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Justice à deux vitesses : la dénonciation de Cheikh Khaldoun Araymet relance le débat

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Un dignitaire religieux en première ligne

La déclaration de Cheikh Khaldoun Araymet, prononcée le 12 juin 2025, a provoqué une onde de choc dans les cercles politiques et judiciaires. En affirmant publiquement que « la justice ne peut fonctionner avec un œil fermé », il a mis en cause la partialité présumée des décisions judiciaires prises récemment dans le cadre de la lutte contre la corruption. Cette sortie intervient alors que l’ancien ministre de l’Économie, Amin Salam, a été placé en détention préventive dans le cadre d’une enquête pour irrégularités administratives et faux en écritures.

Le propos du dignitaire sunnite était clair : « Oui à la lutte contre les corrompus, mais non aux détentions aléatoires. Les plus grands responsables de la corruption circulent librement tandis que d’autres, moins puissants, sont ciblés. » Cette critique de ce qu’il qualifie de « justice à deux vitesses » a relancé un débat ancien au Liban sur la sélectivité du système judiciaire et sur l’indépendance des magistrats dans un contexte de forte politisation.

Les implications de l’arrestation d’Amin Salam

L’arrestation d’Amin Salam, ancien membre du gouvernement, a été justifiée par une enquête sur des contrats administratifs présumés illégaux conclus pendant son mandat. Selon les premières informations disponibles, l’accusation porte sur des irrégularités dans l’attribution de marchés publics et sur l’usage de documents officiels falsifiés. Des audits internes auraient révélé des écarts dans les procédures de passation des marchés ainsi qu’une série de décisions contournant les organes de contrôle.

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Cette interpellation a été interprétée par certains observateurs comme un signal d’une volonté nouvelle de faire respecter la redevabilité politique. Toutefois, le contexte de cette arrestation, ainsi que son traitement médiatique et judiciaire, ont nourri des soupçons d’arrière-pensées politiques. L’absence de poursuites parallèles contre d’autres figures connues pour leur implication présumée dans des scandales bien plus lourds renforce ces soupçons.

Une justice instrumentalisée ?

Cheikh Khaldoun Araymet n’est pas le seul à dénoncer ce qu’il considère comme une inégalité de traitement judiciaire. Plusieurs avocats, juristes et membres de la société civile ont exprimé leur malaise face à une justice qu’ils jugent « sélective » et « influencée par les équilibres politiques ». La lenteur avec laquelle certaines affaires de corruption avancent, notamment celles impliquant de hauts responsables sécuritaires, ministériels ou bancaires, contraste avec la rapidité de certaines arrestations médiatisées.

Des magistrats eux-mêmes, sous couvert d’anonymat, reconnaissent que le poids des réseaux partisans et communautaires empêche souvent la mise en œuvre effective de la loi. Le manque de moyens, la faiblesse des garanties procédurales et la crainte de représailles contribuent à un climat d’autocensure au sein de l’appareil judiciaire.

Le poids de l’appartenance communautaire

Le discours de Cheikh Khaldoun Araymet soulève aussi la question de la perception communautaire de la justice. En dénonçant des « arrestations arbitraires déguisées en lutte contre la corruption », il laisse entendre que certains citoyens seraient visés non pas en raison de leur implication réelle dans des affaires illicites, mais parce qu’ils n’appartiennent pas aux cercles protégés du pouvoir.

Ce soupçon, largement répandu dans l’opinion publique, alimente une défiance envers les institutions et creuse les divisions au sein de la société. Le fait que les critiques viennent d’une autorité religieuse confère à ces propos une portée symbolique forte, en particulier dans un système politique où l’appartenance confessionnelle joue un rôle structurel dans la répartition du pouvoir.

Une réponse politique ambiguë

Face à cette polémique, les réactions officielles ont été prudentes. Aucun représentant du gouvernement ou du Conseil supérieur de la magistrature n’a souhaité commenter directement les propos de Cheikh Khaldoun Araymet. Certains députés, interrogés dans les couloirs du Parlement, ont admis que « le timing et la méthode de certaines poursuites peuvent prêter à confusion », tout en refusant de remettre en question la légitimité du parquet financier.

D’autres élus, notamment issus des blocs d’opposition, ont saisi l’occasion pour relancer la question d’une réforme globale du système judiciaire. Ils plaident pour l’adoption urgente du projet de loi sur l’indépendance de la magistrature, en discussion depuis plusieurs années sans qu’un consensus politique n’ait pu se dégager. Cette réforme prévoit notamment un mode de nomination des juges plus transparent et un statut juridique renforcé pour les juges d’instruction.

Vers une réforme ou un blocage ?

La déclaration de Cheikh Khaldoun Araymet pourrait-elle avoir un effet catalyseur sur le débat institutionnel ? Plusieurs ONG espèrent que cette prise de parole publique déclenchera une pression accrue sur les responsables politiques. Elles rappellent que des mécanismes de reddition de comptes existent en droit libanais, mais restent largement inopérants faute de volonté politique et de moyens concrets.

L’idée d’un audit judiciaire externe, mené par un groupe d’experts nationaux et internationaux, a été relancée dans certaines tribunes publiques. D’autres suggèrent la création d’une instance indépendante de supervision de la justice, associant des représentants du barreau, de la société civile et du pouvoir judiciaire, afin d’évaluer de manière périodique la régularité des procédures.

L’opinion publique face à l’iniquité judiciaire

Dans un contexte de crise économique et sociale persistante, les questions de justice sont devenues des marqueurs centraux du rapport des citoyens à l’État. Les récents sondages montrent qu’une majorité écrasante de Libanais considèrent que les institutions judiciaires ne sont ni impartiales ni efficaces. Cette perception aggrave le sentiment d’abandon généralisé et nourrit une perte de confiance vis-à-vis de tout le système politique.

Les réseaux sociaux ont amplifié cette défiance, avec des campagnes massives appelant à « l’égalité devant la loi » et dénonçant les « intouchables » du pouvoir. La figure de Cheikh Khaldoun Araymet est devenue un symbole pour de nombreux internautes, qui saluent « le courage d’un homme qui dit tout haut ce que tout le monde pense tout bas ».

Au-delà des clivages confessionnels : une lutte qui touche toutes les communautés

Bien que la critique de Cheikh Khaldoun Araymet prenne une tournure communautaire en soulignant l’inégalité de traitement judiciaire, il est important de rappeler que les poursuites pour corruption ont également visé des personnalités issues de diverses confessions. L’ex-gouverneur de la Banque centrale, Riad Salamé, de confession maronite, a fait l’objet d’investigations locales et internationales pour enrichissement illicite et abus de pouvoir. Dans un autre dossier, le frère de l’ancien ministre Ali Hassan Khalil, chiite, a été mis en cause dans une affaire de distribution de médicaments frelatés, qui a provoqué une forte indignation dans le secteur de la santé.

Cette réalité montre que la lutte contre la corruption ne se limite pas à un groupe communautaire ou à une faction politique unique. Si certaines procédures sont perçues comme instrumentalisées, d’autres témoignent d’un effort de rendre des comptes indépendamment de l’appartenance confessionnelle. La politisation du débat judiciaire, souvent relayée par les figures religieuses ou partisanes, tend à occulter cette complexité.

Ainsi, si la justice libanaise souffre effectivement de sélectivité et de lenteurs structurelles, elle est aussi confrontée à une surinterprétation communautaire qui fragilise davantage sa légitimité. C’est cette ambivalence – entre nécessité de transparence et risque de récupération – qui rend la réforme de l’appareil judiciaire à la fois urgente et politiquement sensible.

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