Le rapport publié le 22 janvier 2026 par la Banque mondiale sur l’économie libanaise marque un tournant dans l’analyse des performances récentes du pays. Ce document, intitulé « Lebanon Economic Monitor : A Fragile Rebound », revise à la baisse les estimations antérieures et confirme une expansion du PIB réel de 3,5 % pour l’année 2025, contre une projection initiale de 4,7 % au printemps de la même année. Cette croissance, bien que positive, reste modeste au regard des contractions cumulées depuis 2019, estimées à plus de 45 % de l’économie nationale. Elle est attribuée principalement à une stabilisation macroéconomique relative, à la reprise du tourisme et à une consommation intérieure soutenue par des envois de fonds de la diaspora. Cependant, les auteurs du rapport soulignent que cette reprise demeure fragile, conditionnée à la poursuite des réformes structurelles et à l’absence de chocs sécuritaires majeurs.
Le contexte de ce rapport intervient alors que le gouvernement dirigé par le Premier ministre Nawaf Salam, formé en février 2025 après plus de deux ans de cabinet intérimaire, tente de consolider ses efforts pour relancer l’économie. Le cabinet de 24 ministres, équilibré entre confessions chrétienne et musulmane, a dès sa prise de fonction annoncé une priorisation des réformes financières. Le Premier ministre a déclaré lors de sa première allocution au palais présidentiel : « Notre cabinet se concentrera sur les réformes financières pour stabiliser l’économie et attirer les investissements nécessaires. » Cette orientation s’inscrit dans un paysage marqué par une dette publique dépassant les 100 milliards de dollars, une dépréciation de la livre libanaise de plus de 98 % depuis 2019 et une inflation qui, bien qu’en décélération, a atteint 14,8 % en moyenne annuelle pour 2025 selon les données disponibles.
Une reprise fragile après des années de crise
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La croissance de 3,5 % enregistrée en 2025 représente le premier signe positif après une série de contractions sévères. Entre 2019 et 2024, l’économie libanaise a subi un effondrement sans précédent, avec une perte cumulée estimée à 38 % du PIB réel. Le conflit de 2024 a exacerbé cette situation, entraînant une contraction supplémentaire de 7,1 % cette année-là, selon les évaluations rapides de dommages et de besoins publiées en mars 2025. Les secteurs les plus touchés incluent l’agriculture au sud du pays, où les bombardements ont détruit plus de 10 000 hectares de terres cultivables, et l’industrie manufacturière, dont la production a chuté de 25 % en raison des disruptions logistiques.
En 2025, la reprise a été portée par plusieurs facteurs. Le tourisme, pilier historique de l’économie, a connu un rebond notable avec plus de 2 millions de visiteurs enregistrés, contre moins d’un million en 2024. Les envois de fonds de la diaspora, évalués à environ 7 milliards de dollars annuels, ont soutenu la consommation des ménages, particulièrement dans les zones urbaines comme Beyrouth et Tripoli. Par ailleurs, la stabilisation relative du taux de change officieux, oscillant autour de 89 000 livres libanaises pour un dollar américain en fin d’année, a permis une modeste réduction de l’inflation. Le ministre de l’Économie et du Commerce a indiqué lors d’une conférence en octobre 2025 : « La digitalisation des services et la lutte contre les monopoles ont contribué à stabiliser les prix des biens de consommation essentiels. »
Malgré ces avancées, les projections pour 2026 restent prudentes. Une croissance de 4 % est envisagée, mais seulement si les réformes progressent et si la stabilité politique perdure. Des analystes soulignent que cette prévision pourrait être revue à la hausse, jusqu’à 6 % selon certaines estimations, en cas d’accélération des dépenses pré-électorales avant les législatives de mai 2026. Le cabinet Salam, conscient de ces enjeux, a intégré dans son programme des mesures pour renforcer la compétitivité, notamment l’amélioration de l’environnement sécuritaire et la modernisation des infrastructures. Le vice-président du gouvernement, Tarek Mitri, a affirmé : « Sans une amélioration de la sécurité, la croissance restera limitée à des secteurs isolés comme le tourisme. »
L’absence persistante de données fiables
Un des obstacles majeurs à cette reprise réside dans l’absence de statistiques économiques complètes et actualisées. L’Administration centrale des statistiques (CAS), chargée de collecter et de diffuser ces données, fait face à des contraintes chroniques de financement et de ressources humaines. Les comptes nationaux les plus récents remontent à 2023, laissant un vide pour 2024 et 2025 en matière de PIB détaillé par secteur. Par exemple, les estimations de croissance pour 2025 reposent largement sur des modélisations internationales plutôt que sur des données locales exhaustives.
