L’affaire de la vidéo tournée dans la Grotte de Jeita, montrant chants prénuptiaux et musique en plein cœur du site, dépasse de loin la simple faute administrative. Elle révèle un double désastre : d’une part, le dysfonctionnement chronique entre le ministère du Tourisme et la municipalité de Jeita autour de la gestion du site ; d’autre part, une méconnaissance totale de la cyndinique, cette science essentielle qui traite de la gestion et de la prévention des risques.
Ce scandale n’est donc pas qu’un écart de comportement : c’est le symptôme d’un système public défaillant où l’ignorance et la cupidité mettent en danger un patrimoine mondial.
La Cyndinique : science de la gestion du risque, absente du paysage libanais
Le mot cyndinique vient du grec kyndinos, signifiant « danger ». Il s’agit de la discipline qui étudie, prévoit et maîtrise les risques — qu’ils soient naturels, technologiques ou humains.
Dans le cas de la Grotte de Jeita, la cyndinique aurait dû constituer la base de toute gouvernance : chaque activité, chaque visite, chaque changement d’éclairage ou de ventilation devrait être évalué selon son impact sur la stabilité physique, chimique et biologique du site.
Les risques physiques et biologiques : une menace silencieuse
L’organisation d’un événement musical ou prénuptial à l’intérieur d’une cavité comme Jeita relève d’une méconnaissance scientifique absolue.
Les vibrations sonores peuvent provoquer des microfissures dans les stalactites et stalagmites, voire des chutes de roche.
La simple respiration humaine d’une foule modifie le taux de dioxyde de carbone et la température ambiante, altérant le processus de calcification.
Les éclairages artificiels favorisent la prolifération d’algues et de champignons qui colonisent les parois et modifient leur composition chimique.
L’eau de la grotte inférieure, déjà sujette à des dépôts minéraux précis, peut être contaminée par des particules, des produits cosmétiques, ou des déchets laissés par les visiteurs.
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Tableau des risques cyndiniques pour la Grotte de Jeita
| Paramètre | Origine du risque | Effets potentiels | Conséquences à long terme | Mesures préventives cyndiniques |
| Vibrations sonores (musique, chants) | Activités festives, instruments, haut-parleurs | Microfissures, chute de concrétions | Dégradation irréversible du patrimoine géologique | Interdiction de sons amplifiés, mesures acoustiques régulières |
| Respiration humaine et chaleur corporelle | Présence de groupes nombreux | Hausse du CO₂ et de la température | Modification du taux de calcification, corrosion | Limitation du nombre de visiteurs, régulation climatique |
| Taux d’humidité et ventilation | Mauvais éclairage, systèmes d’aération inadaptés | Condensation, assèchement localisé | Déséquilibre du cycle naturel de dépôt calcaire | Régulation automatisée de l’hygrométrie |
| Eaux souterraines de la grotte inférieure | Pollution par matières organiques, cosmétiques, déchets | Altération chimique et biologique de l’eau | Perturbation du microclimat et mort biologique | Filtration, contrôle hydrologique continu |
| Éclairage artificiel | Spots fixes ou trop puissants | Développement d’algues et champignons | Colonisation des parois, altération visuelle | Usage de lumières temporisées à spectre neutre |
| Vibrations mécaniques (passages, véhicules, maintenance) | Travaux, transports proches | Transmission d’ondes dans la roche | Instabilité structurelle cumulative | Études sismiques et isolation vibratoire |
| Absence de contrôle scientifique | Manque d’experts et de suivi | Risques non détectés ni évalués | Détérioration invisible, progressive | Comité scientifique permanent de surveillance |
Le détournement mercantile du patrimoine
Les événements commerciaux et prénuptiaux, autorisés ou tolérés, traduisent une dérive inquiétante : la privatisation symbolique du bien public.
La grotte devient un décor utilisable pour des fins personnelles ou lucratives, au mépris des lois de la nature et du devoir de conservation.
Dans un pays où l’État est absent, les responsables locaux et ministériels agissent comme des propriétaires, non comme des gardiens.
Le patrimoine devient marchandise, et la rente immédiate supplante toute vision de long terme.
De Jeita au port de Beyrouth : la même ignorance systémique
Ce qui se passe à Jeita n’est pas un cas isolé. C’est une répétition miniature du drame national : le règne de l’incompétence et de l’ignorance cyndinique.
Du port de Beyrouth aux frontières maritimes, du ministère des Finances à la Banque du Liban, les mêmes erreurs se répètent : absence de compétence, désintérêt pour la science du risque et prédominance du clientélisme confessionnel.
Chaque poste est distribué selon des quotas, non selon le mérite ou la connaissance. Résultat : le pays s’effondre lentement sous le poids de son ignorance.
Conclusion : un miroir du Liban
La Grotte de Jeita est bien plus qu’un site touristique. Elle est le miroir du Liban : un trésor naturel menacé par ceux-là mêmes qui devraient le protéger.
Tant que la cyndinique restera absente des institutions publiques, tant que l’incompétence organisée prévaudra sur la connaissance, le Liban continuera à s’autodétruire — de ses grottes à ses ports, de ses finances à sa culture.
Préserver Jeita, c’est réapprendre à gérer le risque. Et réapprendre à gérer le risque, c’est peut-être le premier pas pour reconstruire le pays.



