé ou à scolariser leurs enfants à cause du coût des trajets.
Une monnaie en perte de contrôle face à la spéculation
Le phénomène inflationniste est amplifié par l’instabilité du taux de change. Alors que le taux officiel du dollar est fixé à 89 000 livres libanaises, les transactions quotidiennes se font désormais à plus de 105 000 livres, selon des relevés effectués dans les bureaux de change de Beyrouth et Zahlé. Ce taux flottant officieux reflète la défiance croissante vis-à-vis des mécanismes institutionnels et nourrit une spéculation active sur la monnaie.
Les commerçants, les importateurs et même les institutions publiques s’alignent sur ce taux informel pour leurs calculs. Cela fausse tous les repères économiques et rend caduques les tentatives de régulation. Le marché parallèle devient la norme, y compris dans des secteurs sensibles comme la santé, l’éducation ou les biens de première nécessité. Cette dynamique contribue à l’instabilité générale, en particulier pour les ménages rémunérés en livres libanaises, dont le pouvoir d’achat s’effondre de semaine en semaine.
Les tentatives de la Banque du Liban pour contenir la spéculation restent largement inefficaces. Les injections ponctuelles de dollars ne parviennent pas à stabiliser le marché, et les restrictions sur les transferts en devises alimentent la création de circuits parallèles. Certains analystes estiment que le marché du change est devenu un terrain de rente pour des groupes puissants qui profitent du différentiel entre les taux officiels et informels. La Banque centrale, critiquée pour son manque de transparence, n’a pas fourni d’explication claire sur ses mécanismes d’intervention.
Des répercussions sociales profondes
La montée des prix touche particulièrement les populations les plus vulnérables. Dans plusieurs quartiers de la banlieue sud de Beyrouth et de la périphérie de Tripoli, les associations locales alertent sur l’explosion de la demande d’aide alimentaire. Les cantines scolaires, lorsqu’elles fonctionnent, peinent à offrir des repas réguliers. Les hôpitaux, confrontés à la hausse du coût des médicaments importés, réduisent leurs stocks et allongent les délais de traitement pour certaines pathologies.
Les classes moyennes, quant à elles, s’enfoncent progressivement dans la précarité. Le maintien d’un double système de prix – en livres pour les salaires, en dollars pour les achats – crée un déséquilibre insoutenable. Des enseignants, des fonctionnaires et des retraités interrogés confient ne plus pouvoir subvenir à leurs besoins de base. Dans certains cas, les dépenses alimentaires sont réduites à un seul repas par jour. La crise inflationniste s’inscrit donc dans un contexte de paupérisation accélérée, sans amortisseur social structuré.
Cette situation produit des effets politiques tangibles. Plusieurs organisations syndicales, notamment dans le secteur public, menacent de grèves générales si aucune mesure d’ajustement n’est prise. Les demandes portent sur une indexation des salaires au taux du marché, une compensation pour les frais de transport et une réforme urgente du système d’aides sociales. Pour l’instant, aucune proposition gouvernementale concrète n’a été formulée.
Une impasse politique et institutionnelle
Le traitement de la crise inflationniste se heurte à une paralysie institutionnelle. Le ministère des Finances peine à établir un cadre budgétaire cohérent, en l’absence de prévisions fiables sur le taux de change. Les discussions avec les bailleurs de fonds sont suspendues, faute de réforme monétaire structurée. Quant à la Banque du Liban, elle agit de manière isolée, sans coordination stratégique avec les autres institutions économiques.
Plusieurs économistes plaident pour un retour à une politique monétaire coordonnée, fondée sur des objectifs partagés : stabilité du taux de change, redémarrage de la production nationale, et protection du pouvoir d’achat. Mais les désaccords entre les responsables politiques bloquent toute avancée. Le climat de méfiance entre le gouvernement et la Banque centrale, combiné à la faiblesse du Parlement, empêche la mise en place de mesures d’urgence.
Les appels à une réforme du système de subvention – jugé inefficace et coûteux – restent sans suite. Les subventions ciblées sur certains produits alimentaires et carburants profitent parfois à des catégories non vulnérables, et échappent à tout contrôle rigoureux. Des rapports évoquent des détournements massifs, notamment via des intermédiaires proches de certains partis politiques. Ce système opaque renforce l’injustice perçue et alimente le sentiment d’impunité.