L’inflation, bien que mesurée mensuellement, présente des lacunes. Le dernier taux annuel disponible pour 2025 est de 14,8 %, avec une variation mensuelle de 0,01 % entre novembre et décembre. Cependant, les indices de prix à la consommation ne couvrent pas uniformément les régions rurales, où l’inflation alimentaire a pu dépasser 20 % dans le sud du Liban en raison des perturbations agricoles. Le taux de chômage, un indicateur clé pour évaluer la santé sociale de l’économie, n’a pas été mis à jour depuis janvier 2022, époque où il atteignait 29,6 % globalement, avec une participation féminine au marché du travail limitée à 22,2 %.
Cette opacité statistique s’étend à d’autres domaines. Les enquêtes sur les conditions de vie des ménages datent de 2018-2019, indiquant alors que 48,3 % des emplois étaient informels et que seulement 2,9 % des foyers gagnaient plus de 15 millions de livres libanaises par mois. Sans mises à jour, il est difficile d’évaluer l’impact des réformes sur la pauvreté multidimensionnelle, estimée à 42 % de la population en 2019. Le ministre des Affaires sociales a noté en septembre 2025 : « L’absence de données récentes complique la ciblage des aides sociales, particulièrement pour les 1,5 million de déplacés internes suite au conflit de 2024. »
Gouverner dans l’incertitude
Gouverner sans indicateurs fiables pose des défis concrets au cabinet Salam. Depuis sa formation en février 2025, le gouvernement a dû s’appuyer sur des estimations approximatives pour élaborer ses politiques. Par exemple, la planification budgétaire pour 2026 s’est faite dans un contexte où les données sur les recettes fiscales de 2025 ne sont pas pleinement disponibles. Le projet de loi de finances 2026, soumis en septembre 2025, masque partiellement le déficit en taxant davantage les salaires que les richesses accumulées, selon les analyses disponibles. Le ministre des Finances, Yassine Jaber, a déclaré lors de la présentation du budget : « Nous visons une réduction du déficit à 10 % du PIB, mais sans statistiques précises, les ajustements restent approximatifs. »
Cette incertitude affecte la coordination avec les institutions internationales. Lors de la visite d’une mission du Fonds monétaire international (FMI) du 22 au 25 septembre 2025, les discussions ont porté sur la stratégie de réforme du secteur bancaire. Le FMI a insisté sur la nécessité de données fiables pour évaluer les pertes du système financier, estimées à plus de 70 milliards de dollars depuis 2022. Sans cela, les négociations pour un accord de sauvetage, suspendues depuis des années, peinent à avancer. Le porte-parole du FMI a indiqué : « Les autorités libanaises doivent renforcer leur capacité statistique pour soutenir une restructuration crédible de la dette. »
Au niveau local, l’absence de données complique la gestion des ressources. Dans le secteur de la santé, par exemple, les hôpitaux publics opèrent sans statistiques actualisées sur les besoins en médicaments, menant à des pénuries récurrentes. Le ministre de la Santé publique a rapporté en novembre 2025 : « Avec des données datant de 2022, nous allouons les budgets sur la base d’hypothèses, ce qui augmente les risques d’inefficacités. » De même, dans l’éducation, les inscriptions scolaires pour l’année 2025-2026 ont été estimées à 1,2 million d’élèves, mais sans recensement précis, les subventions aux écoles privées restent mal calibrées.
