Depuis des décennies, le secteur de l’électricité au Liban incarne l’échec structurel de l’État à garantir un service public élémentaire. En juin 2025, alors que la crise économique s’enracine, le rationnement reste la norme, les abonnements aux générateurs explosent, et les réformes promises se heurtent à des intérêts contradictoires. Malgré les annonces successives, le système demeure fragmenté, opaque, et fortement dépendant de solutions de fortune.
Un réseau public quasi à l’arrêt et des promesses non tenues
La société publique Electricité du Liban (EDL) ne fournit plus que 2 à 4 heures d’électricité par jour dans la majorité des régions, avec de fortes disparités selon les quartiers. À Beyrouth, certaines zones bénéficient de six heures grâce à des lignes dites « vitales », tandis que dans le Nord et le Sud, l’alimentation ne dépasse pas 90 minutes. Les efforts pour augmenter la capacité de production, notamment via le terminal flottant de Deir Ammar, sont au point mort depuis janvier 2024 en raison de désaccords contractuels avec les entreprises turques.
Des déclarations récentes affirmaient qu’une amélioration du service était imminente grâce à un prêt de la Banque mondiale destiné à réhabiliter les centrales thermiques. Toutefois, les fonds n’ont pas été débloqués, conditionnés à des audits externes et à l’augmentation du tarif public, ce que le gouvernement hésite à imposer en période de crise sociale aiguë.
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Un haut fonctionnaire reconnaît : « Nous sommes coincés entre l’exigence d’austérité du FMI, la nécessité d’attirer des financements et la pression sociale qui rend politiquement suicidaire toute hausse des prix. »
Les générateurs privés : une rente incontrôlée
En l’absence de service public fiable, les générateurs privés assurent entre 70 et 90 % de l’approvisionnement en électricité dans certaines régions. Ces réseaux parallèles, souvent liés à des acteurs politiques ou à des entrepreneurs locaux, fonctionnent avec peu de contrôle. Les abonnements mensuels dépassent 2 millions de livres pour un foyer moyen, sans garantie de service stable ni de normes de sécurité.
Des associations de consommateurs dénoncent une situation de monopole déguisé, où chaque quartier est « captif » d’un fournisseur. Un résident de Bourj Hammoud explique : « Si je ne paie pas le prix demandé, je n’ai rien. Il n’y a pas de concurrence, pas de recours. »
Les tentatives de régulation, notamment l’obligation d’installer des compteurs digitaux et de publier les tarifs mensuels, sont restées lettre morte. Des inspecteurs du ministère de l’Économie affirment ne pas pouvoir accéder aux centrales privées, protégées par des milices locales dans certaines zones sensibles.
Une dépendance énergétique lourde et coûteuse
Le Liban importe la quasi-totalité de son carburant pour la production d’électricité. En 2025, cette dépendance s’est accentuée avec la chute de la livre libanaise, rendant les achats en devises étrangères de plus en plus coûteux. Le gouvernement a tenté d’organiser des appels d’offres pour diversifier ses sources, notamment via l’Algérie et le Qatar, mais aucune livraison n’a été conclue.
En parallèle, les efforts pour relancer l’accord d’interconnexion avec la Jordanie et l’Égypte se heurtent à des obstacles techniques et diplomatiques. Les lignes de transmission sont endommagées, et des retards persistent dans la mise aux normes du réseau. De plus, les pays voisins hésitent à livrer de l’électricité à un État insolvable, même avec la garantie de bailleurs internationaux.
Des voix critiques pointent aussi le manque de volonté politique pour investir dans les énergies renouvelables. Alors que le pays bénéficie d’un ensoleillement important, peu d’initiatives publiques ont été lancées pour développer le solaire à grande échelle.
Résilience et bricolage : les stratégies des ménages
Face à l’incertitude, les Libanais développent des solutions individuelles. De nombreux foyers installent des panneaux solaires, souvent sans permis ni encadrement technique. Les prix varient fortement selon les quartiers, et le matériel est souvent importé à prix fort. Un commerçant de Tripoli témoigne : « J’ai vendu mon stock en trois jours, mais je n’arrive pas à en commander de nouveau. Les fournisseurs réclament des dollars cash. »
Les plus modestes n’ont pas accès à ces solutions. Ils vivent au rythme des coupures, utilisant des lampes à gaz, des batteries portables et des ventilateurs manuels. Des hôpitaux de province fonctionnent partiellement avec des groupes électrogènes surdimensionnés, sans garantie de continuité en cas de panne majeure.
Le secteur éducatif est lui aussi touché. Des écoles publiques ferment certains jours pour économiser l’énergie. Des universités privées n’ouvrent que sur deux plages horaires par jour, faute de climatisation fonctionnelle.
Une réforme systémique bloquée
Les experts s’accordent pour dire que la réforme du secteur électrique est la pierre angulaire de toute relance économique. Mais les blocages sont multiples : conflit d’intérêts entre les bénéficiaires du système actuel, fragmentation institutionnelle entre EDL, le ministère de l’Énergie et les autorités régionales, manque de coordination avec les bailleurs.
Un rapport d’évaluation mentionne que depuis 2009, plus de dix plans de réforme ont été annoncés, mais aucun n’a été pleinement mis en œuvre. Le dernier projet en date prévoit une autorité de régulation indépendante, un schéma de tarification progressif, et une mise en concurrence des fournisseurs. Mais il reste bloqué au Parlement, faute de consensus.
En coulisses, des acteurs économiques majeurs craignent de perdre des rentes juteuses si le système devenait transparent. Le lobby des importateurs de fuel, des distributeurs de générateurs et des sous-traitants de maintenance freine toute tentative de changement.
Une urgence nationale ignorée
Le secteur de l’électricité est perçu par la population comme le symbole d’un État défaillant. Plus qu’une question technique ou budgétaire, c’est une urgence sociale, éducative et sanitaire. Des médecins rapportent que des opérations chirurgicales sont retardées faute d’alimentation stable. Des PME ferment leurs portes à cause des coûts énergétiques prohibitifs. Des étudiants révisent à la lumière de leur téléphone portable.
La colère monte dans plusieurs régions. Des manifestations ponctuelles ont eu lieu devant les agences d’EDL, mais elles n’ont pas donné lieu à une mobilisation nationale coordonnée. Le manque de perspectives claires, la lassitude et la peur de la répression freinent les dynamiques collectives.
Sans intervention rapide, le Liban risque de voir se généraliser un modèle à deux vitesses : une minorité autosuffisante énergétiquement, et une majorité plongée dans l’obscurité, sans recours ni droit reconnu à un service essentiel.



