Un chiffre qui bouscule tout l’équilibre carcéral
À la fin octobre, 2723 ressortissants syriens sont détenus dans les prisons libanaises. Ils représentent environ 30 % de l’ensemble des personnes incarcérées, soit près d’un tiers de la population carcérale.
Un peu plus de 1100 d’entre eux se trouvent à Roumieh, les autres étant répartis entre Zahle, Qobbeh à Tripoli, Baalbek, Nabatiyé et Tyr. Cette concentration transforme la question des détenus syriens en dossier central de la crise pénitentiaire: toute décision sur leur sort se répercute immédiatement sur la surpopulation, la gestion des établissements, la charge des forces de sécurité et le climat dans les quartiers les plus sensibles.
Les profils sont très différents. Environ 1300 détenus syriens sont poursuivis ou condamnés pour des infractions considérées comme non violentes: vols simples, affaires de stupéfiants, infractions à la législation sur l’entrée, le séjour et le travail. À l’inverse, près de 1423 sont mis en cause pour des faits qualifiés de terrorisme, pour appartenance à des groupes armés impliqués dans des attaques contre l’armée ou pour des crimes de meurtre et de viol.
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Cette fracture entre petite délinquance, infractions administratives et crimes graves structure tout le débat. Elle détermine ce qui peut être négocié avec Damas, ce qui reste du ressort exclusif de la justice libanaise et ce qui se heurte à des lignes rouges politiques et sécuritaires.
Quand un dossier de prison devient levier entre Beyrouth et Damas
Au fil des années, la question des détenus syriens s’est imposée comme l’un des principaux dossiers dans la relation entre les deux capitales. Des sources politiques résument la situation en trois points.
D’abord, Damas demande depuis longtemps que ses ressortissants incarcérés au Liban lui soient remis, au moins pour ceux qui ne sont pas accusés de crimes de sang ou d’actes terroristes.
Ensuite, Beyrouth cherche une issue à la saturation des prisons. La présence de milliers de détenus étrangers pèse sur un système pénitentiaire déjà en crise, sur les budgets et sur le travail des services de sécurité.
Enfin, les deux parties savent que ce dossier est étroitement lié à d’autres chantiers: le sort des réfugiés syriens installés au Liban, la délimitation des frontières, certains volets des échanges économiques et commerciaux.
Dans ce contexte, les 2723 détenus syriens ne sont plus seulement un chiffre dans un rapport. Ils deviennent une variable dans une négociation plus vaste, où chaque catégorie de prisonniers renvoie à un équilibre délicat entre impératifs de sécurité, considérations humanitaires et calculs politiques.
Une convention judiciaire discutée, jamais finalisée
Pour donner un cadre légal aux transferts éventuels, les deux États ont travaillé à une convention de coopération judiciaire. En octobre, des délégations des ministères de la Justice se sont rencontrées et ont avancé sur un projet de texte. Les échanges ont été décrits comme « des pas très avancés » vers un accord, sans qu’un document final soit signé.
L’architecture envisagée repose sur plusieurs principes.
Un premier principe consiste à organiser le transfert vers la Syrie de détenus syriens condamnés au Liban, à condition qu’ils ne soient pas impliqués dans des homicides, des actes terroristes ou des crimes considérés comme particulièrement graves.
Un deuxième principe prévoit un examen dossier par dossier. Avant tout transfert, les autorités libanaises doivent vérifier la nature de l’infraction, la peine prononcée, le stade de la procédure et l’éventuelle existence de mandats ou de poursuites en Syrie.
Un troisième principe repose sur des engagements de la partie syrienne: respect des décisions du juge libanais, interdiction de rouvrir un dossier déjà jugé au Liban pour les mêmes faits, garanties sur les conditions de détention et l’exécution des peines.
En parallèle, le droit libanais offre déjà d’autres instruments: libération conditionnelle, réductions de peine, révisions de condamnations anciennes. Mais ces mécanismes restent difficiles à mobiliser de façon massive sans provoquer de tensions internes, en particulier pour les dossiers à forte charge symbolique.
