Le Liban, au début des années 1980, est un pays déchiré par une guerre civile qui a éclaté en 1975 et qui oppose une multitude de factions confessionnelles et politiques. Ce conflit, nourri par des tensions internes accumulées depuis l’indépendance en 1943, a transformé Beyrouth, autrefois symbole de prospérité et de cosmopolitisme, en un champ de ruines marqué par les affrontements entre milices chrétiennes, musulmanes, druzes et palestiniennes. L’intervention étrangère, notamment celle d’Israël en 1982, a exacerbé ces divisions, menant à la création d’une Force multinationale (FMO) destinée à stabiliser la capitale. C’est dans ce cadre que, le 20 février 1984, les troupes britanniques et italiennes achèvent leur retrait de Beyrouth, marquant le début de la désintégration de cette mission internationale et laissant présager un vide sécuritaire propice à une escalade de la violence.
Les origines de la guerre civile libanaise remontent à un système politique confessionnel hérité du mandat français, qui répartit les pouvoirs entre les communautés religieuses sur la base d’un recensement datant de 1932. Les chrétiens maronites, majoritaires à l’époque, détiennent la présidence de la République, tandis que les musulmans sunnites obtiennent le poste de Premier ministre et les chiites celui de président du Parlement. Ce pacte national de 1943 vise à assurer un équilibre, mais il se révèle fragile face à l’évolution démographique et aux tensions régionales. L’afflux de réfugiés palestiniens après la création d’Israël en 1948, puis la guerre des Six Jours en 1967, accentue les pressions. Les fedayins de l’Organisation de libération de la Palestine (OLP), installés au Liban, utilisent le pays comme base arrière pour des opérations contre Israël, provoquant des représailles et des divisions internes.
Dès 1975, les affrontements éclatent à Beyrouth entre les milices phalangistes chrétiennes, dirigées par Pierre Gemayel, et les forces progressistes alliées aux Palestiniens. Les milices locales, comme les Phalanges libanaises, les Tigres de Camille Chamoun ou les Gardiens des Cèdres, se structurent autour de clans familiaux et confessionnels, recrutant des combattants dans les quartiers populaires. Du côté musulman, les mouvements comme Amal, fondé par l’imam Moussa Sadr en 1974 pour défendre les intérêts chiites, ou le Parti socialiste progressiste (PSP) druze de Kamal Joumblatt, s’organisent en réponse aux inégalités socio-économiques. La Syrie intervient en 1976 pour empêcher une victoire des forces progressistes, craignant un Liban dominé par les Palestiniens qui menacerait sa propre stabilité. Damas déploie alors des troupes, occupant progressivement des zones stratégiques et imposant une pax syriana partielle.
Les années 1978-1982 voient une intensification des interventions extérieures. En mars 1978, Israël lance l’opération Litani, envahissant le sud du Liban pour créer une zone tampon contre les incursions palestiniennes. Cette incursion, qui cause des milliers de victimes civiles, force l’ONU à déployer la Force intérimaire des Nations unies au Liban (Finul), mais sans réel succès pour désarmer les belligérants. Les milices locales, notamment les Forces libanaises unifiées sous Bachir Gemayel en 1980, profitent de ces chaos pour consolider leurs positions. Bachir, fils de Pierre Gemayel, transforme les Phalanges en une armée disciplinée, équipée par Israël et financée par des taxes imposées dans les zones chrétiennes. À l’opposé, l’OLP renforce ses camps au sud, transformant des villages comme Tyr ou Sidon en bastions armés.
L’invasion israélienne de juin 1982, baptisée opération Paix en Galilée, change la donne. Lancée en réponse à un attentat contre l’ambassadeur israélien à Londres, elle vise officiellement à éliminer les bases de l’OLP à 40 kilomètres de la frontière. Mais les forces israéliennes, commandées par Ariel Sharon, avancent jusqu’à Beyrouth, assiégeant la capitale et bombardant les quartiers ouest. Les combats font rage : les milices chrétiennes collaborent avec Tsahal, tandis que les forces syriennes, alliées aux Palestiniens, subissent de lourdes pertes dans la Békaa. Près de 18 000 civils libanais et palestiniens périssent dans les bombardements aériens et terrestres. L’OLP, dirigée par Yasser Arafat, accepte finalement d’évacuer Beyrouth sous la supervision d’une Force multinationale composée d’Américains, de Français, d’Italiens et de Britanniques.
