Une économie informelle du numérique en pleine expansion
Le marché libanais de la connectivité Internet est aujourd’hui fragmenté entre acteurs officiels, opérateurs sous licence, et un réseau parallèle informel qui ne cesse de croître. Selon une enquête publiée récemment, environ 700 000 usagers du réseau national recourent à des fournisseurs non agréés, opérant en dehors du cadre légal. Cette situation, qualifiée de “catastrophe budgétaire silencieuse”, génère un manque à gagner annuel estimé à 150 millions de dollars pour l’État.
Ces fournisseurs non autorisés exploitent des connexions via satellites, des relais privés ou des systèmes hybrides, contournant ainsi les structures officielles comme Ogero, l’opérateur public. Ils proposent des tarifs souvent plus compétitifs, des services plus stables dans certaines zones, et une flexibilité d’installation qui séduit des dizaines de milliers de foyers et d’entreprises.
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La faillite d’un modèle de service public abandonné
Le président de l’Autorité de régulation des télécommunications met en cause l’incapacité de l’État à garantir un service fiable, continu et accessible. En particulier dans les zones rurales, l’absence d’infrastructures de base, les coupures d’électricité chroniques et l’obsolescence des équipements d’Ogero ont conduit les usagers à chercher des alternatives.
L’opérateur public, historiquement sous-financé, cumule aujourd’hui des dettes colossales envers les distributeurs d’énergie et les fournisseurs techniques. Faute de moyens, il n’a pas été en mesure de moderniser ses réseaux, ni d’étendre sa couverture. Les délais d’installation, les interruptions fréquentes, et la vétusté du service client alimentent un rejet croissant parmi les usagers.
Une régulation impuissante face à la prolifération illégale
L’encadrement du secteur s’avère largement symbolique. Les autorités de tutelle ne disposent ni des moyens techniques, ni des effectifs pour identifier et sanctionner les opérateurs illégaux. Ceux-ci opèrent souvent à partir de structures légères, mobiles, qui changent régulièrement de zone ou de bande passante. Le coût d’une intervention judiciaire étant supérieur aux gains potentiels de recouvrement, la majorité de ces activités se poursuivent sans entrave.
Les rares opérations de démantèlement de relais illégaux sont sporadiques, sans suite judiciaire systématique. Cette passivité a conduit à une véritable normalisation du phénomène : dans certains quartiers de la banlieue de Beyrouth ou dans le Akkar, les fournisseurs non autorisés représentent jusqu’à 60 % du marché local.
Une concurrence déloyale qui affaiblit davantage Ogero
Les opérateurs informels exploitent un vide économique : ils ne paient ni taxe, ni licence, ni frais d’entretien d’infrastructures. Cette économie de coûts leur permet d’offrir des tarifs inférieurs de 30 à 50 % à ceux du réseau officiel. Pour les consommateurs, la question ne se pose plus en termes de légalité, mais de performance et d’accessibilité.
Ogero, déjà affaibli par des pertes financières récurrentes, voit ainsi son assiette commerciale se réduire drastiquement. L’exode des abonnés vers les fournisseurs non agréés entraîne une chute de ses revenus, rendant toute modernisation du réseau encore plus difficile. Ce cercle vicieux accentue la fracture numérique entre zones desservies par le service public et celles absorbées par le marché gris.
La direction d’Ogero reconnaît la gravité de la situation mais affirme être impuissante sans décision politique forte. Plusieurs projets de refonte du modèle de financement ou d’ouverture contrôlée à la concurrence ont été évoqués dans le passé, sans aboutir. Le ministère des Télécommunications, en situation d’instabilité administrative, n’a pas réussi à instaurer une stratégie nationale cohérente.
Le rôle ambigu des collectivités locales et des municipalités
Dans certaines régions, les fournisseurs non agréés opèrent avec la tolérance, voire la complicité, de responsables municipaux. Faute d’alternative officielle, certains maires autorisent tacitement l’installation de relais privés, en échange d’un accès à Internet gratuit pour les institutions locales ou les écoles. Ce compromis pratique est souvent présenté comme une solution de survie, face à l’abandon perçu de l’État central.
