Dans un Liban plongé dans une crise économique et politique sans précédent, une nouvelle géographie des solidarités émerge, portée par des initiatives citoyennes qui redessinent les contours de l’entraide. À travers le pays, du Chouf à Tripoli en passant par Beyrouth, des réseaux informels, souvent interconfessionnels, se mobilisent pour pallier les défaillances d’un État exsangue. Cantines populaires, ateliers de réparation communautaires, collectifs d’entraide : ces initiatives incarnent une résilience collective face à l’effondrement des services publics et à la précarité grandissante.
Une crise qui révèle la force des communautés
Depuis 2019, le Liban traverse une crise multidimensionnelle qui a plongé une grande partie de la population dans la pauvreté. La dévaluation de la livre libanaise, l’inflation galopante et la paralysie des institutions étatiques ont laissé des millions de personnes sans accès aux services de base. Selon la Banque mondiale, plus de 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté en 2025, une situation aggravée par l’absence de réformes structurelles et les tensions géopolitiques régionales. Dans ce contexte, l’État, miné par la corruption et l’inaction, s’est largement désengagé de ses responsabilités, laissant un vide que les citoyens comblent par des initiatives spontanées.
Cette résilience communautaire n’est pas nouvelle au Liban, un pays marqué par une histoire de crises et de conflits. Cependant, la période actuelle se distingue par l’ampleur et la diversité des initiatives. Contrairement aux solidarités traditionnelles, souvent organisées autour des appartenances confessionnelles ou des réseaux clientélistes, les nouvelles formes d’entraide transcendent parfois ces clivages. À travers des cantines populaires, des ateliers de réparation ou des collectifs citoyens, les Libanais redécouvrent des pratiques d’entraide ancrées dans la proximité et l’innovation.
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Les cantines populaires : nourrir les corps et les liens sociaux
Dans les quartiers populaires de Beyrouth, comme à Geitawi ou à Mar Mikhael, les cantines populaires ont fleuri pour répondre à l’insécurité alimentaire croissante. Ces cuisines communautaires, souvent installées dans des espaces improvisés, offrent des repas gratuits ou à prix symbolique à ceux qui luttent pour se nourrir. À Geitawi, par exemple, un collectif de bénévoles, composé de jeunes professionnels, de retraités et d’étudiants, prépare quotidiennement des repas pour des centaines de familles. « On ne demande rien en retour, juste un sourire ou un merci, ça suffit », explique une bénévole citée dans un reportage local. Ces cantines ne se contentent pas de distribuer de la nourriture ; elles deviennent des lieux de rencontre, où se tissent des liens sociaux dans un pays où l’isolement s’accentue.
À Tripoli, dans le nord du pays, les cantines populaires prennent une dimension encore plus marquée. Dans une ville où le taux de chômage avoisine les 60 % et où les tensions sociales sont exacerbées, des initiatives comme celle du collectif « Nour el-Shamal » (Lumière du Nord) ont vu le jour. Ce groupe, formé en 2020, réunit des habitants de différentes confessions – sunnites, alaouites, chrétiens – pour cuisiner et distribuer des repas. « On cuisine ensemble, on mange ensemble, et ça nous rappelle qu’on est tous dans le même bateau », confie un membre du collectif. En 2025, Nour el-Shamal a étendu ses activités à la distribution de vêtements et de produits d’hygiène, répondant ainsi à des besoins de plus en plus pressants.
Ces cantines, bien que modestes, illustrent une forme de résistance face à la crise. Elles s’appuient sur des dons locaux, des contributions de la diaspora et parfois des partenariats avec des ONG. Cependant, leur force réside dans leur ancrage communautaire : ce sont les voisins, les amis, les familles qui s’organisent pour subvenir aux besoins des plus vulnérables, dans un élan de solidarité qui transcende les divisions traditionnelles.
Réparations locales : redonner vie aux objets et aux communautés
À côté des cantines, les ateliers de réparation communautaires gagnent du terrain, notamment dans des régions comme le Chouf. Dans cette région montagneuse, où les Druzes, les chrétiens et les musulmans cohabitent, des initiatives locales ont émergé pour réparer des appareils électroménagers, des vêtements ou encore des meubles. Ces ateliers, souvent installés dans des centres communautaires ou des écoles désaffectées, permettent de prolonger la vie des objets dans un contexte où acheter du neuf est devenu un luxe.
À Barouk, un village du Chouf, un groupe de bénévoles a lancé en 2023 un « repair café », inspiré des modèles européens. Chaque semaine, des habitants apportent leurs objets cassés – machines à laver, radios, vêtements déchirés – et des artisans locaux, parfois épaulés par des jeunes formés à la réparation, les remettent en état. « On ne peut plus se permettre de jeter. Réparer, c’est économiser, mais c’est aussi créer du lien », explique un organisateur. Ces ateliers ne se contentent pas de réparer des objets ; ils favorisent l’échange de savoir-faire et renforcent le tissu social.
