Une structure de dette profondément déséquilibrée
En 2024, la dette publique du Liban, estimée à 2 472 330 milliards de livres libanaises, soit environ 27,6 milliards de dollars américains au taux officiel de 89 500 LL/USD, repose presque exclusivement sur des créanciers domestiques et en majorité sur des engagements en devises. Cette dette est répartie à hauteur de 52 % au profit de la Banque du Liban (BdL), 32 % au profit des banques commerciales locales, 12 % au profit d’autres créanciers internes, et seulement 4 % entre les mains de créanciers étrangers ou d’institutions multilatérales. Cette structure, extrêmement concentrée, reflète une dépendance totale à l’endogamie financière, dans un contexte d’isolement du Liban vis-à-vis des marchés de capitaux internationaux.
Répartition par porteurs de la dette
Le tableau ci-dessous illustre la structure actuelle des porteurs de la dette publique :
| Porteur de la dette | Part dans le total (%) | Montant en LL (mds) | Montant en USD |
|---|---|---|---|
| Banque du Liban | 52 % | 1 285 612 | 14,4 mds USD |
| Banques commerciales | 32 % | 791 146 | 8,8 mds USD |
| Autres créanciers internes | 12 % | 296 680 | 3,3 mds USD |
| Créanciers étrangers | 4 % | 98 893 | 1,1 md USD |
| Total | 100 % | 2 472 330 | 27,6 mds USD |
Cette configuration traduit l’absence d’accès aux marchés internationaux depuis le défaut de paiement de 2020. Elle expose également le Trésor à une instabilité systémique, puisque tout réaménagement de la dette impacte directement le bilan de la Banque centrale et des banques commerciales.
Une dette à 98 % en devises étrangères
Autre particularité critique : 98 % de la dette libanaise est désormais libellée en devises étrangères, essentiellement en dollars américains. Cela signifie que l’État n’a plus la possibilité d’émettre en monnaie locale à des taux soutenables ni d’amortir la dette par des mécanismes monétaires classiques. La dette en devises atteint ainsi 2 422 883 milliards de livres, soit 27,1 milliards USD. La dette libellée en livres est devenue marginale et ne représente plus qu’un outil de financement à très court terme, avec des taux prohibitifs. Ce niveau de dépendance aux devises crée une vulnérabilité structurelle extrême, renforcée par l’absence de réserves liquides suffisantes à la Banque du Liban.
Répartition par devise
| Devise | Part dans le total (%) | Montant en LL (mds) | Montant en USD |
|---|---|---|---|
| Dollar américain (USD) | 94 % | 2 323 990 | 25,9 mds USD |
| Euro, droits de tirage spéciaux, autres devises | 4 % | 98 893 | 1,1 md USD |
| Livre libanaise (LBP) | 2 % | 49 446 | 0,6 md USD |
| Total | 100 % | 2 472 330 | 27,6 mds USD |
Le poids écrasant du dollar accentue la pression sur les besoins de refinancement en devises. Il suppose soit un excédent extérieur structurel, soit des entrées de capitaux continues, deux conditions aujourd’hui absentes.
Échéancier de la dette : une concentration à court terme
La maturité moyenne de la dette publique s’est considérablement raccourcie. En 2024, 68 % des obligations arrivent à échéance dans les 24 mois, contre 49 % en 2021. Cela traduit la défiance du marché et l’incapacité du Trésor à lever des fonds à moyen ou long terme. Cette situation expose l’État à un risque de refinancement constant, chaque trimestre nécessitant des rotations de dettes à volume élevé. Le tableau ci-dessous en donne une lecture synthétique :
| Horizon de maturité | Part de la dette (%) | Estimation USD |
|---|---|---|
| Moins de 1 an | 39 % | 10,8 mds USD |
| Entre 1 et 2 ans | 29 % | 8,0 mds USD |
| Entre 2 et 5 ans | 20 % | 5,5 mds USD |
| Plus de 5 ans | 12 % | 3,3 mds USD |
| Total | 100 % | 27,6 mds USD |
Cette structure réduit considérablement les marges de manœuvre budgétaires. Elle contraint le ministère des Finances à un exercice permanent de reconduction, sans capacité d’étalement ni de négociation à long terme.
Conséquences sur les bilans bancaires
La détention massive de titres publics par les banques commerciales (32 % de la dette) compromet la solidité de leur bilan. Une restructuration, même partielle, entraînerait une dépréciation immédiate de leurs actifs. À ce jour, les banques n’ont pas encore intégré formellement les pertes sur les eurobonds suspendus depuis 2020. La Banque du Liban, elle-même principal détenteur (52 %), supporte également une exposition critique, ce qui limite ses capacités à jouer son rôle de prêteur en dernier ressort. Cette interdépendance empêche toute séparation nette entre le secteur public et le secteur bancaire, et rend illusoire une solution sans restructuration ordonnée.
Aucune trajectoire soutenable sans restructuration
Dans ces conditions, il apparaît que toute tentative de redressement budgétaire sans restructuration est illusoire. Le ratio dette/PIB n’a baissé qu’en raison de l’inflation, non d’un assainissement. La dépendance aux devises, l’exclusion des marchés, l’endogamie bancaire et la concentration des échéances à court terme rendent la dette libanaise insoutenable dans sa configuration actuelle. Le Liban doit envisager une réforme intégrée combinant : restructuration de la dette, assainissement budgétaire, réforme du secteur bancaire, et soutien multilatéral.