Cette décentralisation de fait introduit une logique de fragmentation du territoire numérique : selon la région, la commune ou l’arrondissement, le citoyen n’a pas accès au même service, ni au même tarif, ni aux mêmes garanties. Cela pose un problème d’égalité d’accès à un service devenu essentiel pour l’éducation, l’économie et l’information.
Des technologies de contournement de plus en plus sophistiquées
Les opérateurs informels ont développé des outils technologiques leur permettant de rivaliser avec les infrastructures officielles. Certains utilisent des routeurs satellites portables, achetés à l’étranger, et non déclarés à l’entrée du territoire. D’autres passent par des connexions à l’étranger via des VPN haut débit, en contournant les systèmes de filtrage et de traçabilité.
Cette ingéniosité s’appuie parfois sur des partenariats informels avec des techniciens issus du réseau officiel, qui mettent leurs compétences au service du secteur informel. Cette porosité entre secteur public et privé, légal et illégal, reflète la crise plus large de la gouvernance technique au Liban.
Un impact économique et fiscal massif
Le manque à gagner pour l’État est estimé à 150 millions de dollars par an. Ce chiffre inclut non seulement les abonnements non perçus par Ogero, mais aussi les taxes non collectées, les pertes en TVA et l’impact indirect sur les investissements. En l’absence de recettes régulières, le gouvernement est contraint de reporter des projets de numérisation, de couverture en fibre optique, et de développement de services en ligne publics.
Cette érosion de la base fiscale dans un secteur pourtant à forte valeur ajoutée mine les capacités budgétaires de l’État. Dans un contexte de crise économique prolongée, où chaque source de revenu compte, ce phénomène fragilise encore plus les équilibres précaires du budget national.
Un risque sécuritaire ignoré : données sans protection
L’utilisation de réseaux non régulés pose également des questions de sécurité nationale. Les connexions informelles échappent à tout contrôle légal, rendant impossible la traçabilité des échanges, l’identification des utilisateurs, ou la réponse rapide en cas de cyberattaque. Certains experts alertent sur le fait que ces réseaux pourraient être utilisés pour des activités illégales, sans possibilité pour les autorités d’intervenir efficacement.
Les tentatives de contrôle, comme l’obligation d’enregistrement des fournisseurs, restent lettre morte faute de structure dédiée. Aucune politique publique n’a été mise en place pour former les forces de sécurité ou les juges aux spécificités des délits numériques liés aux opérateurs non agréés.
Vers une régularisation partielle ou un durcissement législatif ?
Face à l’ampleur du phénomène, deux options se dessinent. La première serait une régularisation partielle : permettre à certains fournisseurs informels de s’enregistrer moyennant le respect de normes minimales, en échange d’une taxation réduite et d’un encadrement souple. Cela permettrait d’élargir l’assiette fiscale et de formaliser progressivement un secteur devenu incontournable.
La seconde option consisterait à renforcer drastiquement la répression, en dotant l’Autorité de régulation de pouvoirs d’enquête, de saisie et de sanction. Cette approche nécessiterait des moyens humains et techniques importants, ainsi qu’un consensus politique fort, difficile à atteindre dans le contexte actuel.
Une crise révélatrice de la dérégulation généralisée
La prolifération des fournisseurs illégaux d’Internet n’est pas un simple problème sectoriel. Elle reflète une tendance plus large à la privatisation sauvage des services publics, face à la faillite de l’État à garantir ses fonctions régaliennes. Santé, électricité, eau, et maintenant connectivité : dans chaque domaine, des solutions informelles, souvent plus efficaces, prennent le relais d’un État absent.
Ce phénomène, s’il permet une résilience temporaire, accroît les inégalités et affaiblit les institutions. Il marque une transition vers un modèle de société fragmentée, où les droits d’accès dépendent du territoire, des relations locales, ou de la capacité à payer. Le numérique, au lieu de réduire les fractures, devient un vecteur de segmentation supplémentaire.



