Le conseil des ministres libanais, réuni ce vendredi 30 janvier 2026 au palais de Baabda sous la présidence du général Joseph Aoun et en présence du premier ministre Nawaf Salam, a validé une série de mesures cruciales pour le pays, encore marqué par les séquelles du conflit de 2024 avec Israël et les défis économiques persistants. Parmi les décisions phares figurent l’approbation d’un accord bilatéral avec la Syrie pour le transfert des personnes condamnées vers leur pays d’origine, ainsi que l’adoption d’une méthodologie détaillée pour la reconstruction des zones dévastées au sud du Liban. Ces avancées interviennent alors que le Parlement a entériné, la veille, le budget de l’État pour 2026, marquant un rare respect des délais constitutionnels dans un contexte de tensions régionales et internes.
Un accord bilatéral avec Damas pour soulager les prisons libanaises
Au cœur des délibérations, l’accord entre la République libanaise et la République arabe syrienne sur le transfert des condamnés a été approuvé à l’unanimité des ministres présents, à l’exception du ministre de l’Économie absent. Ce texte, négocié depuis plusieurs mois, permet le rapatriement des détenus syriens purgeant leur peine au Liban vers leur pays natal, à condition que les sentences soient définitives et que les infractions soient punissables dans les deux États. Selon le vice-premier ministre Tarek Mitri, chargé de la signature, environ 300 prisonniers syriens pourraient être concernés par cette mesure, qui vise à désengorger les établissements pénitentiaires libanais, surchargés et souvent critiqués pour leurs conditions de détention.
Cet accord s’inscrit dans un cadre plus large de normalisation des relations entre Beyrouth et Damas, un an après la chute du régime de Bachar al-Assad en décembre 2024. Le ministre de l’Information, Boulos Morcos, a précisé lors d’un point de presse post-séance que le transfert ne s’applique qu’aux condamnés ayant purgé au moins dix ans pour les crimes les plus graves, comme les homicides ou les viols, excluant ainsi toute amnistie déguisée. « Il s’agit d’un échange réciproque, qui bénéficiera également aux Libanais détenus en Syrie », a-t-il déclaré, soulignant que l’accord respecte les normes internationales en matière de droits humains. Des négociations antérieures avaient achoppé sur des questions sensibles, telles que le sort des disparus libanais en Syrie ou la démarcation des frontières, mais ces points restent ouverts à de futures discussions.
Cette initiative répond à une urgence humanitaire et sécuritaire. Les prisons libanaises abritent des milliers de détenus syriens, dont beaucoup ont été condamnés pour des délits liés à l’immigration illégale ou à des crimes commis pendant la guerre civile syrienne. Avec la stabilisation relative en Syrie, Beyrouth voit dans ce rapatriement une opportunité de réduire les tensions internes, exacerbées par la présence de plus d’un million de réfugiés syriens au Liban avant les retours massifs de 2025. Selon des données officielles, près de 510 000 Syriens ont regagné leur pays l’an dernier, facilités par une coopération tripartite entre le Liban, la Syrie et le Haut-Commissariat des Nations unies pour les réfugiés (HCR). Le premier ministre Salam, lors de la séance, a salué ce progrès comme un « succès diplomatique » issu de ses entretiens à Davos en janvier 2025 avec des responsables internationaux, dont le commissaire du HCR.
La méthodologie de reconstruction : un plan progressif pour le Sud dévasté
Autre point majeur de l’ordre du jour : l’approbation d’une méthodologie structurée pour la reconstruction des régions touchées par le conflit de 2024, particulièrement au sud du Liban, où les bombardements israéliens ont causé des dommages estimés à plus de 7 milliards de dollars selon un rapport de la Banque mondiale. Ce plan, élaboré par une commission interministérielle formée en mai 2025, priorise les interventions en fonction des besoins immédiats et des ressources disponibles, sans attendre un afflux massif d’aides internationales souvent conditionnées à des réformes structurelles.
La méthodologie se décline en neuf étapes claires. D’abord, le lancement d’une première phase de travaux pour les bâtiments nécessitant des réparations structurelles urgentes, basée sur des évaluations préliminaires datant de décembre 2024. Parallèlement, des équipes techniques poursuivront les relevés détaillés des dommages, en coordination avec les municipalités locales et les agences onusiennes. Une fois ces rapports compilés, la commission classera les interventions par degré de priorité : renforcement structurel, reconstruction partielle pour les édifices endommagés modérément, et enfin démolition et reconstruction totale pour les zones entièrement détruites.