Pour l’heure, la convention reste au stade du projet. Les divergences persistent sur la portée de l’accord, le périmètre des infractions concernées, la nature des garanties et le calendrier d’application.
Trois ensembles de détenus, trois logiques
Le contenu des discussions permet de distinguer trois ensembles.
Le premier regroupe les détenus condamnés pour des infractions non violentes ou des infractions administratives: vols simples sans violence, affaires de petite drogue, entrée illégale, séjour irrégulier, travail sans titre. Ces dossiers, environ 1300 personnes, peuvent être envisagés pour des transferts dans un cadre conventionnel, ou pour des mesures d’allègement de peine encadrées par la justice libanaise.
Le deuxième concerne les détenus impliqués dans des affaires de terrorisme, des attaques contre l’armée, des meurtres ou des viols. Avec près de 1423 dossiers, ce groupe représente la partie la plus sensible du problème. Les autorités libanaises considèrent qu’il n’est pas possible de transférer ces personnes vers la Syrie dans le cadre d’un accord général sans prendre le risque d’une crise politique majeure et d’un sentiment d’impunité.
Entre les deux existe une zone grise: des dossiers où la qualification pénale, l’ancienneté des faits, l’évolution du contexte sécuritaire ou le comportement en détention peuvent peser dans un sens ou dans l’autre. C’est dans cet espace que se jouent les arbitrages les plus complexes: qui peut bénéficier d’un transfert, qui reste sous juridiction libanaise, qui peut prétendre à des mesures de clémence encadrées.
Ce que disent les magistrats sur l’état des prisons
Des responsables judiciaires décrivent un système pénitentiaire au bord de la rupture. L’un d’eux résume la situation en parlant de conditions de détention « inhumaines » et d’« une bombe à retardement ». Les cellules débordent, les ressources humaines et matérielles manquent, et les établissements sécuritaires sont confrontés à la fois à la surpopulation et au risque de radicalisation.
Sur le volet procédural, ce magistrat affirme qu’il n’existe pas, en principe, de détenus maintenus indéfiniment sans jugement: les dossiers auraient été traités, des procès se sont tenus, des verdicts ont été prononcés, notamment dans les affaires liées au terrorisme, à l’exception d’un nombre limité de dossiers encore devant la justice militaire.
Il plaide pour une amnistie partielle, encadrée par des exclusions strictes, en s’inspirant des modèles adoptés après 1990, lorsque certaines catégories de crimes avaient été explicitement laissées hors champ. Il explique avoir travaillé, avec un groupe extérieur, à un projet d’amnistie pouvant concerner entre 1500 et 2000 condamnés de différentes nationalités, dans l’objectif de désengorger les prisons sans sacrifier les exigences de sécurité.
Cette approche insiste sur un point central: le problème n’est pas seulement celui des détenus syriens, mais celui d’un système entier, où une convention bilatérale avec Damas ne suffira pas à régler la crise sans réforme plus large de la politique pénale.
Pressions politiques, inquiétudes sécuritaires et critiques des défenseurs des droits
Le blocage actuel tient à la convergence de plusieurs types de pressions.
Sur le plan technique, les administrations judiciaires doivent vérifier des centaines de dossiers, croiser des données parfois anciennes, clarifier les qualifications pénales et s’assurer que les transferts éventuels ne violent pas les droits des détenus.
Sur le plan politique, des partis et responsables s’opposent à toute démarche qui pourrait être interprétée comme une indulgence envers des personnes impliquées dans des attaques contre l’armée ou des civils libanais. Dans certaines régions qui ont été directement touchées par la guerre syrienne, l’idée de voir des détenus quitter les prisons libanaises ou bénéficier de mesures de clémence suscite des résistances fortes.
Sur le plan humanitaire, les organisations de défense des droits humains mettent en garde contre le risque de renvoi vers un pays où les garanties sur le traitement des détenus restent fragiles. Elles rappellent le principe de non-refoulement et demandent que tout accord intègre un mécanisme de suivi indépendant, avec accès régulier aux lieux de détention.
