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Jour pour Jour: L’attentat mortel contre Maarouf Saad à Saïda

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Le 26 février 1975 marque un tournant sombre dans l’histoire du Liban. Ce jour-là, à Saïda, ville portuaire du sud du pays, une manifestation de pêcheurs dégénère en affrontements violents avec les forces de l’ordre. Au cœur de cette tourmente se trouve Maarouf Saad, figure politique sunnite emblématique de la région, député et leader syndical, qui est grièvement blessé par balle. Transporté à l’hôpital, il succombe à ses blessures le 6 mars suivant. Cet événement, survenu dans un contexte de tensions socio-économiques et communautaires exacerbées, est souvent perçu comme l’un des premiers signes avant-coureurs de la guerre civile qui éclatera officiellement deux mois plus tard. Sans verser dans le sensationnalisme, il convient d’examiner les faits avec précision, en replaçant cet incident dans le cadre plus large des dynamiques libanaises des années 1970.

Maarouf Saad n’était pas un homme politique ordinaire. Né en 1914 à Saïda, dans une famille sunnite modeste, il grandit dans un Liban sous mandat français, marqué par les aspirations nationalistes arabes. Formé au Universal College d’Aley, il entame une carrière d’enseignant dans les années 1930, exerçant au Liban, en Palestine et en Syrie. Son engagement politique prend racine lors de la Grande révolte arabe de 1936-1939 en Palestine, où il s’implique activement comme organisateur et combattant aux côtés de groupes rebelles contre les autorités britanniques. Arrêté en 1937, il est libéré l’année suivante, mais cet épisode forge son identité de militant anti-colonial. De retour au Liban, il s’oppose au mandat français, ce qui lui vaut une nouvelle arrestation en 1940, suivie d’une libération en 1944 ou 1945. Ces expériences le positionnent comme un défenseur des causes arabes, influencé par les idées nasséristes émergentes.

Dans les années d’après-guerre, Saad intègre les forces de sécurité libanaises en tant qu’officier de police, sous la protection du leader nationaliste Riad al-Solh. Il se consacre également à l’éducation physique au sein de la Société bienfaisante Maqased de Saïda, tissant des liens étroits avec les réfugiés palestiniens installés dans la région après 1948. Ces relations, basées sur un soutien mutuel, renforcent sa base populaire parmi les classes défavorisées et les sympathisants panarabes. En 1957, il entre en politique en étant élu député sunnite de Saïda, battant son rival Nazih al-Bizri. Réélu en 1960, 1964 et 1968, il devient une voix influente au parlement, défendant les intérêts des pauvres et des ouvriers, tout en promouvant l’unité arabe inspirée par Gamal Abdel Nasser.

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Les années 1960 voient Saad s’affirmer comme un opposant farouche au système confessionnel libanais, qu’il perçoit comme un frein à la justice sociale. Fervent admirateur de Nasser, il fonde en 1973 l’Organisation populaire nassérienne (OPN), un parti prosyrien et propalestinien, après la mort du leader égyptien en 1970. Ce mouvement, qui prône le socialisme arabe et la solidarité avec les causes régionales, attire les militants de gauche et les syndicalistes. Saad préside également le syndicat des pêcheurs de Saïda, une position qui le place au cœur des revendications économiques locales. Sa popularité culmine en 1968, lorsqu’il remporte l’élection avec le plus grand nombre de voix dans sa circonscription, s’appuyant sur les quartiers populaires et les camps de réfugiés comme Ain al-Hilweh.

Cependant, les années 1970 apportent des défis croissants. La présence croissante de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP) au Liban, suite aux événements de Septembre noir en Jordanie en 1970, modifie les équilibres locaux. Saad, bien que propalestinien, entre en concurrence avec l’OLP pour l’influence dans les camps et les quartiers sunnites de Saïda. Des tensions éclatent en 1969 avec la faction as-Saiqa, soutenue par la Syrie, qui lui reproche un manque de soutien lors d’affrontements avec l’armée libanaise. En août 1970, des guérilleros de Fatah et d’as-Saiqa le détiennent brièvement dans un camp après un clash meurtrier avec ses partisans nasséristes. Libéré grâce à l’intervention d’un émissaire de Nasser, cet incident souligne les rivalités au sein du camp progressiste. En 1972, Saad perd son siège au parlement face à Bizri, attribuant cette défaite à des ingérences gouvernementales et à un glissement des voix palestiniennes vers l’OLP.