La FMO est déployée en août 1982 pour superviser le retrait de l’OLP et stabiliser Beyrouth. Composée d’environ 2 000 Américains, 2 000 Français, 2 000 Italiens et 400 Britanniques, elle symbolise l’engagement occidental pour un Liban souverain. Les troupes italiennes, sous commandement du général Franco Angioni, se positionnent dans les quartiers ouest, protégeant les camps palestiniens et facilitant l’évacuation de 14 000 combattants de l’OLP vers la Tunisie. Les Britanniques, avec un contingent plus modeste, assurent des missions de logistique et de patrouille dans le port. Initialement prévue pour 30 jours, la mission est prolongée face à l’instabilité persistante. Bachir Gemayel est élu président le 23 août, mais assassiné le 14 septembre, déclenchant une vague de vengeance. Les Forces libanaises entrent dans les camps de Sabra et Chatila les 16-18 septembre, massacrant entre 700 et 3 500 civils palestiniens sous les yeux passifs des Israéliens. Ce carnage choque l’opinion internationale et renforce la détermination de la FMO à rester.
Malgré ces efforts, la violence s’intensifie en 1983. Les milices druzes du PSP, alliées aux chiites d’Amal, lancent des offensives dans le Chouf contre les Forces libanaises, expulsant des milliers de chrétiens. Les Syriens, occupant la Békaa et le nord, soutiennent ces attaques pour contrer l’influence israélienne et américaine. À Beyrouth, les attentats se multiplient : le 18 avril, un camion piégé détruit l’ambassade américaine, tuant 63 personnes. Le 23 octobre, deux attaques suicides simultanées visent les casernes américaines et françaises, faisant 241 morts chez les Marines et 58 chez les parachutistes. Ces opérations, revendiquées par le Jihad islamique, marquent un tournant. Les contingents de la FMO, perçus comme partisans du gouvernement chrétien d’Amine Gemayel (frère de Bachir), deviennent des cibles. Les Italiens, malgré leur approche humanitaire – distribution d’aide et médiation locale – subissent des pertes : 16 soldats blessés en février 1984.
Face à cette dégradation, les pays contributeurs réévaluent leur engagement. Le Royaume-Uni, avec son contingent limité, annonce son retrait dès janvier 1984, citant l’inefficacité de la mission et les risques accrus. Les troupes britanniques, basées à Hadath, évacuent sans incident majeur, laissant un vide dans la coordination logistique. L’Italie suit : le 8 février, Rome décide de rapatrier la majeure partie de ses 1 385 hommes, ne laissant que 100 soldats pour finaliser les opérations portuaires. Le 20 février, le retrait italien est achevé, les troupes embarquant sur des navires vers l’Italie. Le général Angioni, dans ses rapports, souligne l’impossibilité de maintenir la paix sans un consensus local, pointant l’ingérence syrienne et les divisions miliciennes. Ce départ synchronisé des Britanniques et Italiens isole les Américains et Français, accélérant leur propre évacuation.
Le retrait des contingents britannique et italien expose les faiblesses de la FMO. Sans ces forces, la mission perd sa dimension multinationale équilibrée, laissant les Américains, perçus comme pro-israéliens, en première ligne. Le 26 février, les Marines américains achèvent leur départ, suivis des Français le 31 mars. Ce vide sécuritaire profite aux milices : Amal et le PSP lancent une offensive le 6 février contre l’armée libanaise, forçant Amine Gemayel à abroger l’accord de paix avec Israël signé en mai 1983. Les chiites, marginalisés historiquement, gagnent du terrain dans Beyrouth-Ouest, imposant des checkpoints et des taxes. Les druzes consolident leur contrôle sur le Chouf, expulsant les derniers chrétiens. Les Forces libanaises, affaiblies par des dissensions internes – Samir Geagea conteste le leadership de Fouad Abou Nader –, se retranchent à l’est.