Ces trois couches – technique, politique, humanitaire – suffisent à expliquer pourquoi, malgré l’urgence, le dossier avance par petits pas, sans bascule décisive.
Un dossier imbriqué avec celui des réfugiés et des frontières
La question des détenus ne peut pas être isolée de celle des Syriens présents sur le sol libanais. Le pays abrite plusieurs centaines de milliers de réfugiés, dont une partie vit en situation précaire ou en dehors des circuits administratifs. Toute discussion sur les transferts de détenus renvoie immédiatement aux scénarios de retour, aux zones de destination, à la sécurité dans les régions d’origine et au rôle de Damas dans l’organisation de ces flux.
Des responsables envisagent la convention judiciaire comme un volet d’un ensemble plus large: gestion de certains retours, coopération sur la frontière, relance de certains échanges commerciaux ou techniques. Dans cette optique, la remise de détenus serait l’un des signaux d’un réchauffement graduel de la relation bilatérale.
D’autres craignent au contraire un enchevêtrement paralysant. Selon cette approche, plus les dossiers sont liés – détenus, réfugiés, frontières, commerce – plus il devient difficile de faire avancer l’un sans débattre de tous les autres. Les partisans d’une approche graduelle plaident pour un traitement séparé de chaque thème, afin de ne pas laisser un seul point de blocage prendre en otage l’ensemble des discussions.
Rôle des acteurs humanitaires et enjeu de précédent
La présence d’acteurs humanitaires internationaux ajoute une dimension supplémentaire. Le Comité international de la Croix-Rouge suit de près la situation au Liban, visite les zones touchées par la guerre au Sud, documente les dommages aux maisons, aux terres et aux infrastructures et s’intéresse aux conditions de détention.
Lors d’une rencontre à Baabda, le directeur régional de cette organisation pour le Moyen-Orient a évoqué une initiative globale visant à renforcer l’engagement en faveur du droit international humanitaire, avec une conférence prévue en 2026. Le chef de l’État a, de son côté, insisté sur le sort des prisonniers libanais détenus en Israël, y compris ceux arrêtés après le cessez-le-feu de novembre 2024, et sur les démarches menées pour obtenir leur libération.
Ce contexte montre que la manière dont le Liban traitera le dossier des détenus syriens sera observée au-delà du cadre bilatéral. Les mécanismes qui seront mis en place – tri des dossiers, garanties, suivi – serviront de référence pour d’autres situations: prisonniers libanais à l’étranger, personnes détenues dans le contexte du conflit, disparus.
Entre nécessité de désengorger et impératif de protection
La réalité carcérale impose une évidence: sans mesure de désengorgement, la situation des prisons continuera de se dégrader, avec un risque accru d’explosions de violence, de crises sanitaires et de déstabilisation sécuritaire.
Dans le même temps, toute décision de transfert vers la Syrie se heurte à l’impératif de protection des personnes, à la fois en droit interne et en droit international. Les autorités doivent éviter de renvoyer des détenus vers un environnement où ils pourraient être exposés à des mauvais traitements, à des poursuites arbitraires ou à des peines plus lourdes que celles déjà prononcées.
Entre ces deux exigences – désengorger et protéger – le débat reste ouvert. Certains plaident pour une convention judiciaire serrée, limitée aux délits non violents, assortie d’un mécanisme de contrôle robuste. D’autres estiment qu’aucun transfert ne doit être envisagé tant que le contexte syrien n’offre pas de garanties plus claires.
Ce dossier concentre ainsi les contradictions auxquelles le Liban est confronté: un système pénitentiaire saturé, une justice sous pression, un voisin avec lequel il faut composer, une opinion divisée et des obligations internationales qui ne peuvent être ignorées. Dans les prisons de Roumieh, Zahle, Tripoli, Baalbek, Nabatiyé ou Tyr, ces variables se traduisent en vies suspendues dans l’attente de décisions politiques et judiciaires qui tardent à être prises.