Parallèlement, Saad assume la présidence du conseil municipal de Saïda au début des années 1970, agissant de facto comme maire. Son mandat est marqué par des efforts pour améliorer les conditions des classes populaires, mais il est dissous en 1973 par le premier ministre Saeb Salam, provoquant des protestations. Ces événements renforcent son image de défenseur des opprimés, mais ils l’exposent également à des critiques de la part des élites conservatrices.

Les racines de la crise des pêcheurs

Au cœur de l’incident du 26 février 1975 se trouve une controverse économique aux ramifications politiques profondes. À la fin de 1974, la société Protéine, une entreprise de pêche industrielle présidée par l’ancien président Camille Chamoun, obtient un permis d’exploitation exclusive de la faune marine au large de Saïda. Cette concession vise à moderniser et monopoliser le secteur de la pêche, offrant des salaires à certains pêcheurs syndiqués en échange de leur intégration. Cependant, pour les pêcheurs artisanaux de Saïda, majoritairement sunnites et issus de milieux modestes, cette mesure représente une menace existentielle. Elle risque de les priver de leur moyen de subsistance traditionnel, favorisant une entreprise perçue comme liée aux intérêts chrétiens maronites, dans un contexte où les disparités confessionnelles alimentent déjà les rancœurs.

Chamoun, figure du camp conservateur et chrétien, incarne pour beaucoup l’élite libanaise traditionnelle. Son entreprise est vue comme un symbole de privatisation qui accentue les inégalités, au détriment des communautés du sud, plus pauvres et influencées par les idées de gauche. Saad, en tant que président du syndicat des pêcheurs, se positionne comme leur porte-voix. Il dénonce publiquement cette concession comme une attaque contre les « pauvres opprimés de sa ville natale », arguant qu’elle prive les familles locales de leurs revenus sans compensation adéquate. Cette posture s’inscrit dans sa ligne nassériste, qui priorise la justice sociale et la résistance aux monopoles perçus comme impérialistes.

Le contexte régional amplifie ces tensions. Depuis la guerre des Six Jours en 1967 et l’expulsion des fedayins de Jordanie en 1970, le Liban accueille un nombre croissant de réfugiés et de combattants palestiniens. Saïda, avec ses camps comme Ain al-Hilweh et Mieh Mieh, devient un foyer de militantisme. Les fedayins, armés et organisés, exercent une influence croissante, parfois en concurrence avec les leaders locaux comme Saad. Parallèlement, le système confessionnel libanais, établi par le Pacte national de 1943, montre ses limites : les musulmans, en croissance démographique, réclament une représentation accrue, tandis que les chrétiens craignent une perte de pouvoir. Les milices se forment, les armes circulent, et les incidents se multiplient, comme les clashes entre l’armée et les groupes palestiniens en 1969 et 1973.

Dans ce climat, la crise des pêcheurs n’est pas isolée. Elle reflète les fractures plus larges : économiques, avec une inflation galopante et un chômage élevé dans le sud ; sociales, avec une polarisation entre classes ; et communautaires, opposant sunnites progressistes aux conservateurs chrétiens. Saad, en organisant la résistance contre Protéine, mobilise non seulement les pêcheurs mais aussi ses partisans nasséristes et des éléments propalestiniens, transformant une revendication locale en enjeu politique national.

Le jour fatidique : la manifestation et les affrontements

Le 26 février 1975, Saïda s’embrase. Saad appelle à une grève générale et à une manifestation massive contre la concession accordée à Protéine. Des milliers de pêcheurs, ouvriers et sympathisants se rassemblment dans les rues de la ville, brandissant des pancartes et scandant des slogans pour la défense de leurs droits. La démonstration est pacifique au départ, mais la tension est palpable. L’armée libanaise, déployée pour maintenir l’ordre, encercle les manifestants. Selon les récits, des tireurs d’élite sont positionnés sur les toits, et des renforts arrivent rapidement.

Les événements dégénèrent vers midi. Des échanges de tirs éclatent entre les forces de l’ordre et des éléments armés parmi les protestataires – possiblement des miliciens nasséristes ou palestiniens. Saad, en première ligne, est touché par une balle, vraisemblablement tirée par un sniper de l’armée. Blessé grièvement à l’abdomen, il est évacué vers un hôpital de Beyrouth. Deux autres manifestants sont blessés, et un Palestinien est tué. Du côté des forces de sécurité, un militaire perd la vie, et deux autres sont atteints. Les affrontements se poursuivent plusieurs heures, impliquant des armes lourdes, y compris des missiles antichars. La ville est paralysée : barricades érigées, véhicules incendiés, et une quinzaine de morts au total selon les estimations.