Les implications immédiates de ce retrait se manifestent dans l’escalade des combats inter-milices. À Tripoli, au nord, les milices sunnites pro-syriennes affrontent les islamistes, causant des centaines de morts. Dans la Békaa, les Syriens renforcent leur emprise, bombardant les positions chrétiennes et soutenant Amal contre les Palestiniens dans la « guerre des camps ». Les camps de Bourj el-Barajneh et Chatila deviennent des zones de siège, avec des milliers de civils piégés. L’armée libanaise, déjà fissurée par des désertions confessionnelles – des unités chiites rejoignent Amal –, perd le contrôle de Beyrouth-Ouest, symbolisant l’effondrement de l’État central. Les Forces libanaises, pour survivre, intensifient leurs alliances avec Israël, qui maintient une zone de sécurité au sud, occupée par l’Armée du Liban-Sud d’Antoine Lahd.
L’implication syrienne devient prépondérante après le retrait de la FMO. Damas, sous Hafez al-Assad, voit dans le chaos une opportunité pour imposer sa tutelle. Les troupes syriennes, présentes depuis 1976, occupent près de 40 % du territoire, contrôlant les axes stratégiques et armant les milices alliées. En mars 1984, elles bombardent Zahlé, bastion chrétien, forçant des négociations défavorables à Gemayel. Les Palestiniens, affaiblis par leur évacuation de 1982, tentent un retour via des factions dissidentes, mais sont écrasés par Amal, soutenue par la Syrie. Ces dynamiques soulignent comment le retrait occidental a cédé la place à une hégémonie régionale, avec Damas arbitrant les conflits pour asseoir son influence.
Les milices locales, en l’absence de forces internationales, étendent leur emprise économique et sociale. Les Phalanges et Forces libanaises contrôlent les ports de Beyrouth-Est, prélevant des douanes illégales et gérant des trafics de carburant. Amal, dans les banlieues sud, impose un ordre communautaire, protégeant les chiites tout en réprimant les opposants. Le PSP druze domine le Chouf, organisant des services parallèles à l’État absent. Ces structures miliciennes, financées par des rackets et des aides étrangères – Israël pour les chrétiens, Syrie et Iran pour les musulmans –, perpétuent la fragmentation du pays. Les civils, pris en otage, subissent des déplacements massifs : près de 800 000 Libanais fuient leurs quartiers en 1984, accentuant les clivages confessionnels.
Au sud, l’occupation israélienne persiste malgré un retrait partiel en 1985. Tsahal maintient une bande de sécurité, déléguant le contrôle à l’Armée du Liban-Sud, composée de déserteurs libanais. Cette zone devient un foyer de résistance, où émergent des groupes comme le Hezbollah, fondé en 1982 avec le soutien iranien via la Syrie. Les attentats contre les Israéliens se multiplient, préfigurant une guérilla prolongée. À Beyrouth, les enlèvements d’Occidentaux – journalistes, diplomates – deviennent monnaie courante, les milices utilisant ces otages pour des échanges ou des rançons. Ces actes terroristes, souvent orchestrés par des factions chiites liées à Damas, isolent davantage le Liban sur la scène internationale.
Les dynamiques internes évoluent avec l’émergence de nouveaux acteurs. Le Hezbollah, initialement une branche radicale d’Amal, gagne en autonomie, recrutant parmi les chiites déshérités et prônant une résistance islamique contre Israël. Ses opérations, comme les attentats de 1983, démontrent une capacité militaire croissante, soutenue par des armes syriennes transitant par la Békaa. Les Forces libanaises, quant à elles, affrontent des divisions : en 1985, Geagea lance une rébellion contre Hobeika, allié à la Syrie, menant à des combats fratricides dans les zones chrétiennes. Ces luttes intestines affaiblissent les milices, mais renforcent l’emprise syrienne, qui joue les arbitres pour diviser et régner.