Le financement reste le talon d’Achille de ce projet. Le texte prévoit une mobilisation progressive des fonds, qu’ils proviennent de sources internes – comme les allocations budgétaires approuvées hier par le Parlement – ou externes, via des prêts de la Banque mondiale ou des dons de pays arabes. « Nous commencerons par les réparations essentielles, comme le soutien aux infrastructures vitales, avant d’aborder les phases plus ambitieuses », a expliqué Morcos, citant des exemples concrets : allocation de fonds pour des indemnités de logement temporaire aux déplacés, priorisation des villages frontaliers encore exposés à des incursions israéliennes sporadiques, et mise en place d’une plateforme numérique pour suivre les demandes d’assistance.
Ce cadre s’appuie sur des leçons tirées des reconstructions passées, notamment après la guerre de 2006, où les retards et les soupçons de corruption avaient miné la confiance publique. Ici, l’accent est mis sur la transparence : création d’une unité de gestion des risques d’urgence au sein de la présidence du Conseil, et ouverture aux demandes individuelles via l’Institut public du logement. Pour les villages du Sud, toujours sous tension malgré le cessez-le-feu de novembre 2024, des aides au logement provisoire sont prévues, avec une priorité accordée aux déplacés internes encore hébergés dans des centres collectifs.
Des nominations stratégiques pour renforcer les institutions
Le conseil a également entériné plusieurs nominations clés, renforçant les appareils d’État dans des secteurs sensibles. L’ingénieur Marwan George Rizkallah a été désigné président et directeur général de l’Autorité nationale de gestion des déchets solides, assisté de cinq membres non permanents : Amal Jardi, Bilal Nasser, Khodr Fakih, Zeina Taameh et Hamad Qafran. Cette entité, créée pour pallier les crises récurrentes de gestion des ordures – comme celle de 2015 qui avait paralysé Beyrouth –, supervisera la mise en œuvre d’une stratégie intégrée approuvée lors de la séance, incluant des plans de tri, de recyclage et de traitement écologique.
Par ailleurs, le brigadier général Imad Khreish, détaché de l’armée libanaise, a été nommé directeur général de la Défense civile au sein du ministère de l’Intérieur. Cette nomination intervient alors que l’agence joue un rôle pivotal dans les opérations de secours post-conflit, ayant géré l’évacuation de milliers de civils lors des bombardements de 2024. Khreish, connu pour son expérience en gestion de crises, devra coordonner avec les forces armées pour renforcer les capacités de réponse aux catastrophes naturelles et aux menaces sécuritaires persistantes.
Enfin, Racha Abou Ghazaleh a été nommée vice-présidente du Conseil du Sud, une institution chargée de la coordination des aides dans les régions méridionales. Ces choix reflètent une volonté de professionnaliser les administrations, souvent paralysées par des vacuums politiques antérieurs.
Le budget 2026 : un exercice de discipline fiscale salué par le président
La séance a été marquée par les félicitations du président Aoun pour l’approbation du budget 2026 par le Parlement, un événement « exceptionnel » respectant les délais constitutionnels pour la première fois depuis des années. Adopté la veille avec 59 voix pour, 34 contre et 11 abstentions, ce budget d’environ 6 milliards de dollars prévoit un excédent modeste, priorisant la stabilité financière sans nouveaux endettements massifs. Aoun a loué les efforts des ministres et députés, particulièrement du ministre des Finances, pour avoir défendu un texte équilibré malgré les pressions.
Le président a insisté sur la protection des droits des employés publics, y compris les forces armées, tout en avertissant contre la « populisme ». « Les fonctionnaires méritent tout ce qu’ils demandent, mais nous devons éviter les pièges du passé, comme la série des grades et salaires de 2018 qui a creusé les déficits sans études solides », a-t-il déclaré. Des études sur les ajustements salariaux sont en cours, avec une finalisation espérée fin février 2026, permettant des aides ciblées dans les limites des ressources disponibles.