Les partisans de Saad accusent immédiatement l’armée d’avoir orchestré l’attentat, la voyant comme un outil des élites conservatrices pour réprimer les voix dissidentes. En réponse, une contre-manifestation de soutien à l’armée est organisée par des groupes chrétiens, exacerbant les divisions communautaires. La nouvelle de la blessure de Saad se propage rapidement, provoquant des troubles dans d’autres villes : grèves générales appelées par les partis progressistes, barricades à Beyrouth et en province. Le gouvernement, sous la présidence de Sleiman Frangié, tente de calmer les esprits, mais les appels à l’apaisement peinent à contenir la colère.

Saad, hospitalisé, lutte plusieurs jours contre ses blessures. Son état critique mobilise l’opinion : visites de leaders politiques, messages de solidarité de l’étranger. Le 6 mars, il décède, transformant la victime en martyr pour les causes de gauche et arabes. Son enterrement, le 7 mars à Saïda, attire des dizaines de milliers de personnes – l’une des plus grandes manifestations de l’histoire libanaise. Des fedayins palestiniens, malgré les tensions passées, participent massivement, tirant des salves en l’air. La procession devient un acte de défiance anti-gouvernemental, avec des slogans réclamant justice et réforme.

Les répercussions immédiates sur la scène libanaise

Dans les semaines suivantes, les heurts se multiplient. À Saïda, la ville reste fermée pendant des jours, avec des échanges sporadiques entre supporters de Saad – incluant des éléments libanais et palestiniens – et l’armée. Une bombe détruit les bureaux de Protéine à Beyrouth, symbolisant la rage populaire. Fin mars, le bilan s’alourdit à 19 morts. Ces incidents s’étendent à d’autres régions : Tripoli, Tyr, et même Beyrouth voient des manifestations et des clashes mineurs.

Politiquement, l’assassinat renforce l’OPN, dirigée par les fils de Saad, Moustapha et Oussama, qui deviendront députés. Il consolide aussi les alliances entre progressistes libanais et palestiniens, malgré les rivalités antérieures. L’armée, perçue comme partisane, perd en crédibilité auprès des communautés musulmanes, accélérant la formation de milices. Les tensions culminent le 13 avril avec l’incident d’Ain al-Rummaneh, où un bus palestinien est mitraillé, marquant le début officiel de la guerre.

Sur le plan économique, la crise des pêcheurs expose les failles du modèle libanais : une libéralisation qui profite aux puissants, au détriment des marginaux. Les pêcheurs de Saïda, environ 2 000 familles dépendant de la mer, voient leurs revendications ignorées, renforçant le sentiment d’injustice. Des négociations échouent, et le secteur reste marqué par des inégalités persistantes.

Socialement, l’événement cristallise les fractures : les sunnites du sud se sentent marginalisés face aux élites beyroutines. Les réfugiés palestiniens, solidaires, intègrent davantage les dynamiques internes libanaises. Les médias couvrent intensivement les faits, amplifiant la polarisation. Des appels à la grève générale, lancés par les fédérations syndicales du sud, paralysent l’économie locale, avec des souks fermés et des écoles closes.

Les implications de ces heurts se font sentir dans les sphères diplomatiques régionales. L’Égypte, héritière de Nasser, exprime sa solidarité ; la Syrie observe avec intérêt, voyant une opportunité d’influence. Au Liban, le parlement débat des réformes, mais les divisions l’empêchent d’agir. Les milices chrétiennes, comme les Phalanges, renforcent leurs préparatifs, craignant une prise de pouvoir par les forces de gauche.

En somme, les événements de Saïda révèlent un Liban au bord du gouffre, où une protestation locale contre une concession économique déclenche une chaîne de réactions. Les détails des affrontements – tirs croisés, barricades, victimes civiles – illustrent la fragilité de l’État face aux pressions internes. Les partisans de Saad, mobilisés, organisent des veillées et des comités de défense, préfigurant les structures miliciennes futures. L’armée, déployée en force, voit son rôle contesté, avec des désertions naissantes parmi les soldats musulmans. Les quartiers de Saïda, divisés entre vieux centre sunnite et périphéries mixtes, deviennent des foyers de tension permanente. Les familles des victimes, y compris celle de Saad, reçoivent un soutien communautaire massif, transformant le deuil en catalyseur politique. Ces dynamiques, ancrées dans les faits de 1975, soulignent comment un incident local peut ébranler une nation entière, avec des répercussions sur les alliances confessionnelles et les équilibres de pouvoir.

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