lundi, janvier 26, 2026

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La grande évasion : comment les banques libanaises ont orchestré la fuite des capitaux avant le blocage des dépôts

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Depuis 2019, les déposants libanais attendent en vain la restitution de leurs avoirs bloqués dans un système bancaire effondré. Pourtant, des milliards de dollars ont quitté le pays juste avant la mise en place informelle des restrictions. Ce paradoxe, qui alimente la colère populaire depuis cinq ans, trouve aujourd’hui des éclairages chiffrés et documentés. Plusieurs rapports, nationaux et internationaux, confirment qu’une fuite massive de capitaux a été facilitée – voire organisée – par les banques libanaises elles-mêmes, en connivence avec une partie de l’élite politique et financière. Derrière le gel brutal des comptes ordinaires se cache un processus de préservation ciblée des grands comptes, qui soulève la question centrale de l’impunité bancaire au Liban.

Une fuite massive, documentée et ciblée

Les chiffres révélés récemment confirment une vérité connue mais longtemps niée : entre l’été 2019 et mars 2020, plus de 8 milliards de dollars ont quitté le Liban par virement bancaire ou retraits en espèces vers l’étranger. Ces flux se sont poursuivis alors que les banques refusaient déjà les virements pour les clients ordinaires, invoquant l’urgence de la crise.

Cette hémorragie s’est concentrée sur quelques milliers de comptes. Il s’agissait essentiellement de personnalités politiques, de dirigeants bancaires, d’anciens responsables publics, de grandes familles économiques et de sociétés liées à l’importation. Les données disponibles montrent que les comptes de plus de 10 millions de dollars ont été les plus mobiles, avec un taux de retrait supérieur à 70 % de leurs soldes.

Cette fuite a été rendue possible par la complicité active du système bancaire. Les établissements ont mis en place des “priorités internes” de traitement, permettant aux “clients stratégiques” de transférer leurs fonds sans restrictions, tout en bloquant ceux des clients moyens et petits. Aucune règle officielle n’existait, aucun cadre légal n’a été publié, et aucune autorité n’a supervisé cette gestion discriminatoire.

Le mécanisme de l’arbitraire bancaire

En l’absence de loi formelle sur le contrôle des capitaux – toujours inexistante à ce jour – les banques ont appliqué des restrictions unilatérales. Ces limitations informelles ont pris la forme de plafonds de retraits mensuels, d’interdictions de virements à l’étranger, de blocages partiels des dépôts, ou de transformation forcée des comptes en comptes en livres libanaises à un taux très défavorable.

Mais ce système arbitraire n’a pas été appliqué de manière uniforme. Des clients “privilégiés” ont pu négocier des traitements spécifiques. Des cadres bancaires ont activement conseillé à leurs proches de transférer leurs fonds. Des comptes ont été discrètement clôturés et transférés à l’étranger. Des sociétés d’importation ont continué à recevoir des lignes de crédit en dollars alors que les particuliers voyaient leurs demandes de transfert refusées.

Cette gestion à deux vitesses constitue une rupture majeure du principe d’égalité bancaire. Elle a non seulement creusé les inégalités, mais détruit la confiance dans le système. Elle explique pourquoi la colère des déposants reste aussi vive, malgré les promesses successives de restructuration.

L’inaction judiciaire et politique

Face à cette situation, ni les autorités judiciaires ni les instances politiques n’ont engagé d’action crédible. Aucun haut responsable bancaire n’a été poursuivi pour abus de confiance, favoritisme ou fuite de capitaux. Aucune commission d’enquête parlementaire n’a abouti à des conclusions opérationnelles. Le ministère des Finances n’a publié aucun rapport d’audit public sur les transferts de 2019-2020.

Les rares enquêtes ouvertes ont rapidement été suspendues ou vidées de leur contenu. Plusieurs juges ont été dessaisis, déplacés, ou ont vu leurs décisions cassées pour vice de forme. Le pouvoir judiciaire, déjà affaibli structurellement, a subi des pressions politiques et financières manifestes. Cette impunité alimente le sentiment d’un “deal d’élite”, où les pertes sont socialisées et les profits privatisés.

En parallèle, les gouvernements successifs ont évité de voter une loi sur le contrôle des capitaux, précisément pour ne pas acter officiellement la discrimination passée. L’absence de cadre légal a permis de maintenir une zone grise, où chaque banque fixe ses propres règles et protège ses propres intérêts.