L’année 1984 marque ainsi une phase de recomposition des alliances. La Syrie, en soutenant Amal contre les Palestiniens dans la guerre des camps, vise à éliminer toute opposition à son hégémonie. Les assauts sur Sabra et Chatila, débutant en mai, causent des centaines de morts et des destructions massives, les milices chiites bloquant les vivres et l’eau. Ces sièges, intermittents jusqu’en 1987, illustrent la brutalité des conflits locaux, où les civils paient le prix des rivalités régionales. Parallèlement, les druzes du PSP consolident leur bastion dans le Chouf, imposant un ordre féodal sous Walid Joumblatt, successeur de Kamal assassiné en 1977.
Les implications immédiates de ces évolutions se traduisent par une fragmentation accrue du territoire. Beyrouth reste divisée par la ligne verte, avec des snipers et des barrages rendant les traversées périlleuses. Les milices étendent leur contrôle sur les infrastructures : Amal gère les ports du sud, les Forces libanaises les casinos et les télécommunications à l’est. Cette économie de guerre, alimentée par des trafics d’armes et de drogue de la Békaa, génère des revenus colossaux, estimés à des centaines de millions de dollars annuels. Les civils, confrontés à l’inflation galopante et aux pénuries, dépendent de ces structures miliciennes pour les services essentiels, renforçant leur légitimité locale au détriment de l’État central.
Dans ce paysage chaotique, les tentatives de médiation internationale échouent. La conférence de Lausanne en mars 1984, réunissant les chefs de milices sous égide syrienne, aboutit à un gouvernement d’union nationale fragile, sans résoudre les divisions. Amine Gemayel, isolé, voit son autorité s’effriter, son armée désintégrée par les désertions. Les Syriens, maîtres du jeu, imposent leurs conditions, bloquant tout retrait israélien sans contrepartie. Au sud, les attentats contre Tsahal – comme l’explosion d’un véhicule piégé à Tyr en novembre 1983, tuant 60 personnes – accélèrent le retrait partiel d’Israël en 1985, laissant une zone tampon contestée.
Les milices, en 1984, incarnent l’échec de l’État libanais. Leurs structures, hiérarchisées avec des chaînes de commandement et des arsenaux sophistiqués – chars syriens pour Amal, artillerie israélienne pour les Forces libanaises –, fonctionnent comme des proto-États. Elles assurent sécurité, éducation et santé dans leurs fiefs, mais au prix d’une répression interne féroce. Les disparitions forcées, les exécutions sommaires et les tortures deviennent courantes, ciblant dissidents ou rivaux. Cette année pivotal voit aussi l’émergence d’une génération de combattants endurcis, formés dans les camps d’entraînement syriens ou iraniens, prêts à prolonger le conflit pour des enjeux de pouvoir local.
Les tensions interconfessionnelles s’aggravent avec les déplacements de populations. Des milliers de chiites fuient le sud vers Beyrouth, gonflant les banlieues pauvres et renforçant Amal. Inversement, les chrétiens du Chouf migrent vers l’est, consolidant l’homogénéité des enclaves. Ces mouvements, souvent forcés par des massacres – comme ceux du Chouf en 1983 –, redessinent la carte démographique du Liban, rendant tout retour à l’unité nationale plus ardu. Les milices exploitent ces peurs pour justifier leur existence, transformant la guerre en un cycle auto-entretenu de vengeance et de prédation.
Au cœur de ces dynamiques, la Syrie orchestre les alliances pour maintenir son influence. En armant Amal contre les Palestiniens, Damas élimine une menace potentielle à sa frontière. Les négociations avec Gemayel, conditionnées à l’abrogation de l’accord israélo-libanais, aboutissent en mars 1984 à sa révocation, isolant davantage Israël. Les Forces libanaises, divisées, négocient en sous-main avec Damas pour survivre, illustrant l’omniprésence syrienne. Ces manœuvres régionales, couplées aux retraits occidentaux, laissent le Liban dans une spirale de violence où les milices locales dictent les règles du jeu quotidien.