Ces initiatives s’inscrivent dans une logique d’économie circulaire, adaptée aux contraintes locales. Dans un pays où les importations sont devenues hors de prix à cause de la dévaluation monétaire, réparer plutôt que remplacer est une nécessité. Les ateliers du Chouf, comme ceux qui émergent à Saïda ou à Zahlé, s’appuient sur des compétences locales – des couturières, des électriciens, des menuisiers – qui retrouvent une place centrale dans leurs communautés. Ces initiatives permettent également de réduire la dépendance aux réseaux clientélistes, souvent dominés par les élites confessionnelles, en favorisant une entraide horizontale.
Initiatives civiles : une société civile en première ligne
Au-delà des cantines et des ateliers, une multitude d’initiatives civiles voient le jour, portées par des collectifs qui s’organisent pour répondre aux besoins immédiats. À Beyrouth, des groupes comme « Beit el-Baraka » ou « Offre Joie » se sont imposés comme des acteurs clés de l’entraide. Après l’explosion du port de Beyrouth en août 2020, ces organisations ont joué un rôle crucial dans la reconstruction des quartiers dévastés, mobilisant des bénévoles pour réparer des maisons, distribuer des kits de survie et offrir un soutien psychologique.
À Tripoli, des collectifs de jeunes activistes, issus du soulèvement populaire de 2019, continuent de s’organiser pour pallier les défaillances de l’État. Ils installent des panneaux solaires dans les quartiers défavorisés, où les coupures d’électricité sont devenues la norme, ou encore des points d’eau potable dans les zones où l’accès à l’eau est limité. « On n’attend plus rien du gouvernement. On agit là où on peut, avec ce qu’on a », explique un jeune ingénieur impliqué dans un projet d’électrification solaire à Bab el-Tebbaneh, un quartier pauvre de Tripoli.
Ces initiatives ne se limitent pas aux grandes villes. Dans les zones rurales, comme dans la Bekaa, des agriculteurs s’organisent pour mutualiser leurs ressources et distribuer des produits agricoles aux plus démunis. Ces réseaux, souvent informels, reposent sur une solidarité de proximité qui contraste avec l’inaction des autorités. Ils s’appuient également sur les nouvelles technologies : des groupes WhatsApp ou des pages sur les réseaux sociaux permettent de coordonner les dons, d’organiser des collectes ou de signaler les besoins urgents.
Une solidarité interconfessionnelle : dépasser les clivages
L’un des aspects les plus marquants de ces initiatives est leur caractère souvent interconfessionnel. Dans un pays où les divisions religieuses ont longtemps structuré la société et la politique, les crises récentes semblent avoir favorisé une convergence des efforts. À Tripoli, par exemple, des chrétiens et des musulmans travaillent côte à côte dans les cantines populaires. Dans le Chouf, des Druzes et des chrétiens collaborent dans les ateliers de réparation. « La crise nous a appris qu’on est tous égaux face à la faim et à la misère », confie une habitante de Barouk.
Cette solidarité interconfessionnelle ne va pas sans tensions. Dans certaines régions, les rivalités historiques ou les méfiances persistent. Pourtant, la nécessité de survivre semble l’emporter sur les clivages. Les initiatives citoyennes, en s’appuyant sur des valeurs universelles comme l’entraide et la dignité, contribuent à apaiser, même temporairement, les tensions communautaires. Elles offrent également un espace où les jeunes générations, souvent désabusées par la politique traditionnelle, peuvent s’exprimer et agir.
Les défis d’une solidarité sous pression
Malgré leur dynamisme, ces initiatives font face à des défis de taille. Le manque de ressources financières et matérielles est un obstacle constant. Les dons de la diaspora, bien que précieux, ne suffisent pas à répondre à l’ampleur des besoins. De plus, la fatigue des bénévoles, souvent confrontés à des situations émotionnellement éprouvantes, menace la pérennité de ces projets. « On donne tout ce qu’on a, mais parfois, on se sent dépassés », confie une organisatrice d’une cantine à Beyrouth.
Un autre défi réside dans la coordination entre les différentes initiatives. Si certaines organisations parviennent à collaborer, d’autres fonctionnent en silo, ce qui limite leur impact. Enfin, la politisation de l’aide reste une menace : certains partis traditionnels tentent de récupérer ces initiatives pour renforcer leur influence, au risque de les détourner de leur vocation initiale.
Vers une nouvelle citoyenneté ?
Ces réseaux de solidarité, bien qu’imparfaits, dessinent les contours d’une nouvelle citoyenneté au Liban. En l’absence d’un État fonctionnel, les citoyens prennent en main leur destin, inventant des solutions adaptées à leurs réalités. Ces initiatives, par leur caractère inclusif et innovant, pourraient poser les bases d’un modèle social plus équitable. Toutefois, elles ne sauraient remplacer un État de droit et des institutions solides.
En 2025, alors que le Liban reste englué dans la crise, ces solidarités locales offrent une lueur d’espoir. Elles rappellent que, face à l’adversité, la créativité et l’entraide peuvent redonner du sens à la vie collective. Comme le résume un bénévole de Tripoli : « On n’a peut-être pas d’électricité ni d’argent, mais on a encore les uns les autres. » Cette phrase, simple mais puissante, incarne l’esprit d’une société qui, malgré tout, refuse de baisser les bras.