Le rôle ambivalent des autorités monétaires

La Banque centrale a joué un rôle pour le moins ambigu dans ce processus. Officiellement, elle a appelé dès octobre 2019 à limiter les transferts de capitaux non essentiels. Mais dans les faits, aucune directive contraignante n’a été émise. Les banques ont continué à opérer de manière autonome, sans supervision effective. L’absence de réglementation claire a permis à chaque établissement de construire sa propre grille de traitement, souvent sur la base de critères informels.

L’argument avancé par certains responsables – selon lequel les transferts sortants ont été effectués avant la date du “véritable” déclenchement de la crise – ne tient pas face aux chiffres. L’hémorragie de fonds s’est prolongée au-delà du soulèvement d’octobre 2019, alors même que les manifestations, les fermetures bancaires, et la crise de change rendaient manifeste l’effondrement du système.

Par ailleurs, la Banque centrale a elle-même été exposée à des mouvements internes de compensation entre établissements, notamment pour maintenir à flot certaines banques sur le point de faire défaut. Cette politique de consolidation discrète a eu pour effet d’accentuer les disparités entre les banques “protégées” et celles plus exposées à la pression des déposants.

Une stratégie d’effacement des responsabilités

Depuis 2021, les banques libanaises ont multiplié les déclarations publiques pour dénoncer les autorités politiques et la Banque centrale. Elles affirment avoir été contraintes de financer l’État, d’acheter de la dette publique, ou de répondre à des appels à la stabilité. Mais ces arguments, souvent repris dans la presse financière, éludent une réalité plus grave : leur responsabilité directe dans la hiérarchisation arbitraire des déposants, la fuite organisée des capitaux, et le refus de transparence sur leurs propres bilans.

Aucune banque n’a publié de liste complète des transferts opérés durant la période critique. Aucune n’a accepté de soumettre à un audit indépendant ses flux sortants entre 2019 et 2021. Pire encore : certaines ont imposé aux déposants de signer des lettres de renonciation à tout recours judiciaire en échange de retraits partiels, sous forme de “fresh dollars” minorés ou d’échanges en devises locales à taux imposés.

Cette stratégie d’effacement vise à réécrire le récit de la crise. Les banques tentent de se présenter comme victimes du défaut de l’État ou du vide institutionnel, alors même qu’elles en ont été les actrices principales. Cette inversion du récit occulte les responsabilités systémiques et entrave tout processus de reddition de comptes.

L’échec du “bail-in” et la dilution des pertes

La restructuration bancaire, longtemps attendue, repose sur une logique désormais connue : les pertes seront supportées en premier lieu par les déposants, et non par les actionnaires ni par les cadres dirigeants. Cette orientation – confirmée par plusieurs projets de loi avortés – revient à légaliser l’impunité bancaire. Elle transforme un vol informel en spoliation légalisée.

Le refus d’instaurer un “bail-in” authentique – où les actionnaires seraient les premiers impactés – s’explique par les liens étroits entre les propriétaires des banques et les élites politiques. Plusieurs membres de conseils d’administration siègent ou ont siégé dans des gouvernements, des partis ou des organismes de régulation. Le système fonctionne comme une structure d’interdépendance, où nul n’a intérêt à rompre l’équilibre de la rente.

Cette absence de réforme crédible alimente la défiance généralisée. Les déposants n’attendent plus de solution collective. Ils cherchent, individuellement, à contourner le système par des retraits partiels, des recours judiciaires à l’étranger, ou des mécanismes de compensation en nature. Le système bancaire, en tant qu’intermédiaire de confiance, a cessé d’exister.

Une crise de confiance irréversible ?

La grande évasion des capitaux, opérée entre 2019 et 2021, restera dans l’histoire économique du Liban comme l’un des épisodes les plus marquants de la perte de confiance dans les institutions. Elle illustre le basculement d’un système bancaire autrefois vanté pour sa solidité, son ouverture internationale et son professionnalisme, vers un modèle de prédation financière organisé.

La reconstruction d’un secteur bancaire viable passera nécessairement par une reconnaissance publique des responsabilités, un processus de vérité sur les transferts effectués, et une redistribution équitable des pertes. Sans cela, toute tentative de réforme sera perçue comme une manœuvre cosmétique.

Les banques libanaises ont trahi la confiance de leurs clients. Elles ont utilisé l’absence de régulation pour protéger leurs intérêts et ceux de leurs partenaires politiques. Elles ont imposé l’austérité aux plus faibles tout en sauvant les plus puissants. Il ne s’agit pas seulement d’une faillite financière. Il s’agit d’une faillite morale.

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Newsdesk Libnanews
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