Les défis des réformes fiscales
Les réformes fiscales constituent un pilier central du programme gouvernemental, mais les lacunes statistiques en multiplient les risques. Le budget 2026, proposé avec un volume de dépenses estimé à 120 000 milliards de livres libanaises, prévoit une augmentation des taxes sur les revenus salariaux tout en épargnant relativement les capitaux immobiliers et financiers. Cette approche, critiquée pour son manque d’équité, pourrait aggraver les inégalités dans un pays où 80 % de la population vit sous le seuil de pauvreté. Sans données fiables sur la distribution des revenus, le gouvernement risque de sous-estimer l’impact sur les classes moyennes, particulièrement à Tripoli et dans le Nord, où les influences sunnites dominent.
La restructuration de la dette publique, un enjeu majeur, souffre également de cette opacité. Les obligations en devises étrangères, en défaut depuis 2020, totalisent plus de 30 milliards de dollars. Le ministère des Finances a publié en octobre 2025 une déclaration sur la réengagement avec le FMI, soulignant une stratégie de restructuration. Cependant, sans statistiques précises sur les actifs bancaires, les négociations avec les créanciers internationaux stagnent. Le ministre des Finances a affirmé : « Nous travaillons à une résolution équilibrée, mais l’absence d’audits complets retarde les progrès. »
Par ailleurs, les réformes douanières visent à augmenter les recettes de 15 %, mais sans données actualisées sur les flux commerciaux, les fuites fiscales persistent. Les accords commerciaux, comme celui avec l’Union européenne, exigent des rapports transparents que le Liban peine à fournir. Le ministre de l’Économie et du Commerce a mentionné en décembre 2025 : « La numérisation des douanes a permis de collecter 5 000 milliards de livres supplémentaires en 2025, mais sans indicateurs fiables, nous ne pouvons pas optimiser les tarifs. »
Implications immédiates pour la stabilité économique
Les implications immédiates de ces défis se manifestent dans la gestion quotidienne de l’économie. En janvier 2026, les pertes économiques cumulées du conflit de 2024 sont évaluées à 14 milliards de dollars, dont 6,8 milliards en dommages physiques. Sans statistiques détaillées par région, la reconstruction au sud du Liban, affecté par les tensions avec Israël, reste fragmentée. Les allocations pour la réparation des infrastructures, comme les routes et les réseaux électriques, s’appuient sur des estimations partielles, risquant une surallocation dans les zones chiites du Sud au détriment d’autres régions.
Le secteur bancaire, au cœur de la crise depuis 2019, illustre ces risques. Les dépôts gelés, estimés à 100 milliards de dollars, attendent une résolution. La mission du FMI en septembre 2025 a recommandé une recapitalisation basée sur des audits indépendants, mais l’absence de données récentes sur les bilans complique l’exercice. Le gouverneur de la Banque du Liban a déclaré : « Nous progressons vers une unification des taux de change, mais les indicateurs manquants freinent l’implémentation. »
Dans le domaine social, les programmes d’aide, financés en partie par l’ONU, ciblent 2 millions de bénéficiaires. Cependant, sans recensement actualisé, les distributions alimentaires et médicales manquent de précision, particulièrement pour les réfugiés syriens et palestiniens. Le coordinateur résident des Nations unies au Liban a noté en octobre 2025 : « Les lacunes statistiques augmentent les vulnérabilités, avec des implications directes sur la cohésion sociale. »
Enfin, les perspectives pour le premier trimestre 2026 dépendent de la mise en œuvre du budget. Avec des recettes fiscales projetées à 80 000 milliards de livres, le gouvernement vise à couvrir les salaires publics, qui absorbent 40 % des dépenses. Sans données fiables sur l’inflation salariale, les ajustements risquent d’alimenter un cercle vicieux de dépréciation monétaire. Les négociations avec la Banque mondiale pour un prêt de 500 millions de dollars, conditionné à des réformes, soulignent ces enjeux immédiats.