Des progrès institutionnels et des défis constitutionnels évoqués
Aoun a également mis en lumière des avancées dans d’autres domaines : le Fonds national de sécurité sociale couvre désormais 90 % des factures médicales des assurés et délivre des quittances électroniques, un pas vers la digitalisation. Le Cour des comptes a finalisé les bilans jusqu’en 2021, avec une ambition de rattraper les retards d’ici peu. Ces mesures signalent une mise sur rails des institutions, essentielles pour regagner la confiance des investisseurs.
Le président a rappelé l’anniversaire centenaire du Constitution libanaise en mai prochain, regrettant le non-respect de ses principes : décentralisation administrative, loi sur le statut personnel, développement équilibré, abolition du confessionnalisme politique et création d’un Sénat. Une commission constitutionnelle, active depuis un an, étudie ces lacunes pour proposer des solutions dans les mois à venir.
Renforcement des liens arabes et internationaux
La séance a été l’occasion de célébrer les accords récents avec des pays arabes. Aoun a remercié l’Égypte et la Jordanie pour les partenariats signés, couvrant commerce, énergie et coopération institutionnelle – un paquet de 21 accords avec la Jordanie en janvier 2026 seul. Des ententes similaires sont attendues avec l’Arabie saoudite, tandis que le Qatar est loué pour son soutien constant, incluant des aides humanitaires et des investissements dans la réhabilitation du nord syrien pour faciliter les retours de réfugiés.
Salam a relaté ses entretiens à Davos en 2025, notamment avec la directrice du FMI, Kristalina Georgieva, qui a salué les réformes libanaises en matière monétaire et économique. Des entreprises internationales montrent un intérêt pour les infrastructures libanaises, signe d’un retour du Liban comme pôle attractif. Le premier ministre a évoqué la mise à jour de la loi sur les partenariats public-privé, approuvée par le Parlement, pour attirer les investissements.
Des préoccupations sécuritaires et sociales persistantes
Malgré ces avancées, des inquiétudes ont été soulevées. Aoun a dénoncé les attaques contre les bus publics par des transporteurs privés et la circulation de fausses cartes du ministère des Affaires sociales permettant des importations exemptées de douanes. Il a appelé les forces de sécurité à agir promptement. Sur les réfugiés syriens, il a réfuté les exagérations médiatiques sur les entrées illégales, affirmant que les enquêtes des services de sécurité ne confirment pas ces allégations.
Salam a souligné le rôle du Liban dans la facilitation des retours syriens, avec 510 000 personnes rentrées en 2025 grâce à la coopération avec Damas et le HCR. Des discussions avec Tom Fletcher, coordinateur onusien pour les affaires humanitaires, ont confirmé la disponibilité de l’ONU pour assister en cas d’urgences régionales.
Implications immédiates des décisions adoptées
L’approbation de l’accord avec la Syrie et de la méthodologie de reconstruction ouvre la voie à une mise en œuvre rapide. Pour les déchets solides, la stratégie nationale validée inclut des projections chiffrées et des plans d’action, avec un accent sur l’intégration environnementale. Le report de la décision sur la réhabilitation de l’aéroport de Qleiat indique une prudence face aux contraintes techniques.
Sur le terrain, les villages frontaliers restent vulnérables, avec des aides au logement comme mesure palliative. La plateforme numérique pour les demandes d’assistance, gérée par l’unité des risques d’urgence, promet une transparence accrue, tout en permettant aux citoyens de s’adresser directement à l’Institut du logement.
Ces mesures, bien que pragmatiques, soulignent les défis persistants : financement limité, tensions frontalières avec Israël – malgré les progrès dans le désarmement du Hezbollah au sud du Litani – et pressions sociales des employés publics. Le budget 2026, en priorisant la stabilité, alloue des fonds pour les salaires et pensions, mais sans augmentations générales, reportant les ajustements à des études futures. Des rencontres avec des partenaires arabes, comme celles prévues avec l’Arabie saoudite, pourraient débloquer des aides supplémentaires pour la reconstruction.
Les nominations renforcent les capacités opérationnelles : Khreish à la Défense civile devra gérer les risques post-conflit, tandis que l’Autorité des déchets solides abordera une crise chronique. Enfin, les retours syriens, facilités par des projets qataris en Syrie du Nord, allègent la charge démographique sur le Liban, où les infrastructures peinent à absorber les besoins.


